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mercredi 12 janvier 2022

Eye Flys : Exigent Circumstance

 





Je vais finir par croire que j’ai un véritable rapport d’amour/haine avec EYE FLYS. Un groupe de gros durs (musicalement, s’entend) et de gros balourds. Comme ton vieux pote du lycée, celui avec lequel tu faisais craquer les cours pour voler des bières au supermarché du coin – une bière achetée, deux bières offertes – et fumer des joints de mauvais shit dans le parc de la ville en racontant de la merde de puceaux acnéiques sur les filles trop bonnasses qui couchaient avec des mecs dont tu ne comprenais pas ce qu’ils avaient de plus (ou de moins) que toi. Ce pote là il va te suivre toute ta vie, à chaque nouvel an il t’enverra les mêmes vœux débiles avec des photos de lui en train de danser torse nu et complètement bourré sur du Britney Spears et du Rihanna ou affalé sur la cuvette des chiottes, presque endormi au dessus d’une mare de vomi acidifié. Mais ce pote tu l’aimes malgré tout, malgré son pavillon de banlieue, sa collection de figurine Star Wars, son côté réac et ses soirées télé-pizza – un vrai cliché ambulant, tout comme toi tu en es un autre, à ta façon de vieux hipster à la révolte si confortable. A chaque fois qu’il te relance et fait vibrer la corde sensible de vos souvenirs d’adolescence partagés, tu rougis un peu et puis tu te mets à rigoler : tu as très envie de te comporter comme un blaireau et un connard.
Exigent Circumstance a débarqué pile-poil au bon moment pour achever une bonne année déguelasse et en entamer une nouvelle. Mais cette fois ci ce n’est pas Thrill Jockey qui a publié ce nouvel enregistrement d’Eye Flys mais Closed Casket Activities, un label spécialisé dans les éditions à tirage très limité et dans l’inflation exponentiel de marchandising. J’ai compté quatre versions différentes d’Exigent Circumstance, toutes limitées entre 250 et 500 exemplaires, pour un total de 1500 copies à travers le monde : du vinyle splatter bien répugnant, du bicolore de mauvais goût ou du fluorescent. Mais toutes ces versions ont un point commun, elles sont monoface et le côté sur lequel il n’y a ni sillon ni musique enregistrée est sérigraphié avec l’énorme logo du groupe, les deux grosses mouches à merde en plein 69 baveux.
Exigent Circumstance est, dans son genre, un excellent disque. Bien bourrin, bien bousin. Il ne rajoute par grand-chose par rapport à Context et à Tub Of Lard mais il poursuit la même logique. Petit à petit la musique d’Eye Flys – en gros du hardcore sludge bas du cul – gagne en subtilité, enfin presque. Ce n’est pas que le groupe renonce à faire du gras et du lourd mais il fait de plus en plus d’efforts en matière de composition, il soigne ses riffs, il donne plus de relief à sa musique qui pour la première fois perd de sa rigidité. Définissant même un caractère groovy qui lui a toujours fait défaut : Circular Motion porte bien son nom avec sa partie de guitare entêtante et, finalement, très rock’n’roll à l’ancienne (comme si, retour sur le passé et révisionnisme, Fudge Tunnel avait choisi de reprendre un vieux titre d’AC/DC au lieu de s’attaquer au Sunshine Of Your Love de Cream).
Edgar Suit est lui une excellente entrée en matière, débordant de larsens vrillés, de saindoux radioactif et s’achevant sur un solo qui part inexorablement en couilles. Dead Larvae est l’un des gros points forts du disque, d’une lourdeur intraitable et entrainante, une machine à headbanguer tout en levant les bras en l’air pour invoquer les forces du mal – ce n’est définitivement pas très subtil mais cela fonctionne on ne peut mieux. Il n’y a que le morceau titre qui me convient un peu moins, non pas par manque d’efficacité, bien au contraire, mais parce qu’il s’agit de la composition qui sonne le plus classiquement, la composition la plus normée et la plus balisée du disque (alors qu’elle n’aurait pas dépareillée sur Context). En tout Exigent Circumstance c’est donc onze minutes de gros bonheur explosif et adipeux et ce n’est pas la peine d’en demander plus ni de réfléchir davantage. Comme d’habitude avec Eye Flys…

