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mercredi 8 juin 2022

Société Étrange : Chance

 

Débuter une chronique de disque par un (gros) reproche n’est sans doute pas une bonne idée. Mais tant pis : si découvrir la pochette de Chance a refreiné mes ardeurs et ne m’a pas vraiment donné envie d’écouter le nouveau disque de SOCIÉTÉ ÉTRANGE, je comprends encore moins ce qui a pu motiver un tel choix. Pour moi, cette illustration ne colle tout simplement pas avec la musique instrumentale du groupe. Parce que lorsque j’écoute Chance je ne vois que des figures floues et simples (attention : descriptif à la con), principalement des triangles-rectangles et des carrés tout mous mais aussi parfois quelques ronds qui se déforment lentement, avec des couleurs vives mais jamais criardes. Des silhouettes impalpables qui s’entrecroisent sans s’entrechoquer, tandis que de leurs superpositions naissent d’autres formes et surtout d'autres couleurs, à peine plus élaborées mais un peu moins vives et qu’un fond clair à la lumière changeante fait doucement ressortir, comme autant de pulsations rythmiques et de motifs cinétiques et harmoniques – la boucle est bouclée.
C’est trop précis comme descriptif ? Trop kitschoune, trop facilement synesthésique et absolument pas original peut-être ? Je veux bien l’admettre et, après tout, ce que je vois derrière mes yeux en écoutant cet album sera sans doute différent de ce que toi tu verras et surtout, donc, de ce à quoi avait pensé le groupe. J’en viens donc à l’une des qualités essentielles de Chance et de la musique de Société Étrange. Cette faculté à lancer notre imagination dans des directions auxquelles on ne s’attendait pas. Nous raconter des histoires sans être trivialement narratif. Faire naitre des sensations en nous sans nous obliger à courir après. Nous donner envie… pour finir par se laisser faire sans se laisser enfermer. Chance pourrait être une drogue ni dure ni douce mais aux effets puissants et révélateurs, une drogue shamanique dont le plaisir sans cesse renouvelé n’aurait rien à voir avec l’addiction et se passerait également de toute descente. Le rêve.







Les six compositions du disque n’ont pas réellement de début ni de fin au sens strict du terme et leur développement se fait en sous-main, par touches successives, par glissements et par adjonctions ou par soustractions, sous le patronage d’effets qui modifient les sons, d’une façon presque onctueuse. Comme lorsque tu marches pieds nus dans une forêt ombragée sur de la mousse épaisse et que tu sens la douceur végétale caresser la plante de tes pieds et remonter le long de tes jambes – tu as juste envie de t’allonger là, sur ce tapis de nature, de garder les yeux mi-clos, de suivre le scintillement du soleil à travers les branches des arbres au dessus de toi, une lumière qui dessine des formes fugitives et colorées, des tâches vivantes que ton imagination sculpte comme elle le souhaite (tu comprends maintenant cette histoire de pochette ?). La musique du trio est éminemment enveloppante et, c’est sans doute son autre grande qualité, possède un côté éminemment sensoriel voire sensuel – une mini bio de Société Étrange trouvée sur les internets parle d’ailleurs de « six chansons d’amour sans paroles » et je suis entièrement d’accord avec ça.
Le début de La Rue Principale de Grandrif qui ouvre formidablement l’album fait carrément penser à du Exek : basse aquatique, percussions aériennes puis sonorités synthétiques en survol mais aucun autre élément n’apparaitra dans la foulée, ni guitare, ni chant, ni trompette, etc… Et toutes les compositions de Chance resteront strictement concentrées autour de cette formule dépouillée et aérée, libre et atmosphérique, gazeuse et impalpable et pourtant génératrice d’émois (je voulais écrire quelque part un truc comme « force tranquille » mais c’est beaucoup trop connoté). Entre dub minimal, jazz tribal, funk mariné au zen et musique électronique, les trois musiciens de Société Etrange ont su trouver et tracer leur chemin, explorant sans cesse le champ d’infinis possibles en lançant autour d’eux des microcapsules en forme de mélodies répétitives et simplement évidentes, de rythmiques particulaires, de textures mouvantes. Parler de musique cinématographique ne rendrait pas suffisamment hommage à un disque avec lequel et dans lequel on se sent bien, définissant un espace-temps de plénitude aussi délicat qu’immersif.

