Conseil d'utilisation : ceci n'est qu'un blog. Mais sa présentation et sa mise en page sont conçues pour qu'il soit consulté sur un écran de taille raisonnablement grande et non pas sur celui d'un ego-téléphone pendant un trajet dans les transports en commun ou une pause aux chiottes. Le plus important restant évidemment d'écouter de la musique. CONTACT, etc. en écrivant à hazam@riseup.net

mercredi 29 avril 2020

Irreversible Entanglements / Who Sent You ?


Irreversible Entanglements… j’adore littéralement ce nom, il me ferait presque penser à celui d’un obscur groupe de death metal old school qui sortirait ses disques sur Profound Lore, ou, encore pire, sur 20 Buck Spin, soit un truc bien épais, bien poisseux et bien dark. Mais c’est raté : IRREVERSIBLE ENTANGLEMENTS est en fait le nom d’un collectif / groupe de free jazz. De free jazz ? Exactement ! Et tout ce qu’il y a de plus actuel et de plus militant. Un groupe composé de musiciens basés entre Philadelphie, New-York et Washington DC : le trompettiste Aquiles Navarro, le saxophoniste Keir Neuringer, le contrebassiste Luke Stewart et le batteur Tcheser Holmes, sans oublier la poétesse, slameuse et activiste Camae Ayewa, oui celle qui se fait également appeler Moor Mother et dont cette gazette a tout récemment parlé au sujet de son (fantastique) album Analog Fluids Of Sonic Black Holes.
Irreversible Entanglements s’est initialement formé en 2015 autour de Neuringer, Stewart et Ayewa à l’occasion d’un concert / happening organisé pour protester contre les violences de la police new-yorkaise et en particulier contre la mort de Akai Gurley, 28 ans, tué par un « coup de feu accidentel » perpétré dans la cage d’escalier de son immeuble à Brooklyn par un policier novice – à l’époque, moins de deux années de service dans le NYPD – et tout d’abord condamné à 15 ans pour homicide involontaire puis finalement condamné en appel à cinq années de probation et 800 heures de travaux d’intérêt général après la requalification de son acte en homicide criminel par négligence. De la vraie justice de classe et de la vraie justice raciale.  




Voilà qui pose clairement les bases idéologiques et politiques d’un groupe qui renoue avec la tradition militante du free jazz nord-américain* et dont Who Sent You ? est le deuxième album après un premier, sans titre, publié en 2017 et déjà fort remarqué pour son coté incantatoire, mystique et afro-futuriste. Who Sent You ? va exactement dans le même sens, à mille lieues de tous les efforts de la plupart des formations de free jazz actuelles qui oublient un peu trop que cette musique est avant tout une musique de colère et de révolte, une musique politique et qu’elle n’a jamais sonné aussi vraie et aussi vivante qu’en défendant ses valeurs. Avec Irreversible Entanglements le free jazz retrouve donc ses couleurs d’antan et sa fonction hautement revendicatrice : le quintet allie le fond et la forme de la plus belle des façons, appuyant avec morgue les fulgurances politiques et poétiques** d’une Camae Ayewa sûre et certaine du pouvoir de ses mots. Sa diction ne s’empêtre jamais, la poétesse restant constamment sur la brèche, haussant le ton jusqu’à la colère mais toujours avec éloquence (Blues Ideology, particulièrement enlevé).
Autour d’elle et avec elle les quatre instrumentistes font des miracles. Le couple contrebasse / batterie est d’une puissance aussi irrésistible qu’impériale tandis que Aquiles Navarro, alternant phrasés subtils et effets sonores, est certainement l’un des meilleurs trompettistes que j’ai pu entendre depuis longtemps. De son côté le saxophone n’en fait pas de trop, c’est-à-dire que contrairement à tant d’autres il ne cherche pas à s’imposer comme l’élément central de l’instrumentation qui reste très équilibrée entre les quatre musiciens et redonne brillamment toute sa signification légitime au terme de « collectif ». A la fois tribale et aérienne, incantatoire et habitée, la musique d’Irreversible Entanglements n’a rien d’une succession de clichés et de stéréotypes pour intellectuels encartés et révolutionnaires de salon mais démontre qu’en 2020 et plus que jamais, on peut toujours faire de la musique intelligemment militante***. Un disque aussi impliqué que saisissant.

[Who Sent You ? est publié en vinyle par Don Giovanni records et International Anthem – le disque est d’une présentation très soignée, avec insert, notes intéressantes, photo du groupe, le tout emballé dans une solide pochette cartonnée maintenue par un élégant obi]

* à ce sujet on peut par exemple lire ou relire le Free Jazz Black Power de Philippe Carles et Jean-Louis Comolli datant de 1971, fort heureusement réédité en poche et toujours disponible à ce jour
** un peu plus de poésie, visuelle cette fois, mais aussi plein d’autres choses avec le clip accompagnant No Más et réalisé par le sud-africain Imani Nikyah Dennison
*** bonus track : enregistré lors des mêmes sessions que Who Sent You ? mais ne figurant pas sur l’album, Homeless / Global est une longue suite improvisée totalement folle pendant laquelle les musiciens finissent par se lâcher complètement et apparemment très proche de ce que peut donner Irreversible Entanglements en concert