 

 

vendredi 17 avril 2020

Eye Flys / Tub Of Lard


J’ai été plutôt sympa avec le premier effort – j’adore employer cette expression, elle a un côté tellement cliché journalistique et elle me fait aussi tellement penser à un type beaucoup trop constipé pour arriver à chier correctement et sans douleur – bref je n’ai été que raisonnablement conciliant avec le premier disque de EYE FLYS mais je ne le regrette pas du tout : en réécoutant consciencieusement Context j’en suis arrivé exactement à la même conclusion qu’il y a quelques mois, à savoir que Eye Flys est un groupe de balourds mais en même temps un groupe qui ne prétend pas à être autre chose.
D’un côté je suis donc rassuré et convaincu par le côté grosse commission, empilage de gras et boudinage sanguinolent du groupe et d’ailleurs n’oublions pas que l’album dont on va causer présentement s’intitule quand même Tub Of Lard, ce qui se traduit par cuve de graisse. Et au cas on ne l’aurait pas compris tout seul la pochette est là pour nous en donner une parfaite illustration – une pochette tellement explicite et c’est un peu trop le problème de Eye Flys, cette nature assumée sans surprise et sans aucune originalité. D’un autre côté les limites inhérentes à la musique du groupe engendre une autre limite, souvent trop contraignante : on ne peut l’écouter qu’en connaissance de cause, comme on va aux chiottes (oui, j’insiste) ou comme on va faire un peu de sport pour transpirer sa testostérone avant d’aller se bourrer la gueule (ou inversement).






Tub Of Lard ne change rien à l’affaire bien que ce premier album soit bien plus travaillé et moins éjaculatoire et moins simpliste que son petit prédécesseur. Oh certes il n’y a pas grand-chose en plus mais ces choses là font toute la différence, comme un riffage encore plus efficace et tranchant, des plans de guitares plus aventureux (en mode solo portenawak – Reality Tunnel – ou en simple surcouche comme sur le très bon Nice Guy), des lignes de basse pachydermiques, du chant toujours plus éructé et postillonné, un son de malade parfaitement défini et bien équilibré par Kevin Bernstein (également bassiste du groupe) et que la masterisation signée James Plotkin fait parfaitement ressortir.
Pour le reste je pourrais recopier tel quel le descriptif déjà employé au sujet de Context, c’est à dire insister sur la brièveté incandescente des dix compositions de Tub Of Lard qui du coup peine à atteindre les vingt cinq minutes réglementaires. Insister sur la lourdeur et la puissance musculaire de Eye Flys. Sur la faculté du groupe à donner envie de gesticuler dans tous les sens (Chapel Perilous) ou de brailler dans la solitude d’un confinement sanitaire forcé (écouter Guillotine pourrait presque donner envie de réclamer le rétablissement de la peine de mort pour les amateurs de voix autotunées). En gros – sans aucun mauvais jeu de mots – Eye Flys concilie à la fois Unsane et Fudge Tunnel mais sans le côté malsain et groovy-macabre des premiers ni le côté dépressif et atrabilaire des seconds. Du noise rock emballé dans une bonne couche de metal viriliste et joué façon burger hardcore / ennemi héréditaire de la soupe de légumes.
Donc si tu as besoin de finesse tu peux tout de suite passer ton chemin. Mais si tu as également besoin d’intelligence musicale, autant faire de même : avec Tub Of Lard seuls tes plus bas instincts seront récompensés. Et à ce sujet remercions le label qui a engagé un minimum de frais dans cette sortie, l’absence d’insert permettant de ne pas se poser trop de questions sur les paroles des dix « chansons » dont les titres pourtant parlent d’eux-mêmes – le déjà cité Guillotine, Predator And Prey ou Tubba Lard, par exemple. Cette chronique ne peut donc que rejoindre celle auparavant consacrée à Context : aujourd’hui Tub Of Lard me convient malgré tout. Mais demain en sera-t-il de même ?  
                                                                                       