[Chance est publié par les Disques Bonjo Joe et Standard In-Fi]



mercredi 1 septembre 2021

Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp : We're Ok But We're Lost Anyway








La dernière fois que j’ai pu voir ORCHESTRE TOUT PUISSANT MARCEL DUCHAMP en concert* il y avait tellement de musiciennes et de musiciens sur scène que je n’avais pas assez de doigts et d’orteils pour tou·te·s les compter. Et pour moi c’est ce qui résume le mieux cette joyeuse bande depuis quelques années et depuis qu’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp est passé en version XXL, élargissant son line-up bien au delà des six ou sept musiciens de départ : on peut essayer de regarder et d’écouter d’un côté et tout de suite il y a autre chose qui se passe à l’autre bout… ce qui n’empêche pas la musique du groupe de dégager une harmonie à la beauté solide, tout en gardant son côté foutraque, entrainant et poétique. Dit autrement, Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp c’est toujours plein de détails, de trouvailles, de petites et grandes joies mais avec beaucoup d’espaces entre tout ça, donc il n’y a jamais d’effet de surabondance ni d’effet big band mais un monde en perpétuelle création et – encore mieux – c’est à nous de remplir certains de ces espaces, puisque nous y sommes invité·e·s par le groupe, en dansant pendant ses concerts et / ou en déambulant à l’écoute de sa musique.
Pour en revenir au concert mentionné plus haut, il s’agissait d’une sortie de résidence effectuée à Grrrnd Zero à Lyon, au début de l’année 2020, l’un des derniers concerts auquel j’avais pu assister avant le couperet de la crise sanitaire. Je me rappelle que Liz Moscarola n’avait pas chanté ce jour là parce qu’elle était tombée subitement malade (un gros rhume !)… Par contre, lorsque je regarde le détail de la formation qui a enregistré We’re Ok But We’re Lost Anyway je ne compte qu’une douzaine de personnes dont quelques nouvelles têtes – un certain Gilles Poizat par exemple – mais aussi quelques absences, notamment celle de l’emblématique batteur Wilf Plum – chaleureusement salué ainsi que quelques autres dans les notes de l’insert : « Aby, George, Anne, Seth, Jo, Seni and Wilf : we love you we miss you ! ». Et c’est vraiment cela Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp, malgré les allées-et-venues des musicien·ne·s qui le composent, un vrai collectif qui se mesure à hauteur humaine, celle des rencontres, celle des échanges et des partages.
Pourtant We’re Ok But We’re Lost Anyway laisse une drôle d’impression. Enfin… « drôle » n’est pas le terme le plus approprié puisque cette impression est celle d’un voile plus sombre qui recouvre toute la musique d’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp. Il n’y a pas que la pochette du disque (dessinée par Brian Case, sérigraphiée et très belle lorsqu’on la découvre enfin en vrai) qui a délaissé les couleurs vivifiantes pour se parer de noir et de rigueur. Le début du disque est marqué par Be Patient, une balade douce-amère d’où exhale malgré tout un appel à la lutte, pour soi et pour les autres (Born with ideals and dreams / You were born with wings / You’re not meant for crawling / So don’t). We’re Ok But We’re Lost Anyway est donc aussi et plus que jamais un disque politique et de dénonciations comme sur Flux qui résume très bien l’absurdité d’une économie capitaliste mondialisée et basée entre autres choses sur la circulation à outrance des marchandises et des êtres humains qui les produisent avec comme unique logique celle du profit maximisé.
Le propos politique d’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp porte d’autant plus que sa musique n’a jamais été aussi ciselée et aboutie, généreuse et transgenre : chacun des nombreux éléments qui la composent s’imbrique parfaitement dans tous les autres (comme les harmonies vocales qui sont un réel délice) et les arrangements sont à l’avenant. On en revient à la notion et même l'idée, également très politique, de collectif voire de communauté et qu’il n’y ait qu’un seul compositeur – mais plusieurs auteures pour les textes – dans le groupe n’y change rien ou pas grand chose pour nous qui en théorie sommes de l’autre côté et qui écoutons We’re Ok But We’re Lost Anyway… Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp nous tend la main, une main ferme et décidée, et c’est comme si nous étions nous aussi avec le groupe, ne serait-ce que pour les trente-six minutes de magie réconfortante que dure le disque.