lundi 27 avril 2020

Massicot / Kratt






Le 29 février dernier MASSICOT revenait à Lyon pour la toute première fois depuis mars 2017 et un concert mémorable pendant lequel le groupe avait littéralement retourné le public du Périscope... et un concert qui avait surtout entériné le fait que désormais Massicot n’était plus que l’affaire de trois personnes : Colline à la batterie, Mara au chant et à la basse (cette basse on dirait un jouet mais c’est un jouet qui sonne terriblement bien) et Simone – qui joue également dans Hyperculte et Tout Bleu – à la guitare. Plus de Léa et plus de ce violon morsique et grinçant qui ponctuait (décalait ?) une musique faite de rythmes saccadés, de lignes de basse et de riffs de guitare rachitiques, de chant fréquemment scandé et haché, le plus souvent dans une langue que je ne comprends pas. Une musique entre post punk déréglé, groove funk réfrigéré, kraut minimaliste et dadaïsme noisy.
J’ai un peu tendance, lorsque j’essaie de décrire la musique de Massicot, à employer toujours les mêmes mots rabâchés et usés, que le groupe soit composé de trois ou de quatre membres : avant et après, n’y aurait-il finalement aucune différence ? Juste une musicienne et un instrument en moins et on n’en parle plus ? Publié pendant l’été 2016, le mini-album Suri Gruti – semble-t-il encore conçu à quatre, bien que le violon y soit difficilement perceptible – et ses deux longues compositions très kraut ne saurait nous en apprendre davantage. Je n’ai pas de réponse à fournir pour expliquer une évolution ou plutôt une sorte de processus métamorphique qui a posteriori peut sembler des plus logiques. Mais tout ce qui fait Massicot aujourd’hui et tout ce que l’on peut entendre sur le nouvel album du groupe doit-il encore quelque chose à l’empreinte quasi subliminale de ce violon désormais disparu ?
Enregistré aux mois d’août et septembre 2018 Kratt a donc mis du temps avant d’arriver jusqu’à nous sous la forme d’un vrai disque et lorsque je l’écoute aujourd’hui je retrouve quelques résonances de ce fameux concert de 2017 : le groupe avait déjà commencé sa mue délicate et imperceptible, continuant de faire glisser sa musique vers plus de sécheresse sans pour autant la rendre indigeste. Bien au contraire, avec Kratt Massicot démontre posséder ce talent de rendre sa musique lumineuse sans rien lui faire perdre de sa tension, entrainante et même dansante sans en gâcher le mystère, déchiffrable sans rien enlever à son pouvoir hypnotique – une musique joyeuse et froide à la fois, immédiate mais consciente, simple mais sophistiquée, subjuguante mais inexplicable, très personnelle.
Et pour en revenir au concert du 29 février à Grrrnd Zero, il s’agissait surtout pour Massicot de fêter la parution de son nouvel album. Une deuxième release party après celle, donnée la veille à la Cave 12 de Genève, à la maison pour ainsi dire. Et une fois de plus le groupe avait mis tout le monde d’accord, confirmant sa capacité à donner des concerts épatants d’énergie et de finesse. Exactement à l’image de Kratt, album tout aussi anguleux que généreux, débordant de lumière mais plein de petites zones d’ombres, tumultueux mais lisible, immédiat et libre, terreau d’une végétation fine et entremêlée – du coup je trouve l’artwork du disque particulièrement bien trouvé – et espace mouvant où tout peut changer de couleur et d’aspect suivant l’endroit d’où on observe. Un album qui compte son lot de rêveries (A et ses drôles de vocalises), de tubes dansants (Šulca kungst et Kubiks Rubiks, déjà présent sur un split single en compagnie des anglais de Housewives), de chansons énigmatiques (Kratt, Fin du monde), de compositions atmosphériques (Saule) ou froidement frénétiques (Kokteilis).
Kratt aurait pu être un disque difficile et hermétique, cérébral – encore une fois le langage employé par les instruments est loin d’être toujours évident – mais il en est finalement l’opposé et utilise à bon escient sa volonté d’exigence pour séduire et s’imposer. Et maintenant que j’y repense un peu plus, voilà peut-être la seule chose dont les trois Massicot se sont définitivement affranchies avec le départ de leur violoniste : le côté parfois trop cérébral de leur musique. Reste, et c’est beaucoup, un groupe réellement alchimique et un album qui a bien plus d’un tour dans son sac à malices. Trois musiciennes et trois personnalités pour une seule musique, unique en son genre.

[Kratt est publié en vinyle et en cédédigipak par Les Disques Bongo Joe , Harbinger Sound, Spurge recordings et Redwig records]

dimanche 26 avril 2020

[chronique express] Tomaga / Extended Play 1





Paru juste avant que l’été 2019 ne commence à tout étouffer et à tout écraser sur son passage, Extended Play 1 est (si on excepte l’album collaboratif avec Pierre Bastien) le dernier enregistrement publié de Tomaga : son écoute, aujourd’hui et sans doute demain, le révèle toujours aussi magique et fascinant, à l’opposé d’un monde matérialiste et infructueux, délicat foisonnement de rythmes microparticulés, de mélodies célestes doucement tournoyantes, de lignes de basse aquatiques et détenteur d’une poésie musicale qui, bien loin des tentatives illustrées de bandes-sons imaginaires, convoque les âmes et les cœurs en un grand bal féérique où nous sommes toutes et tous danseuses et danseurs, rêveuses et rêveurs, attentives et attentifs au souffle des esprits insaisissables


vendredi 24 avril 2020

Scorn / Café Mor


Mick Harris a la réputation de ne pas être un type facile. On le dit caractériel, instable, colérique et volontiers (auto)destructeur. Moi je le crois surtout beaucoup trop à fleur de peau. Ce n’est pas un hasard si l’homme qui en tant que batteur au sein des incroyables Napalm Death a popularisé la technique du blast beat – sans l’avoir inventée, pour cela il faut aller chercher du côté des américains précurseurs de Repulsion – a quitté le navire au début des années 90, abandonnant une confortable carrière dans le metal extrême pour fonder avec Nicholas James Bullen*, ancien Napalm Death également, le groupe Scorn. Car oui à l’époque Scorn était bien un groupe, souvent épaulé par la guitare de Justin Broadrick de Godflesh et ex Napalm Death, lui aussi, décidemment… Mais Mick Harris voulait autre chose, une musique qui collait mieux à la noirceur de sa personnalité, moins évidemment et moins frontalement violente que celle de Napalm Death, mais bien plus éprouvante. Pour lui comme pour nous. Et finalement une musique si ce n’est émouvante du moins remuante.
Aujourd’hui lorsqu’on parle de Scorn on ne parle plus que de Mick Harris, oubliant un peu trop vite les trois albums enregistrés en tandem avec Nicholas James Bullen** mais c’est finalement bien normal : les débuts et la progression de Scorn ont certes été fulgurants mais à partir du moment où Mick Harris s’est retrouvé seul à bord, enfantant du génial (insurpassable ?) Gyral en 1995, plus rien n’a été comme avant et Scorn a définitivement inscrit en toutes lettres son nom provocateur et moqueur sur les tables de la loi des musiques électroniques et expérimentales. 





