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jeudi 18 août 2022

[chronique express] Moor Mother : Jazz Codes

 



Rien ne semble pouvoir arrêter MOOR MOTHER qui, moins d’une année après Black Encyclopedia Of The Air, publie déjà un nouvel enregistrement (au moins son septième sous son seul nom depuis 2015 et son deuxième pour le label Anti). Diversifiant, malaxant et superposant ses sources sonores, mélangeant différentes textures, déconstruisant les rythmes, multipliant les interventions vocales et enjambant les genres musicaux tout en explorant une veine plus mélodique qu’auparavant, la musicienne et poétesse continue de définir et de développer la pratique expérimentale de sa musique, une musique tellement unique que l’on serait bien mal inspiré de lui coller une appellation trop définitive. Composé de dix-huit plages parfois très courtes, son nouvel album dure pourtant quarante trois minutes et prend des allures de kaléidoscope multiforme : de nombreux·ses invité·es viennent poser leur voix – en mode rapé, slammé ou chanté –, le trompettiste Aquiles Navaro et le saxophoniste Keir Neuringer du groupe Irreversible Entanglments font à nouveau des merveilles et Jazz Codes, reliant blues, free jazz et soul music, citant aussi bien Billie Holiday que Sun Ra, est un hommage appuyé, militant et mystique à la musique noire, immortelle et universelle. Encore un disque passionnant et indispensable de la part de Moor Mother.  


lundi 10 janvier 2022

[chronique express] Moor Mother : Black Encyclopedia Of The Air

 




Pas la peine de faire de très longs discours pour présenter Camae Ayewa aka Moor Mother, sa musique, son travail, ses idées et sa mystique, elle le fait très bien elle-même dans les notes qui accompagnent Black Encyclopedia Of The Air : « Sound to me is an agency for healing and peace and ritual ». Musicalement moins virulent, moins urbain, davantage atmosphérique et flottant mais pas moins expérimental que la plupart de ses plus illustres prédécesseurs et notamment le génial Analog Fluids Of Sonic Black Holes, ce nouvel album (paru en septembre 2021) reste tout aussi inclassable. Les environnements musicaux – samples de soul, de jazz ou de hip-hop, field recordings, archives sonores, traficotages et voix multiples – s’y superposent pour former une vision unique et affirmée, à la rencontre d’une nouvelle graphie de l’humanité – par nouvelle entendons également non déterminée par les règles et archétypes imposés dans un monde blanc, impérialiste, capitaliste, raciste, sexiste, patriarcal, etc. Moor Mother partage cette idée spirituelle entre toutes que, contrairement à ce que la technologie galopante nous impose, le monde ne nous appartient pas mais que nous, humaines et humains, appartenons à ce monde. Pourtant elle-même use et abuse de diverses technologies pour créer sa musique mais avec Black Encyclopedia Of The Air elle réaffirme aussi fort brillamment sa croyance et sa confiance en leur pouvoir libérateur, du moment qu’on les utilise à bon escient et qu’elles servent à retrouver et retisser les liens de l’univers commun. Un beau message.

 

 

 

jeudi 15 juillet 2021

Moor Mother : Circuit City

 

Un nouvel album de MOOR MOTHER ? Non, pas tout à fait. Déjà ce Circuit City a officiellement été publié en septembre 2020 (dans sa version dématérialisée) et surtout il s’agit de la « bande-son » d’un spectacle / performance associant théâtre, poésie, musique et multimédia. Un disque un peu à part, donc, mais s’intégrant parfaitement dans la démarche unique, expérimentale et militante d’une musicienne, créatrice et artiste hors du commun. Et dont on parle de plus en plus : désormais le travail de Moor Mother parcourt le monde et ses performances ou interventions prennent place dans des festivals spécialisés dans le multimédia mais aussi dans des fondations, galeries ou même musées d’Art Contemporain. J’ai alors toujours ce mouvement instinctif de recul face à la réalisation d’idées, pensées et concepts qui me convaincraient autrement et davantage s’ils n’étaient pas financés par un quelconque ministère de la Culture bienveillant (comme en France, pays spécialiste en institutionnalisation des artistes) ou une fondation montée par un riche capitaliste au grand cœur (le mécénat, contrepartie souriante du désastre économique libéral) qui voudrait malgré tout prouver au monde qui le regarde de travers que, premièrement, il peut avoir du cœur, s’intéresser aussi aux autres et pas qu’à son argent et, deuxièmement, qu’il peut avoir quelques goûts pourquoi pas affichables en matière de création artistique. Mais pour l’instant Moor Mother est encore très loin de faire partie d’un quelconque Art Officiel et disons que son travail s’inscrit plus que jamais dans une logique de torpillage d’un système dominant – blanc et patriarcal pour faire vite.