[We’re Ok But We’re Lost Anyway est publié en vinyle par Les Disques Bongo Joe]

* pour les lyonnaises et les lyonnais Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp sera en concert en compagnie de L’Eclair ce vendredi 3 septembre au Transbordeur dans le cadre d’une soirée Bongo Joe

 

 

 

lundi 27 avril 2020

Massicot / Kratt






Le 29 février dernier MASSICOT revenait à Lyon pour la toute première fois depuis mars 2017 et un concert mémorable pendant lequel le groupe avait littéralement retourné le public du Périscope... et un concert qui avait surtout entériné le fait que désormais Massicot n’était plus que l’affaire de trois personnes : Colline à la batterie, Mara au chant et à la basse (cette basse on dirait un jouet mais c’est un jouet qui sonne terriblement bien) et Simone – qui joue également dans Hyperculte et Tout Bleu – à la guitare. Plus de Léa et plus de ce violon morsique et grinçant qui ponctuait (décalait ?) une musique faite de rythmes saccadés, de lignes de basse et de riffs de guitare rachitiques, de chant fréquemment scandé et haché, le plus souvent dans une langue que je ne comprends pas. Une musique entre post punk déréglé, groove funk réfrigéré, kraut minimaliste et dadaïsme noisy.
J’ai un peu tendance, lorsque j’essaie de décrire la musique de Massicot, à employer toujours les mêmes mots rabâchés et usés, que le groupe soit composé de trois ou de quatre membres : avant et après, n’y aurait-il finalement aucune différence ? Juste une musicienne et un instrument en moins et on n’en parle plus ? Publié pendant l’été 2016, le mini-album Suri Gruti – semble-t-il encore conçu à quatre, bien que le violon y soit difficilement perceptible – et ses deux longues compositions très kraut ne saurait nous en apprendre davantage. Je n’ai pas de réponse à fournir pour expliquer une évolution ou plutôt une sorte de processus métamorphique qui a posteriori peut sembler des plus logiques. Mais tout ce qui fait Massicot aujourd’hui et tout ce que l’on peut entendre sur le nouvel album du groupe doit-il encore quelque chose à l’empreinte quasi subliminale de ce violon désormais disparu ?
Enregistré aux mois d’août et septembre 2018 Kratt a donc mis du temps avant d’arriver jusqu’à nous sous la forme d’un vrai disque et lorsque je l’écoute aujourd’hui je retrouve quelques résonances de ce fameux concert de 2017 : le groupe avait déjà commencé sa mue délicate et imperceptible, continuant de faire glisser sa musique vers plus de sécheresse sans pour autant la rendre indigeste. Bien au contraire, avec Kratt Massicot démontre posséder ce talent de rendre sa musique lumineuse sans rien lui faire perdre de sa tension, entrainante et même dansante sans en gâcher le mystère, déchiffrable sans rien enlever à son pouvoir hypnotique – une musique joyeuse et froide à la fois, immédiate mais consciente, simple mais sophistiquée, subjuguante mais inexplicable, très personnelle.
Et pour en revenir au concert du 29 février à Grrrnd Zero, il s’agissait surtout pour Massicot de fêter la parution de son nouvel album. Une deuxième release party après celle, donnée la veille à la Cave 12 de Genève, à la maison pour ainsi dire. Et une fois de plus le groupe avait mis tout le monde d’accord, confirmant sa capacité à donner des concerts épatants d’énergie et de finesse. Exactement à l’image de Kratt, album tout aussi anguleux que généreux, débordant de lumière mais plein de petites zones d’ombres, tumultueux mais lisible, immédiat et libre, terreau d’une végétation fine et entremêlée – du coup je trouve l’artwork du disque particulièrement bien trouvé – et espace mouvant où tout peut changer de couleur et d’aspect suivant l’endroit d’où on observe. Un album qui compte son lot de rêveries (A et ses drôles de vocalises), de tubes dansants (Šulca kungst et Kubiks Rubiks, déjà présent sur un split single en compagnie des anglais de Housewives), de chansons énigmatiques (Kratt, Fin du monde), de compositions atmosphériques (Saule) ou froidement frénétiques (Kokteilis).
Kratt aurait pu être un disque difficile et hermétique, cérébral – encore une fois le langage employé par les instruments est loin d’être toujours évident – mais il en est finalement l’opposé et utilise à bon escient sa volonté d’exigence pour séduire et s’imposer. Et maintenant que j’y repense un peu plus, voilà peut-être la seule chose dont les trois Massicot se sont définitivement affranchies avec le départ de leur violoniste : le côté parfois trop cérébral de leur musique. Reste, et c’est beaucoup, un groupe réellement alchimique et un album qui a bien plus d’un tour dans son sac à malices. Trois musiciennes et trois personnalités pour une seule musique, unique en son genre.