L’instabilité de Mick Harris a fait qu’il a plus ou moins disparu plusieurs fois de la circulation. On se rappellera des cinq longues années entre Plan B en 2002 et Stealth en 2007, période à peine interrompue en 2004 par List Of Takers, en fait un live en home studio enregistré en octobre 2003 et exhumé par le label polonais Vivo records. Avant Stealth, Mick Harris avait déclaré qu’on ne l’y reprendrait plus et que l’aventure Scorn était bel et bien terminée… Chose qu’il a réaffirmé après l’album Refuse; Start Fire (2010) et le EP Yozza (2011), tout deux publiés par Ohm Resistance, deux disques laissant un goût amer aux fans parce que faisant partie de ses plus belles réussites... quel gâchis. Il s’était alors murmuré que Mick Harris s’était débarrassé de tout son matériel et était définitivement reparti à la pêche (son grand plaisir parait-il – oui, personne n’est parfait).
Pourtant en 2015 Mick Harris a réapparu sous le nom de Fret avec un premier maxi ; puis en 2017 et toujours sous le même nom avec un album de techno minimale intitulé Over Depth, suivi d’autres enregistrements dont un maxi sans titre au printemps 2019 sur le label L.i.e.s. Bien que fort différent musicalement, Fret n’est pas si éloigné que cela de Scorn : même sens de la noirceur, même insistance rythmique, même sensations claustrophobes… pourtant on est quand même loin de l’excellence de Scorn, l’abstract techno de Fret privilégiant logiquement les empilements rythmiques concassés mais manquant singulièrement de finesse pour rendre assimilable tout ce fourbi trop mécanique, même par le plus persévérant et le plus dévoué des amateurs éclairés.
Non, là où Mick Harris a toujours excellé c’est dans la lenteur, la lourdeur et la surenchère des basses comme
ô joie, ô bonheur il le prouvera à nouveau avec Scorn et avec Feather, publié en juin 2019 (chez Ohm Resistance). Soyons clairs : Feather n’était qu’un échauffement. Pas le meilleur enregistrement de Scorn mais malgré tout une bonne nouvelle... car a rapidement suivi Café Mor***, premier album depuis près de dix années avec lequel Mick Harris a souhaité renouer avec son public mais aussi avec le meilleur de sa musique. D’emblée l’ambiance générale est y encore plus sombre, plus froide, plus oppressante et plus inquiétante que jamais. Sur Café Mor Mick Harris retrouve le côté impitoyablement industriel de Scorn tout en accentuant encore plus son côté dub (Mugwump Tea Room, absolument colossal). Il n’y a pas une seule composition en dessous des autres sur cet album, aucun moment où on serait tenté de se dire qu’il y a un peu de remplissage, que le cauchemar n’en est pas vraiment un. Seul répit très relatif, Talkwiff  avec en guest star Jason Williamson de Sleaford Mods qui assure le minimum syndical à la voix. Un titre qui prépare le terrain pour un SA70 dantesque, féroce et insidieux à souhait.
Ce qui frappe le plus avec Café Mor, c’est l’exacerbation du paradoxe incarné depuis ses tout débuts – et quels que soient ses groupes – par Mick Harris. Sa musique est une violence faite au monde et une violence faite à lui-même. C’est aussi une musique qui se nourrit de la violence de ce même monde. Autrement dit, et notamment avec Scorn, Mick Harris transforme et retourne l’absurdité autodestructrice d’un monde à la dérive. Nous avons donc affaire à un homme d’une sensibilité et d’une fragilité extrêmes, qui n’a trouvé comme seule solution à l’impasse existentielle que celle d’une riposte savamment nihiliste et désordonnée, derrière une grande rigueur formelle. Cela lui fait du bien, comme cela lui fait du mal, sans cesse sur le fil du rasoir, sans cesse en plein doute et en plein questionnement. Si avec Café Mor la musique de Scorn est plus que jamais éprouvante, elle est également plus que jamais libératrice. Et c’est ce qui compte le plus.

[Café Mor est publié en version double vinyle ou en vesion CD digipak par le label Ohm Resistance mais les deux sont semble-t-il complètement épuisées à ce jour… en attendant une éventuelle réédition]

* qui après moult péripéties musicales et extramusicales s’est trouvé dans le fantastique Rainbow Grave un vrai bon groupe à sa mesure
** le très métallique Vae Solis en 1992, le transitoire et passionnant Colossus en 1993 et le précurseur Evanescence en 1994, auquel on peut rajouter Ellipsis, l’album de remix d’Evanescence paru l’année d’après
*** il semblerait que Café Mor soit le nom d’un restaurant au bord de la mer au pays de Galles et que ce serait en sortant de ce restaurant que la photo de Mick Harris a été prise par sa propre femme, Helen 

mercredi 22 avril 2020

Berceau Des Volontés Sauvages / Seuil





Si je n’étais qu’un gros tricheur j’affirmerais avoir deviné tout seul comme un grand et ce dès les premières secondes de Rêverie Nonchalante que le duo Berceau Des Volontés Sauvages est particulièrement porté sur le côté cinématographique de la musique. En effet comment ne pas y penser alors que retentissent ces sons de cloche ouvrant la voie à des ambiances subtilement ombrées d’où semblent s’échapper quelques fantômes errants et autres esprits gazeux ? On s’y croirait vraiment, baigné dans des atmosphères aussi oniriques qu’énigmatiques... et comme dans un vieux film, précisément, un vieux film en noir et blanc très contrasté et à l’imagerie jouant sur le mystère, l’ésotérisme mais aussi, pourquoi pas, la tension et l’angoisse (certes, beaucoup plus rarement).
Mais il est vrai que Berceau Des Volontés Sauvages s’est tout d’abord illustré lors de ciné-concerts consacrés au film Une Page Folle (狂った一頁Kurutta Ippēji dans le texte) du réalisateur Teinosuke Kinugasa et datant de 1926. Un choix osé et difficile mais qui en dit long sur l’ambition du groupe, Une Page Folle passant à juste titre pour l’un des chef-d’œuvres du cinéma muet avant-gardiste et d'un certain surréalisme en lutte contre le naturalisme. De cette expérience que semble-t-il le duo renouvelle de temps à autre il reste nombre de traces tangibles sur Seuil. Disons que cette influence agit comme un point de départ possible, comme l’indicateur de pistes à suivre mais ce premier album va plus loin, élargissant les horizons d’un groupe qui joue sans complexe la carte de la relecture d’une ascendance clairement désignée mais qui ne s’en laisse pas compter pour autant.
Berceau Des Volontés Sauvages nomme volontiers son ou plutôt ses terrains de jeu : la musique ambient, le drone, la musique psychédélique, le kraut rock, la musique électronique et les musiques de films (donc). Il y a évidemment une corrélation chronologique et historique et un tronc commun à tous ces « genres ». Si je mets des guillemets c’est parce qu’il me semble, encore une fois, que parler de genres est aussi inapproprié que parler de fin en soi et que toutes ces influences sont avant tout des moyens, des vecteurs ; tout comme les deux membres du groupe utilisent un véritable arsenal d’instruments avec, pêle-mêle : percussions (gongs, cloches, toms et même cartouche d’obus !), synthétiseurs analogiques (Arp Odyssey, Korg, Moog, Arturia MiniBrute…), guitare et basse ou mélodica… la liste est longue mais son détail permet de mieux saisir, là encore, cette double idée de tronc commun et d’exploration continue.
Seuil procède par vignettes ou plutôt par séquences – pour rester dans le langage cinématographique – et navigue entre parties percussives presque rituelles, plages très atmosphériques, déclarations plus bruyantes à la guitare, nappes synthétiques arborescentes, lents tourbillons sphériques : Berceau Des Volontés Sauvages possède suffisamment de personnalité pour se permettre d’aller de l’un à l’autre et de dérouler ce qui effectivement fait penser à la bande-son imaginée d’un film tout aussi imaginaire, entre lumières brouillées et ombres fantasmagoriques. Sur le final Echo D’une Réalité Manifeste un saxophoniste invité vient ajouter toujours plus d’onirisme apaisant à un disque aux milles parfums mystérieux et captivants : Seuil nous échappe un peu plus tout comme en même temps il nous prend, avec assurance, sans aucune trace de fébrilité, dans ses bras rêveurs et tranquillisants.