Mais revenons-en à notre sujet principal : Circuit City. Et je ne parlerai ici que de musique. A peine remis de la claque expérimentale Analog Fluids Of Sonic Black Holes enregistré sous son seul nom et du stellaire Who Sent You ? enregistré au sein du collectif de free jazz Irreversible Entanglements, Camae Ayewa aka Moor Mother revient avec cet album qui, musicalement du moins, tient un peu plus du second que du premier. Les quatre musiciens d’Irreversible Entanglements sont tous présents et leurs improvisations occupent beaucoup de place, surtout les interventions du trompettiste Aquiles Navarro. Elles sont accompagnées ou plutôt doublées par des sons électroniques et une production en direct assurés par Steve Montenegro / Mental Jewelry et Ada Adhiyatma / Madam Data. C’est comme si Moor Mother avait expressément voulu travailler avec tous ses collaborateurs principaux en même temps mais la superposition des deux types de sources sonores – instrumentale d’un côté, bidouille de l’autre – n’est pas toujours très heureuse, frise la saturation des sens et honnêtement on respire un peu plus lors des passages où l’une et l’autre se fait entendre seule ou lorsque le troublant Elon Battle se lance au chant, presque en solitaire (le début de Time Of No Time, très beau).
Tout ça est très intéressant mais – avouons-le – souvent un peu épuisant. On peut se délecter des textes slammés de Moor Mother mais on regrette surtout qu’il n’y ait pas plus de dichotomie et de dialogue en alternance entre les deux principales composantes musicales de Circuit City, ce qui aurait permis de mieux apprécier la qualité du travail de tous les musiciens en présence. Par exemple Circuit Break présente à partir de sa troisième minute un effacement certain de la composante instrumentale / free jazz et tout devient tout de suite beaucoup plus lisible… même lorsque le saxophone de Keir Neuringer remonte en puissance, avec un son visiblement retraité directement, ce qui lui donne une saveur plutôt étrange. C’est là une autre critique que l’on pourrait adresser mais cette fois uniquement au côté création sonore / bidouille de Circuit City : la nature trop souvent académique et convenue des sons et textures employés, typiques des créations multimédias s’associant avec l’informatique musicale ou l’acousmatique, et pas toujours pour le meilleur, donc (tu sais bien, ces petits sons qui font comme des bidibulles électromagnétiques qui papillonnent légèrement).
Alors donc : même si Circuit City n’est pas la meilleure introduction possible au travail de Moor Mother – pour cela on peut se référer aux deux enregistrements formidables mentionnés au début de cette chronique – il n’en demeure pas moins un disque à écouter… en attendant le prochain, déjà annoncé sur le label Anti pour le 17 septembre 2021, et intitulé Black Encyclopedia Of The Air.

[Circuit City est publié en vinyle orange – la pochette est gatefold et comprend quelques photos prises lors des représentations – et en CD par Don Giovanni records]







mercredi 29 avril 2020

Irreversible Entanglements / Who Sent You ?


Irreversible Entanglements… j’adore littéralement ce nom, il me ferait presque penser à celui d’un obscur groupe de death metal old school qui sortirait ses disques sur Profound Lore, ou, encore pire, sur 20 Buck Spin, soit un truc bien épais, bien poisseux et bien dark. Mais c’est raté : IRREVERSIBLE ENTANGLEMENTS est en fait le nom d’un collectif / groupe de free jazz. De free jazz ? Exactement ! Et tout ce qu’il y a de plus actuel et de plus militant. Un groupe composé de musiciens basés entre Philadelphie, New-York et Washington DC : le trompettiste Aquiles Navarro, le saxophoniste Keir Neuringer, le contrebassiste Luke Stewart et le batteur Tcheser Holmes, sans oublier la poétesse, slameuse et activiste Camae Ayewa, oui celle qui se fait également appeler Moor Mother et dont cette gazette a tout récemment parlé au sujet de son (fantastique) album Analog Fluids Of Sonic Black Holes.
Irreversible Entanglements s’est initialement formé en 2015 autour de Neuringer, Stewart et Ayewa à l’occasion d’un concert / happening organisé pour protester contre les violences de la police new-yorkaise et en particulier contre la mort de Akai Gurley, 28 ans, tué par un « coup de feu accidentel » perpétré dans la cage d’escalier de son immeuble à Brooklyn par un policier novice – à l’époque, moins de deux années de service dans le NYPD – et tout d’abord condamné à 15 ans pour homicide involontaire puis finalement condamné en appel à cinq années de probation et 800 heures de travaux d’intérêt général après la requalification de son acte en homicide criminel par négligence. De la vraie justice de classe et de la vraie justice raciale.  