[Kratt est publié en vinyle et en cédédigipak par Les Disques Bongo Joe , Harbinger Sound, Spurge recordings et Redwig records]

mercredi 11 septembre 2019

Hyperculte / Massif Occidental





C’est tellement pratique et tellement facile de chroniquer les disques quelques mois après leur sortie. Tu lis tout ce qui a été alors écrit sur le vif, tu en jette 95 % parce que la plupart du temps l’urgence internet, le manque de recul et la pauvreté intellectuelle* font que personne a strictement rien à dire sur le putain de disque en question et tu compiles façon rouleau de printemps sauce aigre-douce les 5 % restants. Sauf si tu as tes idées bien à toi et peut-être même des théories éclairées sur le pourquoi du comment du parce que. Dans le cas d’HYPERCULTE** et de son deuxième album Massif Occidental tout le monde a déjà parlé de la révolte joyeuse (mais à prendre très sérieusement) du groupe et a mis en exergue cette citation, tirée des paroles d’une chanson intitulée Chaos : « c’est bien la pire des folies d’être sage dans un monde de fous ». Je vais faire exactement pareil. 

A la toute fin des années 80 la chanteuse / percussionniste Cécile Babiole du groupe Nox éructait un « le fou vomit, le sage avale », intervention lapidaire enregistrée lors d’un concert à La Manufacture de Nancy et publié en CD par Permis De Construire Deutschland en 1989. Quel rapport me demanderez-vous ? C’est bien simple : la haine crachée de Nox et l’idéalisme d’Hyperculte nous disent à peu près la même chose mais avec des motivations et donc des implications complètement différentes. Nihilisme de façade d’un côté – c’est dingue comme dans les années 80 il était de bon ton d’avoir l’air malheureux et d’être adepte de l’autodestruction – et utopie positive de l’autre. Hyperculte est donc un groupe militant. Mais pas de trop. Ce que le groupe veut nous dire il le fait avec élégance et discernement, fermement mais jamais de façon péremptoire (pas de refrain sauce alterno) et si tout est intelligible et bienvenu ce n’est jamais au détriment de la musique du groupe, ce qui sauve celui-ci de tout angélisme et de toute facilité idéologique. Et le sauve également de toute vacuité. Y compris sur le presque didactique Siamo Tutti (comprendre : « nous sommes tous des black blocks ») qui décrit une réalité concrète et tangible, celle du Val Susa et de ses habitants en lutte contre la construction de la ligne de TGV Lyon / Turin. 