[Seuil est publié en LP et en CD par Altaar records… mais sa pochette gatefold est tellement réussie et tellement belle que la version vinyle s’impose d’elle-même]

lundi 20 avril 2020

Bruxa Maria / The Maddening


Publié exactement en même temps et par le même label que l’excellent Resort For Dead Desires de Casual Nun, The Maddening, deuxième album de Bruxa Maria, n’a strictement rien à envier à celui-ci. Les deux groupes avaient partagé un excellent split à la fin de l’hiver 2018 puis avaient enchainé au printemps de la même année sur une tournée commune qui – je l’imagine sans difficulté – a très certainement du laisser quelques souvenirs indélébiles chez toutes celles et tous ceux qui ont eu la chance de pouvoir assister à l’un de ces concerts. Pour tous les autres il reste ces deux albums à écouter et à déguster sans aucune modération : si Resort For Dead Desires est un disque aussi passionnant que plein de surprises, aussi tendu qu’exaltant, que dire alors de The Maddening ? Je ne vais pas m’amuser au petit jeu des comparaisons parce que cela n’a strictement aucun intérêt, je préfère plutôt affirmer que les albums de Casual Nun et de Bruxa Maria représentent deux facettes distinctes d’une même musique et qu’ils témoignent tous les deux et à leur manière singulière de la vigueur d’une scène noise anglaise qui n’aura jamais semblée aussi bouillonnante que toutes ces dernières années. Le label anglais Hominid Sounds a donc très bien fait de nous donner en pâture et au même moment deux disques aussi originaux, aussi différents mais aussi complémentaires. 





The Maddening* porte très bien son nom. Seulement je ne sais pas si BRUXA MARIA veut ainsi témoigner de la folie d’un monde qui s’emballe de plus en plus dans le grand n’importe quoi au risque de ne jamais pouvoir s’en relever ou si ce titre révèle les intentions d’un groupe prêt à tout pour nous faire sortir de nos gonds. Un peu des deux, j’imagine. L’histoire du groupe a également et très certainement du nourrir la furie et la rage qui l'animent et développer chez lui cet instinct d’urgence et de nécessité absolue – rappelons que le 20 janvier 2018 les membres de Bruxa Maria étaient dans le même van que les Silent Front et en route pour un concert parisien lorsque s’est produit un terrible accident de la route… lorsque tu es passé aussi près de la mort et lorsque tu as vu tes amis et compagnons de tournée faire de même il n’y a sans doute qu’une seule chose à faire, après coup, pour réussir à se relever d’une telle épreuve : transformer ta musique en exhutoire et en œuvre cathartique.
Les précédents enregistrements de Bruxa Maria laissaient déjà déborder toute la folie du groupe emmené par la guitariste/chanteuse Gill Dread – seul membre permanent – mais rien ne laissait non plus deviner le pic d’exaltation et de débauche ultrasonique de The Maddening. Chez Bruxa Maria il n’y a pas que du noise rock (d’ailleurs ce terme de « rock » me semble tellement inconsistant à l’écoute d’une telle musique) mais aussi de copieuses rasades métalliques, de l’expérimental et surtout une énergie punk bloquée en position hardcore. Les compositions, qu’elles soient ultra rapides, linéaires et hystériques ou au contraire lentes et lourdes, regorgent de trouvailles sonores explosives et inconfortables.
A l’énumération ci dessus je rajouterais bien un peu de musique industrielle, un soupçon de trash-core et une pointe d’électromécanique (le line-up** ayant participé à l’enregistrement de The Maddening comprend un certain Robbie Judkins crédité en tant qu’électronicien et noisemaker) mais ce faisant je n’arriverai toujours pas à décrire correctement la folie fourmillante associée à un sens millimétré du chaos et distillée par un disque qui explose tout sur son passage.
Une réussite totale qui ne serait sans doute pas ce qu’elle est sans l’implication et la mise en boite opérée par Wayne Adams – encore lui ! – toujours aux manettes du studio Bear Bites Horse. Le son est terriblement impressionnant et il l’est d’autant plus que sa densité (à certains moments je me demande combien il y a de couches de guitare) n’enlève rien à son caractère naturel et essentiel. Aussi chiadé et travaillé que peu l’être The Maddening, l’album ne perd jamais son côté organique et urgent. Tout comme il ne néglige pas la nuance : The Void et surtout le magnifique Zaragoza clôturent l’album sur un mode plus mélodique, le chant abandonne ses criardises suraigües et la musique se pare alors de plus de noirceur et de plus de profondeur. Et puis, si tu le peux, va donc jeter un œil sur les paroles de l’album, je pense notamment à celles de Love And Riots, tu comprendras un peu mieux la nature de l’engagement exemplaire mais sans façons de Bruxa Maria ***. Je crois bien que nous voilà d’ores et déjà en présence de l’un des albums les plus impressionnants et les plus indispensables de cette année 2020 (de merde).