Voilà qui pose clairement les bases idéologiques et politiques d’un groupe qui renoue avec la tradition militante du free jazz nord-américain* et dont Who Sent You ? est le deuxième album après un premier, sans titre, publié en 2017 et déjà fort remarqué pour son coté incantatoire, mystique et afro-futuriste. Who Sent You ? va exactement dans le même sens, à mille lieues de tous les efforts de la plupart des formations de free jazz actuelles qui oublient un peu trop que cette musique est avant tout une musique de colère et de révolte, une musique politique et qu’elle n’a jamais sonné aussi vraie et aussi vivante qu’en défendant ses valeurs. Avec Irreversible Entanglements le free jazz retrouve donc ses couleurs d’antan et sa fonction hautement revendicatrice : le quintet allie le fond et la forme de la plus belle des façons, appuyant avec morgue les fulgurances politiques et poétiques** d’une Camae Ayewa sûre et certaine du pouvoir de ses mots. Sa diction ne s’empêtre jamais, la poétesse restant constamment sur la brèche, haussant le ton jusqu’à la colère mais toujours avec éloquence (Blues Ideology, particulièrement enlevé).
Autour d’elle et avec elle les quatre instrumentistes font des miracles. Le couple contrebasse / batterie est d’une puissance aussi irrésistible qu’impériale tandis que Aquiles Navarro, alternant phrasés subtils et effets sonores, est certainement l’un des meilleurs trompettistes que j’ai pu entendre depuis longtemps. De son côté le saxophone n’en fait pas de trop, c’est-à-dire que contrairement à tant d’autres il ne cherche pas à s’imposer comme l’élément central de l’instrumentation qui reste très équilibrée entre les quatre musiciens et redonne brillamment toute sa signification légitime au terme de « collectif ». A la fois tribale et aérienne, incantatoire et habitée, la musique d’Irreversible Entanglements n’a rien d’une succession de clichés et de stéréotypes pour intellectuels encartés et révolutionnaires de salon mais démontre qu’en 2020 et plus que jamais, on peut toujours faire de la musique intelligemment militante***. Un disque aussi impliqué que saisissant.

[Who Sent You ? est publié en vinyle par Don Giovanni records et International Anthem – le disque est d’une présentation très soignée, avec insert, notes intéressantes, photo du groupe, le tout emballé dans une solide pochette cartonnée maintenue par un élégant obi]

* à ce sujet on peut par exemple lire ou relire le Free Jazz Black Power de Philippe Carles et Jean-Louis Comolli datant de 1971, fort heureusement réédité en poche et toujours disponible à ce jour
** un peu plus de poésie, visuelle cette fois, mais aussi plein d’autres choses avec le clip accompagnant No Más et réalisé par le sud-africain Imani Nikyah Dennison
*** bonus track : enregistré lors des mêmes sessions que Who Sent You ? mais ne figurant pas sur l’album, Homeless / Global est une longue suite improvisée totalement folle pendant laquelle les musiciens finissent par se lâcher complètement et apparemment très proche de ce que peut donner Irreversible Entanglements en concert

mercredi 8 avril 2020

Moor Mother / Analog Fluids of Sonic Black Holes


Certes il y a quelques mois de cela je n’ai guère été charitable avec Zonal mais je n’en démordrai pas : le principal (et presque le seul) intérêt que je trouve toujours à Wrecked, premier album* du duo reconstitué Broadrick / Martin, est la présence, sur la moitié de ses titres, de MOOR MOTHER… Mais qui est-elle ? Autant dire tout de suite que jusque là je ne connaissais absolument rien de Camae Ayewa – c’est son véritable nom. Et qu’aujourd’hui je n’en sais guère plus, si ce n’est les mêmes informations concordantes et rabâchées par les internets : artiste multi-disciplinaire Moor Mother est autant poétesse que militante, penseuse que performeuse. Aussi engagée politiquement que portée sur le mysticisme (avec, me semble t-il, un certain penchant pour la cosmogonie selon Sun Ra). Une femme. Noire. Vivant à Philadelphie / Pennsylvanie. Elle a monté le collectif Black Quantum Futurism avec l’avocat / militant Rasheedah Phillips. Il s’agit d’un collectif qui étudie l’univers, l’espace-temps et la mécanique quantique en même temps que l’histoire de l’humanité, l’économie, la sociologie, la philosophie, la métaphysique et la spiritualité et dont les conclusions opposent la pensée afrofuturiste à la pensée occidentale dominante qui n’est qu’une doctrine colonisatrice et impérialiste vouée à légitimer une approche restrictive et dystopique de l’économique, du social, du scientifique, du spirituel et du sacré. A partir de là Moor Mother applique les éclairages et les perspectives ouvertes en grand par le Black Quantum Futurism à sa propre musique : Analog Fluids Of Sonic Black Holes est déjà le quatrième enregistrement de la musicienne après un Moor Mother Goddess publié uniquement en cassette en 2015, Fetish Bones chez Don Giovanni records en 2016 puis The Motionless Present en 2017 sur Vinyl Factory.