Le disque est ainsi truffé de déclarations d’intention et de constats poétiques sur l’état de notre monde moderne, capitaliste, cannibale et destructeur – le « massif occidental » du titre de l’album. Citons-en quelques uns : « on voit à la démarche des gens s’ils ont trouvé leur chemin », « la vie appartient à ceux qui se lèvent tôt ou tard », « nous sommes originaires du même monde », « et si nous nous mettions à vivre » ou encore « nous sommes une armée de rêveurs et pour cette raison nous sommes invincibles ». Seul « il vaudrait mieux rester triste au cas où ça tourne mal » dénote un peu avec tout le reste mais j’y vois comme le constat répété de la gravité de la situation actuelle d’un monde en plein effondrement (« le vieux monde se meurt / le nouveau tarde à apparaitre »). Les textes sont tous signés Hyperculte mais sont inspirés d’autres écrits que le groupe a l’honnêteté et l’élégance de citer (de Shakespeare à Nietzsche en passant par la femme politique et écrivaine québécoise Catherine Dorion, Hakim Bey / Peter L. Wilson, poète et penseur américain ou Érasme et Albert Einstein).


Reste à parler de la musique du groupe. Hyperculte est un duo mais cela ne s’entend pas réellement. Ce que l’on entend principalement c’est le groove de la contrebasse et le côté répétitif des rythmiques, ce qui pourrait me pousser à décrire Massif Occidental comme un disque de choucroute funky. Ou de Kraut libertaire. Voire de punk ethno-pendulaire. Loin de toute tentation outrageusement festive – un peu comme les textes qui ne sont pas volontairement sentencieux – le groupe ne s’interdit pourtant jamais aucune liberté dans le déhanchement ni aucune incartade dans l’étrange. Le premier album sans titre d’Hyperculte (en 2016) était déjà une réussite, Massif Occidental confirme que l’on peut avoir des choses à dire et le faire sans être chiant comme la mort ou comme un film de Bernard-Henri Levy (qui de doute façon n’a rien d’intéressant à dire). Seule critique que je ferais au disque, la reprise d’Eisbär, chanson plus que célèbre et célébrée de Grauzone, le groupe très 80’s de Martin Eicher (avec son frère Stephan dedans) ; la version qu’en donne Hyperculte est vraiment très loin d’être mauvaise mais Eisbär est quelque chose de tellement emblématique qu’il me semble toujours un peu vain de vouloir s’y attaquer, même avec tout l’amour du monde.

[Massif Occidental est publié en vinyle par Bongo Joe records et Red Wig]  

* mais non, je déconne
** duo composé de Vincent Bertholet d’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp à la contrebasse et au chant et de Simone Aubert de Massicot et de Tout Bleu au chant, à la batterie et à la guitare

vendredi 23 août 2019

Comme à la radio : Tout Bleu






TOUT BLEU est au départ le projet solo de la multi-instrumentiste, compositrice et auteure Simone Aubert, ex J’m’en fous, guitariste de Massicot et chanteuse / batteuse dans Hyperculte. Je suis un peu passé à côté de son beau premier disque éponyme, un objet sonore intrigant publié au mois d’octobre 2018 par Bongo Joe records, tout comme j’avais fait l’impasse sur le concert lyonnais de Tout Bleu à Grrrnd Zero à peu près à la même époque. Cette chronique lapidaire est donc une séance de rattrapage.