* The Maddening existe sous la forme d’un vinyle emballé dans une pochette avec un artwork géométrico-progressif auquel il ne faut absolument pas se fier ; le tout est complété par une belle sérigraphie tout aussi énigmatique ainsi que par un insert comprenant paroles et remerciements – celui adressé à Ghaith de Art Burning Water / Beg parce qu’il a offert une guitare de gaucher à Gill Dread après que celle-ci ait perdu tout son matériel lors de l’accident est particulièrement touchant
** le line-up est complété par le bassiste Dave Cochrane, héro s’il est en est (Head Of David, God, Ice, Terminal Cheesecake) et par le batteur Paul Antony (Ghold)
*** sur la page b*ndc*mp d’Hominid Sounds il est également indiqué que pour chaque disque vendu 1 £ivre sera reversée à un fonds de soutien aux migrants, The Windrush Justice Fund

vendredi 17 avril 2020

Eye Flys / Tub Of Lard


J’ai été plutôt sympa avec le premier effort – j’adore employer cette expression, elle a un côté tellement cliché journalistique et elle me fait aussi tellement penser à un type beaucoup trop constipé pour arriver à chier correctement et sans douleur – bref je n’ai été que raisonnablement conciliant avec le premier disque de EYE FLYS mais je ne le regrette pas du tout : en réécoutant consciencieusement Context j’en suis arrivé exactement à la même conclusion qu’il y a quelques mois, à savoir que Eye Flys est un groupe de balourds mais en même temps un groupe qui ne prétend pas à être autre chose.
D’un côté je suis donc rassuré et convaincu par le côté grosse commission, empilage de gras et boudinage sanguinolent du groupe et d’ailleurs n’oublions pas que l’album dont on va causer présentement s’intitule quand même Tub Of Lard, ce qui se traduit par cuve de graisse. Et au cas on ne l’aurait pas compris tout seul la pochette est là pour nous en donner une parfaite illustration – une pochette tellement explicite et c’est un peu trop le problème de Eye Flys, cette nature assumée sans surprise et sans aucune originalité. D’un autre côté les limites inhérentes à la musique du groupe engendre une autre limite, souvent trop contraignante : on ne peut l’écouter qu’en connaissance de cause, comme on va aux chiottes (oui, j’insiste) ou comme on va faire un peu de sport pour transpirer sa testostérone avant d’aller se bourrer la gueule (ou inversement).






Tub Of Lard ne change rien à l’affaire bien que ce premier album soit bien plus travaillé et moins éjaculatoire et moins simpliste que son petit prédécesseur. Oh certes il n’y a pas grand-chose en plus mais ces choses là font toute la différence, comme un riffage encore plus efficace et tranchant, des plans de guitares plus aventureux (en mode solo portenawak – Reality Tunnel – ou en simple surcouche comme sur le très bon Nice Guy), des lignes de basse pachydermiques, du chant toujours plus éructé et postillonné, un son de malade parfaitement défini et bien équilibré par Kevin Bernstein (également bassiste du groupe) et que la masterisation signée James Plotkin fait parfaitement ressortir.
Pour le reste je pourrais recopier tel quel le descriptif déjà employé au sujet de Context, c’est à dire insister sur la brièveté incandescente des dix compositions de Tub Of Lard qui du coup peine à atteindre les vingt cinq minutes réglementaires. Insister sur la lourdeur et la puissance musculaire de Eye Flys. Sur la faculté du groupe à donner envie de gesticuler dans tous les sens (Chapel Perilous) ou de brailler dans la solitude d’un confinement sanitaire forcé (écouter Guillotine pourrait presque donner envie de réclamer le rétablissement de la peine de mort pour les amateurs de voix autotunées). En gros – sans aucun mauvais jeu de mots – Eye Flys concilie à la fois Unsane et Fudge Tunnel mais sans le côté malsain et groovy-macabre des premiers ni le côté dépressif et atrabilaire des seconds. Du noise rock emballé dans une bonne couche de metal viriliste et joué façon burger hardcore / ennemi héréditaire de la soupe de légumes.
Donc si tu as besoin de finesse tu peux tout de suite passer ton chemin. Mais si tu as également besoin d’intelligence musicale, autant faire de même : avec Tub Of Lard seuls tes plus bas instincts seront récompensés. Et à ce sujet remercions le label qui a engagé un minimum de frais dans cette sortie, l’absence d’insert permettant de ne pas se poser trop de questions sur les paroles des dix « chansons » dont les titres pourtant parlent d’eux-mêmes – le déjà cité Guillotine, Predator And Prey ou Tubba Lard, par exemple. Cette chronique ne peut donc que rejoindre celle auparavant consacrée à Context : aujourd’hui Tub Of Lard me convient malgré tout. Mais demain en sera-t-il de même ?  
                                                                                       
[Tub Of Lard est publié en vinyle noir ou en vinyle couleur houmous décongelé – officiellement « lard color » mais là c’est franchement raté – et en CD par Thrill Jockey]

mardi 14 avril 2020

Cocaine Piss / Passionate And Tragic


Si je m’étais arrêté à la toute première impression – pas très bonne, pour tout dire – que j’ai eu de COCAINE PISS j’aurais lâché l’affaire depuis un moment. Je me rappellerai pendant encore longtemps de ce concert de 2016 prévisiblement foutraque et de la chanteuse / hurleuse Aurélie Poppins passant la plupart des morceaux dans la fosse ou plutôt devant la scène, au milieu des gens, à gesticuler comme une basue, à strider tout ce qu’elle pouvait, à se rouler par terre et à faire souvent n’importe quoi tandis que sur scène trois garçons envoyaient un punk noise rapide comme une montée de speed et acide comme un jet de pisse. Expliqué comme ça je reconnais que ça fait plutôt rêver. Ce qui m’avait alors refroidit ce n’est pas le groupe ni sa musique, bien au contraire, mais l’attitude d’un public visiblement attiré par un spectacle prometteur et la réputation d’un groupe complètement diiiiiiiingue.
Je ne remettrai pas en cause ce qu’est Cocaine Piss (et bien que les donneurs de leçons affirmeraient qu’on a le public qu’on mérite) mais regarder ces petits mecs et ces petites meufs tout bien fringué.e.s comme il le faut en prêt-à-porter rebelle, désireux.ses de s’offrir un début de weekend trop barré avant l’inévitable soirée dance-party jusqu’à l’aube fut un moment de rare consternation : je crois que c’est la première fois que je voyais des spectateurs et des spectatrices se coller à une chanteuse pour faire un selfie avec elle alors qu’elle était en plein milieu d’une chanson. Elle se laissait faire Aurélie, je ne saurai jamais si elle aimait ça ou si elle était simplement de bonne composition et ne voulait pas protester, préférant secrètement que quelqu’un monte enfin sur la scène pour se jeter à son tour dans la fausse et mettre un peu plus de bordel à un concert qui aurait été à deux doigts de basculer s’il n’avait pas été le prétexte à tant de volonté de représentation.
Je ne le saurai donc jamais, à moins de revoir Cocaine Piss en concert, ce qui a bien failli arriver trois ans plus tard, alors que le groupe tournait pour défendre Passionate And Tragic, publié au début du mois d’avril 2019 par Hypertension records. Mais je n’ai pas pu m’y rendre et ce n’est que partie remise, puisque au fond de moi je reste convaincu que ce concert de 2016 n’était que la simple déconvenue d’un jour et surtout parce que j’aime énormément les disques de Cocaine Piss.