[Tub Of Lard est publié en vinyle noir ou en vinyle couleur houmous décongelé – officiellement « lard color » mais là c’est franchement raté – et en CD par Thrill Jockey]

vendredi 8 novembre 2019

Eye Flys / Context





Je ne porte pas vraiment Full Of Hell dans mon cœur – même pas les albums en collaboration avec Merzbow qui ne font peur qu’aux enfants beaucoup trop sages et surtout pas ceux avec The Body qui n’impressionnent que les intellectuels du metal androïdé maniaco-négativiste – aussi lorsque le guitariste Spencer Hazard a monté un nouveau side-project du nom de Eye Flys j’ai d’abord préféré passer mon chemin, ayant d’autres chats de sorciers à fouetter et surtout beaucoup trop d’autres disques que je préférais écouter avant. Pourtant le label Thrill Jockey n’y est pas allé de main morte pour donner envie aux indécis et vieux blasés ronchons comme moi et pour faire la promotion d’un énième groupe de vétérans* adeptes de grosses guitares, venu de nulle part – ici : Philadelphie en Pennsylvanie – et destiné à combler les amateurs de gras visqueux et de souffrance. Et de lourdeur, également : « Eye Flys » est le titre de l’une des plus célèbres compositions des Melvins, celle qui ouvre le premier album de la bande à King Buzzo, le génial Gluey Porch Treatments (1987). 
Les comparaisons s’arrêteront là : la seule chose que les quatre EYE FLYS doivent aux Melvins c’est ce sens de la lourdeur associé à celui de la puissance. Context, premier mini-album du groupe publié en septembre 2019, donne à entendre un hardcore plutôt mid-tempo, très épais, bien graisseux, très énergique, sale et boueux. Rien que de très classique et de somme toute déjà entendu, comme du sludge mais sans le sens du swing sudiste qui donne au genre tout son charme profondément vénéneux et toxique. 
Tout repose sur des riffs de taille méga-extra-large joués par des guitares et une basse grésillantes et avec une énergie très masculine. Ouais Eye Flys est un groupe d’hommes. Et en plus d’hommes qui détestent tout le monde : c’est écrit sur leurs tatouages et sur leur t-shirts. Un état d’esprit assez typique de beaucoup de groupes américains enfermés dans leur colère et constamment en porte-à-faux entre virulence réactionnaire parfois un peu rance et volonté de tout envoyer balader pour tout recommencer (oui, mais recommencer quoi ?). Après tout la révolte individuelle est l’un des principaux moteurs des musiques électriques blanches, elle a engendré ce qu’il y a de mieux question évocation de la vacuité de l’existence et ennui sans perspectives (le punk) mais aussi question réorganisation communautariste et collectiviste (le punk, encore, son enfant le hardcore et le DIY, dans ce qu’il peut avoir de plus politique). Pour sa part Context n’est qu’un défouloir individualiste, aussi bien me semble-t-il pour Eye Flys que pour celle ou celui qui écoute le disque : moi, moi, moi et moi. 

Si j’aime Context, enregistrement tellement court qu’il ne dépasse pas le quart d’heure et même que le vinyle tourne en 45 tours, c’est donc uniquement pour des raisons musicales. Les compositions sont lapidaires, ne s’embarrassent jamais de détails inutiles, vont droit au but – le but : (se) faire mal. Lorsque une guitare part en solo c’est d’un simplisme éjaculatoire qui me convient parfaitement. Le chant dégueule constamment et la batterie ne fait que marteler des rythmes dans le but de s’assurer que tout le monde a bien compris qu’Eye Flys n’est pas là pour raconter des blagues. C’est le genre de disque que j’écoute lorsque j’ai envie de faire passer la colère du moment sans faire de ravages autour de moi (je pourrais aussi faire un peu de sport mais j’y suis philosophiquement totalement opposé) et que le temps et la patience viennent à me manquer pour réfléchir posément sur les raisons et motifs de cette colère. Voilà, c’est ça : demain je n’y penserai plus. Enfin je l’espère.

* les autres membres du groupe sont : Kevin Bernsten à la basse, Jake Smith à la guitare et au chant et Patrick Forrest à la batterie – le premier est guitariste dans Triac, les deux autres jouent ou jouaient dans Backslider (Smith en tant que bassiste)