Je reste persuadé que pour bien comprendre toute la portée des textes figurant sur Analog Fluids Of Sonic Black Holes il faudrait se procurer et lire Analog Fluids, le recueil publié en même temps par Moor Mother. Mais je ne l’ai pas lu. L’insert du disque lui ne dit pas grand-chose, mis à part ce poème que je ne peux que traduire très approximativement, désolé : « Ombres tournoyantes / Une révélation des racines temporelles / qui servent l'ADN quantique de notre réalité. / La carte des ombres, l'imagination des passés / Un rendu analogique de la puissance ». D’ordinaire je me moque plutôt d’avoir toutes les clefs et tous les codes secrets pour m’ouvrir totalement à la compréhension d’un disque, d’une musique. Mais avec Analog Fluids Of Sonic Black Holes** force m’est de constater que mon petit instinct et mon petit épiderme ne me suffisent plus. Je me sens complètement limité et ignorant tout comme je suis complètement captivé par un disque qui mêle les éléments et pourfend toutes les règles – du moins celles que je connais – pour en établir d’autres, bien à lui.
Plus concrètement, même si ce disque me parait presque impossible à décrire, Analog Fluids Of Sonic Black Holes est un enregistrement de pure poésie musicale et expérimentale à base de mots, de sons, de formes, de couleurs, de rythmes et d’idées. Bien loin et en même temps autour de musiciens et artistes issus du hip-hop, du slam, du gospel, du free jazz, de la musique électronique expérimentale, de l’abstract ou même de la musique concrète. La musique de Moor Mother se sert de tout cela – la liste des contributeurs au disque est longue mais on peut citer Saul Williams, le DJ King Bitt, Justin Broadrick, le trompettiste Aquiles Navarro, le duo electro Giant Swan, etc… – mais ce n’est pas comme si tous ces éléments convergeaient uniquement en un seul et même point dont Analog Fluids Of Sonic Black Holes serait la traduction/conclusion grâce à un processus dont Moor Mother serait elle le catalyseur.
Lorsque on écoute tout l’album d’une traite (mais comment faire autrement ?) c’est l’impression inverse qui prévaut et prend le dessus : tout semble émerger et jaillir de la musique sans cesse en mouvement de Camae Ayewa (parce que plus jamais il s’agit de musique) et d’un disque aussi particulaire que central, aussi intense qu’immatériel, aussi brûlant que doux, aussi logorrhéique que sonore, aussi percussif que texturé, aussi terrien que cosmique, aussi poétique que psychique. Et sans cesse engagé. Il n’y a que deux choses dont je pense pouvoir être absolument certain au sujet d’Analog Fluids Of Sonic Black Holes : sa beauté sait parler aux âmes, sans distinction, tandis que son intelligence et sa portée politique frappent les esprits.

[Analog Fluids Of Sonic Black Holes est publié en vinyle et en CD par Don Giovanni records]

* si on excepte The Quatermass Project Volume 1, un CDr publié en 2000 chez Avalanche recordings
** traduction très approximative,  encore une fois : « fluides analogiques des trous noirs sonores »

dimanche 10 novembre 2019

[chronique express] Zonal / Wrecked





ZONAL marque le grand retour du tandem Justin Broadrick / Kevin Martin aka The Bug qui a longtemps fait des étincelles avec Curse Of The Golden Vampire et surtout Techno Animal : Wrecked est un album bipolaire (la première moitié des titres est en collaboration avec la poétesse, activiste et musicienne Moor Mother, la seconde complètement instrumentale) dont la noirceur est bousillée par la désillusion et la lassitude ; les grands moments n’arrivent pas à faire oublier de nombreux trous d’air et quelques indignités – Black Hole Orbit par exemple. Wrecked ressemble au final à une mauvaise descente chimique et me donne plutôt envie d’un bon spliff de weed bien chargé. Go vegan.