Pour le groupe tout aurait commencé comme une sorte de blague montée sous la nécessité du moment : je ne sais pas si l’histoire d’une formation à l’arrache par des musiciens et musiciennes pour assurer la première partie d’un concert qu’ils organisaient chez eux à Liège est vraie ou pas mais cela indique au moins que l’urgence est la principale caractéristique de la musique de Cocaine Piss. The Pool, d’abord publié en cassette en 2015 puis réédité sur un vinyle monoface en 2018, n’y va pas par quatre chemins avec son punk ultra hystérique, anguleux, désossé et méga vitaminé servant d’écrin au chant suraigu et aux paroles vitriolées et onanistes d’Aurélie Poppins. Un enregistrement qui pose les bases d’une musique qui ne changera pas beaucoup au fil des disques suivants, The Dancer en 2016, Piñacolalove en 2017 et, donc, Passionate And Tragic.
Tout au plus notera-t-on sur ce dernier un (très) léger rallongement des compositions, plus souvent au delà de la minute qu’auparavant. On remarquera aussi que depuis The Dancer c’est ce gros pervers de Steve Albini qui enregistre le groupe, lui faisant partiellement perdre en rugosité ce qu’il gagne en efficacité sonore – un bémol cependant : sur Passionate And Tragic le son de la caisse claire est un peu trop typique du grand Steve, trop sourd et à mon sens et pas assez tranchant pour bien coller à Cocaine Piss. Tout le reste semble d’une simplicité inévitable mais définitivement efficace, complètement fou et ce jusqu’à l’absurde, à base de riffs découpés à la tronçonneuse, de quelques passages étourdisants darpèges dignes d’un East Bay Ray, de rythmiques éjaculatoires et d’un chant de sirène destroy qui pour rien au monde ne renoncerait à sa liberté.
Avec ses paroles en français Eat The Rich (dont le clip m’a au passage appris que depuis quelques années une bassiste a intégré le groupe) fait figure de principale surprise de l’album. Un titre tellement drôle et à la fois tellement cynique – en un mot : punk – que je regrette qu’Aurélie Poppins n’ait pas eu cette bonne idée bien avant. Non seulement elle arrive à faire sonner son français comme jamais, très méchamment, mais en plus elle balaie d’un revers de main rageur toute critique lui reprochant sa
supposée débilité. Parce que celle-ci est parfaitement assumée et qu’elle a beaucoup plus de sens que toutes les conventions et que toutes les apparences – « Toi et moi on n’est pas faits pour durer / Je suis avec toi car je dois manger / Tu es trop mignon sur mon canapé / A t’écouter parler toute la journée / Je vais te bouffer / Petit gosse friqué / Petit déjeuner ».  Dommage que sur Passionate And Tragic il n’y ait que Eat The Rich avec des paroles en français… et en espérant que sur le prochain enregistrement il y ait bien plus de titres comme ça.

dimanche 12 avril 2020

Comme à la radio : HEY COLOSSUS






Mon amour immodéré pour HEY COLOSSUS n’est un secret pour personne même si je me dois d’y apporter quelques nuances. Pour moi le premier grand disque du groupe londonien n’est autre que son quatrième album, l’incroyable Happy Birthday publié en 2008 par Riot Season et réédité en vinyle par ce même label en 2017. On peut dire aussi qu’Happy Birthday marque à la fois l’apogée de la première période d’Hey Colossus mais aussi sa fin, la musique du groupe ne cessant d’évoluer encore plus rapidement à partir de ce moment là et les albums qui vont suivre, Eurogrumble Volume 1* en 2010 et RRR, en 2011.

Mais qu’en est-il des tout premiers enregistrements du groupe ?

En ces temps de désœuvrement musical à durée indéterminée les anglais ont décidé d’apporteur eux-mêmes un début de réponse en mettant en ligne coup sur coup leurs deux premiers disques initialement publiés sur leur propre label Jonson Family :

Hey Colossus Hates You, en 2003…





… et II, en 2005.





A cette époque la musique du groupe est totalement différente, souvent grassouillette, parfois ambitieuse mais pas toujours très finaude, aussi inachevée qu’elle peut se révéler trop bavarde, enregistrée dans les chiottes et ne s’embarrassant que très rarement de mélodies. Rien à voir avec les petits chef-d’œuvres qu’Hey Colossus enregistrera par la suite, je pense surtout à l’insurpassable In Black And Gold paru en 2015**. Le line-up du groupe est alors très différent***, à tel point que de nos jours le bassiste Joe Thompson et le guitariste James Parker en restent les seuls survivants – par exemple le chanteur Paul Sykes est encore très loin d’être de la partie et si on peut fait un reproche au Hey Colossus de cette époque lointaine c’est bien la qualité très relative du chant.

J’ai malgré tout une certaine tendresse pour II que je préfère nettement à l’album d’après que le groupe sortira en 2007 : Project Death**** marquera un durcissement mal maîtrisé et une surenchère dans le gras mal négociée de la part d’un groupe que se cherche encore. Tout comme je préfère nettement II à Hey Colossus Hates You, trop vert bien que déjà armé des meilleures (sic) intentions. Reste à savoir si Hey Colossus décidera un jour ou l’autre de rééditer ces premiers enregistrements, avec bien sûr la remise à niveau sonore qui s’impose. Et pour mieux se rendre compte de l’évolution du groupe je ne peux également que conseiller l’écoute de Dedicated To Uri Klangers, compilation s’étalant de 2003 à 2013.

* publié sous le nom parfaitement fantaisiste de Hey Colossus And The Van Halen Time Capsule mais qui en disait long sur les nouveaux dérapages psychotiques – musicalement parlant – de Hey Colossus
** que In Black And Gold date seulement de 2015 me laisse un peu perplexe tellement j’ai l’impression que cet album a été publié il y a une éternité, déjà
*** mais il y a déjà trois guitares !
**** au moment où j’écris ces lignes Hey Colossus n’a toujours pas mis en ligne ce Project Death mais j’imagine que cela ne saurait tarder…

vendredi 10 avril 2020

[chronique express] Theories / Vessel





Quelle différence y a-t-il entre le grind death et le death grind ? Je comptais vraiment sur Theories pour enfin éclairer ma lanterne mais un an après la sortie de Vessel et après moult écoutes de cet empilement de brutalité compressée je n’en sais toujours rien.

mercredi 8 avril 2020

Moor Mother / Analog Fluids of Sonic Black Holes


Certes il y a quelques mois de cela je n’ai guère été charitable avec Zonal mais je n’en démordrai pas : le principal (et presque le seul) intérêt que je trouve toujours à Wrecked, premier album* du duo reconstitué Broadrick / Martin, est la présence, sur la moitié de ses titres, de MOOR MOTHER… Mais qui est-elle ? Autant dire tout de suite que jusque là je ne connaissais absolument rien de Camae Ayewa – c’est son véritable nom. Et qu’aujourd’hui je n’en sais guère plus, si ce n’est les mêmes informations concordantes et rabâchées par les internets : artiste multi-disciplinaire Moor Mother est autant poétesse que militante, penseuse que performeuse. Aussi engagée politiquement que portée sur le mysticisme (avec, me semble t-il, un certain penchant pour la cosmogonie selon Sun Ra). Une femme. Noire. Vivant à Philadelphie / Pennsylvanie. Elle a monté le collectif Black Quantum Futurism avec l’avocat / militant Rasheedah Phillips. Il s’agit d’un collectif qui étudie l’univers, l’espace-temps et la mécanique quantique en même temps que l’histoire de l’humanité, l’économie, la sociologie, la philosophie, la métaphysique et la spiritualité et dont les conclusions opposent la pensée afrofuturiste à la pensée occidentale dominante qui n’est qu’une doctrine colonisatrice et impérialiste vouée à légitimer une approche restrictive et dystopique de l’économique, du social, du scientifique, du spirituel et du sacré. A partir de là Moor Mother applique les éclairages et les perspectives ouvertes en grand par le Black Quantum Futurism à sa propre musique : Analog Fluids Of Sonic Black Holes est déjà le quatrième enregistrement de la musicienne après un Moor Mother Goddess publié uniquement en cassette en 2015, Fetish Bones chez Don Giovanni records en 2016 puis The Motionless Present en 2017 sur Vinyl Factory.





Je reste persuadé que pour bien comprendre toute la portée des textes figurant sur Analog Fluids Of Sonic Black Holes il faudrait se procurer et lire Analog Fluids, le recueil publié en même temps par Moor Mother. Mais je ne l’ai pas lu. L’insert du disque lui ne dit pas grand-chose, mis à part ce poème que je ne peux que traduire très approximativement, désolé : « Ombres tournoyantes / Une révélation des racines temporelles / qui servent l'ADN quantique de notre réalité. / La carte des ombres, l'imagination des passés / Un rendu analogique de la puissance ». D’ordinaire je me moque plutôt d’avoir toutes les clefs et tous les codes secrets pour m’ouvrir totalement à la compréhension d’un disque, d’une musique. Mais avec Analog Fluids Of Sonic Black Holes** force m’est de constater que mon petit instinct et mon petit épiderme ne me suffisent plus. Je me sens complètement limité et ignorant tout comme je suis complètement captivé par un disque qui mêle les éléments et pourfend toutes les règles – du moins celles que je connais – pour en établir d’autres, bien à lui.
Plus concrètement, même si ce disque me parait presque impossible à décrire, Analog Fluids Of Sonic Black Holes est un enregistrement de pure poésie musicale et expérimentale à base de mots, de sons, de formes, de couleurs, de rythmes et d’idées. Bien loin et en même temps autour de musiciens et artistes issus du hip-hop, du slam, du gospel, du free jazz, de la musique électronique expérimentale, de l’abstract ou même de la musique concrète. La musique de Moor Mother se sert de tout cela – la liste des contributeurs au disque est longue mais on peut citer Saul Williams, le DJ King Bitt, Justin Broadrick, le trompettiste Aquiles Navarro, le duo electro Giant Swan, etc… – mais ce n’est pas comme si tous ces éléments convergeaient uniquement en un seul et même point dont Analog Fluids Of Sonic Black Holes serait la traduction/conclusion grâce à un processus dont Moor Mother serait elle le catalyseur.
Lorsque on écoute tout l’album d’une traite (mais comment faire autrement ?) c’est l’impression inverse qui prévaut et prend le dessus : tout semble émerger et jaillir de la musique sans cesse en mouvement de Camae Ayewa (parce que plus jamais il s’agit de musique) et d’un disque aussi particulaire que central, aussi intense qu’immatériel, aussi brûlant que doux, aussi logorrhéique que sonore, aussi percussif que texturé, aussi terrien que cosmique, aussi poétique que psychique. Et sans cesse engagé. Il n’y a que deux choses dont je pense pouvoir être absolument certain au sujet d’Analog Fluids Of Sonic Black Holes : sa beauté sait parler aux âmes, sans distinction, tandis que son intelligence et sa portée politique frappent les esprits.

[Analog Fluids Of Sonic Black Holes est publié en vinyle et en CD par Don Giovanni records]

* si on excepte The Quatermass Project Volume 1, un CDr publié en 2000 chez Avalanche recordings
** traduction très approximative,  encore une fois : « fluides analogiques des trous noirs sonores »

lundi 6 avril 2020

Faux Départ / Vie Ordinaire


Bon, je vais dire toute la vérité et rien que la vérité : j’ai d’abord acheté ce disque pour sa pochette. Instinctivement, comme lorsque j’étais gamin et que j’hésitais longuement devant les bacs de vinyles parce que je n’avais assez d’argent que pour acheter un seul disque. Et je me rappelle que c’était aussi stupide que rigolo et, finalement, excitant : OK, celui-ci est sorti sur un label que je connais un peu, enfin je crois… sur les notes de la pochette de celui-là les remerciements mentionnent un autre groupe que j’aime bien… ah ! j’ai déjà entendu parler du studio et du type qui a enregistré ce disque… et puis aussi : les mecs ont l’air trop cools sur la photo du verso… ou alors, lorsque l’indécision était à son comble : cette pochette est terrible, il faut absolument que j’achète ce disque. Fin de l’argumentaire. 




Evidemment que je mens. C’est juste que je ne savais pas trop comment commencer cette chronique mais que je voulais absolument parler de cet artwork, justement un collage/bidouillage d’images qui il y a de nombreuses années m’aurait immédiatement incité à acheter à l’aveugle (si je puis dire) ou à voler sans scrupules Vie Ordinaire, deuxième album de
Faux Départ. Maintenant je suis beaucoup plus vieux, beaucoup plus prudent et les internets ont fait le reste, permettant d’écouter à la louche, pour le pire* comme pour le meilleur, toute la musique que l’on veut. Du coup les fantasmes sur les pochettes de disques sont devenus plus ou moins anachroniques ou réservés aux fétichistes. Alors disons simplement que je viens de me faire mon petit plaisir rétro-nostalgique du soir.
Les Faux Départ savent où ils vont, eux. Dès l’effréné Merci Pour Vos Services le trio éclate allégrement les limites d’un punk rock basiquement agressif et droit au but tout en ne s’embarrassant jamais de décorations superflues et en continuant de faire aveuglement confiance à la sainte troïka guitare/basse/batterie. Le trio pratique l’aiguisé, l’incisif et le rapide et outre l’énergie déployée à grands renforts de rythmiques débridées, le côté mélodique est une autre constante obsessionnelle chez Faux Départ avec des lignes de chant qui ne sont pas simplement braillées et toujours un peu étrangement – mais instantanément – convaincantes, sans oublier, ça et là, des chœurs particulièrement bien posés (comme sur le formidable Fantôme ou sur le tube Vie Ordinaire, seul titre un peu lent de l’album).
Toujours dans le registre de l’étrangeté certains sons de guitare stridulent et vrillent méchamment, ricochets millimétrés à la surface d’une surface trop lisse et qu’il faut absolument défoncer, avec hargne et précision (le final de Cœur d’Acier). Une précision qui n’est pas sans me faire penser aux décharges d’adrénaline d’un Uranium Club qui aurait suffisamment fait preuve de lucidité pour se contenter de sa petite recette miracle et s’en tenir à ses deux premiers albums avant d’avoir la bonne idée de splitter. La comparaison est peut-être osée et la barre placée très haut mais écoute un peu
Le Casse ou l’introduction de Désertion pour t’en convaincre. Les neuf compositions de Vie Ordinaire défilent alors à toute allure et en à peine vingt minutes, oui c’est court mais c’est largement suffisant ou plutôt c’est assez pour être convaincu par la rage et l’implication bondissantes des trois Faux DépartVie Ordinaire déborde littéralement de qualités et devient rapidement addictif – sans oublier les textes à la fois aussi déterminés, acharnés, signifiants ou subtils que la musique. Que dire de plus ?

[Vie Ordinaire est publié en vinyle par Colilla discos, Destructure, Echo Canyon Records, Les Chœurs de l’Ennui, Mutant records et Tocsin]

* le pire : inutile de prendre le risque d’engraisser Rob Stringer, Leonard Blavatnik, la famille Bolloré, Jeff Bezos ou les héritiers de Steve Jobs

vendredi 3 avril 2020

Rorcal / Muladona


Encore un groupe, parmi tant d’autres, qui a annulé sa tournée : Rorcal aurait du jouer samedi dernier pas très loin de chez moi en compagnie de mes petits chéris de Neige Morte… Alors tant pis, même si cela fait des années que je n’ai pas vu les suisses en concert et même si cette seule et unique fois reste un souvenir très fort. Suis-je excessivement sentimental ? Pas tant que cela. Sur disque j’ai toujours eu beaucoup plus de mal avec la musique de Rorcal. Avec son côté trop intentionnel. Son coté trop pensé. Ses concepts à rallonges, dans tous les sens du terme. Je n’aime pas les disques qui me donnent l’impression d’être en train de lire un roman historique, un roman horrifique ou un roman d’heroic fantasy en quinze tomes.
Et Rorcal est spécialiste de ce genre de procédés, ayant déjà par le passé accouché d’albums conceptuels avec des histoires qui nen finissent pas : Heliogabalus en 2010, un CD de plus de 74 minutes divisé en 66 pistes au sujet de l’empereur romain du même nom ou Creon en 2016, moins long de vingt minutes mais cette fois-ci ancré dans l’antiquité grecque et à la réalisation bien trop lisse. De son côté Világvége (2013) me semblait à peine moins conceptuel (ça parle de la fin du monde…) et était du genre écourté avec ses presque 44 minutes dignes d’un LP lambda mais le mélange black metal / post hardcore proposé alors semblait bien factice, inachevé. Rorcal fait il donc partie de tous ces groupes bien meilleurs en live que confinés (mouhaha) dans un studio d’enregistrement ? Muladona, cinquième album publié à l’automne 2019 par Hummus records ne répond que partiellement à cette question. 




Tout d’abord, avec Muladona Rorcal nous raconte à nouveau une histoire. Celle-ci est adaptée du livre éponyme écrit par l’écrivain américain Eric Stener Carlson et publié chez Tartarus Press, un récit se passant en 1918 pendant l’épidémie de grippe espagnole – sans le faire exprès voilà qui colle parfaitement à l’actualité de ce début d’année 2020. Le tout est une banale resucée des vieux démons américains au sujet de la culpabilité du colonisateur massacreur de natifs amérindiens (même si ici le massacre a été commis par les premiers arrivants espagnols – appelons cela de l’hypocrisie), du complexe d’Œdipe, des peurs enfantines autour de créatures maléfiques et de l’apparition d’un monstre chimérique, la Muladona, sorte de centaure avec un torse de femme, inspiré de la mythologie catalane. Tous les éléments sont réunis pour me détourner d’un tel livre et donc d’un tel album mais j’ai choisi de faire abstraction, après tout j’écoute tellement de disques porteurs de paroles et de textes impitoyablement stupides que je ne suis plus à ça près depuis longtemps. Sauf qu’il est difficile d’oublier le côté récitatif et narratif de Muladona puisque, après prise de contact, Eric Stener Carlson a participé à l’enregistrement en ponctuant tout l’album d’interventions. En gros : il y lit quelques passages de son bouquin. Voilà qui constitue un violent repoussoir. Cela ne me fait ni rêver ni réfléchir mais me donne carrément envie de fuir à toutes jambes.
Reste un dernier point à aborder : celui de la musique et seulement de la musique. Certains esprits moqueurs parlent parfois de schwarze metal au sujet de Rorcal. Comprenez que le groupe joue une variante de black metal très structuré et raisonnablement alambiqué, avec des passages très lourds et oppressants. Bonne nouvelle : Muladona est un disque musicalement resserré et compact et ne serait-ce les interventions d’Eric Stener Carlson, on aurait presque affaire à un album de metal occultiste et extrême d’excellente facture, comme on a tellement pu en écouter ces dernières années. Le black metal de Rorcal n’a rien d’old school (tendance qui a largement ma préférence, c’est mon côté vintage), il n’a rien de crusty-vitriolé (là aussi je suis fan) et finalement il n’a rien d’original non plus car il possède cette modernité affichée, qui depuis le temps n’en est plus vraiment une, issue du metal contemporain et du hardcore chaotique. Musicalement, ce que le groupe fait, il le fait correctement, en bon artisan du mal, il n’y a rien à redire là-dessus. J’aimerais juste qu’il laisse tomber une bonne fois pour toutes ses prétentions littéraires et qu’il explore un peu plus profondément et plus dangereusement les possibilités d’une musique qui n’en manque absolument pas.