Tout Bleu présente une sorte de dark wave expérimentale, hantée et incantatoire sur fond de nappes sonores, d’incursions de violon et de percussions discrètes. Mais le terme de « dark wave » me dérange toujours un peu parce qu’on ne retrouve rien ici de sombrement caricatural ni de volontairement théâtral. Le bon côté des années 80’s est malgré tout présent (je pense en particulier à Sorcière et à All The Matters) mais Tout Bleu lorgne bien plus vers la décennie précédente avec son côté chamanique et ensorcelant. Le chant peut parfois faire penser à celui d’une Brigitte Fontaine toujours pas redescendue d’un train omnibus transpyrénéen ou même à celui d’une Catherine Ribeiro éternellement dans les nuages.

Pour ce premier disque enregistré à partir de deux sessions live Simone Aubert a été épaulée par le producteur / arrangeur POL ainsi que par le violon d’Agathe Max (que l’on ne présente plus…) et les percussions de Nicholas Stücklin. Tout Bleu reste quoi qu’il arrive le projet de Simone mais c’est cette formule en trio que l’on peut retrouver en concert. Et comme le hasard fait bien les choses Tout Bleu effectuera une nouvelle date lyonnaise le 27 septembre au Périscope. Cela me fera une deuxième occasion de me rattraper.

[Tout Bleu est publié en vinyle bleu (évidemment) par Bongo Joe records]

lundi 6 août 2018

Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp / Sauvage Formes







Scepticisme quand tu nous tiens. Et sur ce coup là j’ai vraiment eu très mal à la barbichette. Il est vrai que lorsque j’ai appris que l’ORCHESTRE TOUT PUISSANT MARCEL DUCHAMP avait décidé de prendre du bide et de gonfler significativement l’effectif de ses musiciens, j’ai pris peur. C’est que l’affaire n’était justement pas mince avec une formation passant de six à quatorze membres. Au point qu’il arrive que désormais le groupe accole un XXL très explicite après son nom. Les nouveaux venus n’en sont pas vraiment tous puisque aux musiciennes et musiciens jouant déjà sur Rotorotor se sont ajoutés d’anciens membres d’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp mais aussi un quatuor de cordes parait-il rencontré par hasard, c’est beau la vie. S’en est suivi des concerts et encore des concerts puis Sauvage Formes, quatrième et merveilleux album publié en avril dernier par Les Disques Bongo Joe et Red Wig records.

Donc je m’apprêtais non sans une jubilation certaine a dégainer des jeux de mots rivalisant de trivialité et de stupidité – allez, juste un petit pour le plaisir, enlarge your afro beat – pour appréhender ce qui me fait plus peur que tout dès qu’il s’agit de musique(s) : le big band frappé d’expansionnisme festif. Mais c’était bien mal connaitre et surtout complètement sous-estimer Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp car ce qui interpelle et séduit immédiatement à l’écoute de Sauvage Formes c’est toute la retenue farouche et tout le resserrement dont le groupe a su faire preuve. Tout le monde ne joue pas en même temps des parties ou des mélodies qui partent dans des directions divergentes ; pas de fanfares d’empoigne ; pas de cacophonie en simultané. Au contraire chacune et chacun semble avoir un rôle précis à jouer, s’y tient et ce qui est très étonnant c’est que Sauvage Formes ne donne pas non plus le sentiment d’être une succession de solos et de représentations – pourtant cela aurait pu, notamment au niveau des chants, très diversifiés (mais on y reviendra).
Bien sûr il y a des compositions qui évoquent plus la bande-son d’un film tourné en Panavision et en Eastmancolor – The Unknown, très cinématographique, donc – mais dans l’ensemble Sauvage Formes est un petit chef d’œuvre de délicatesse minimale et de pointillisme chromatique, le tout servi par un dynamisme et un optimisme des meilleurs jours. Ce qui est amusant c’est que toutes les musiques sont signées par le contrebassiste Vincent Bertholet. Lequel joue également dans le duo Hyperculte aux cotés de Simone Aubert (Massicot, J’m’en fous), groupe qui lui fait tout le contraire d’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp c’est-à-dire qu’il cherche à remplir le plus d’espace possible avec seulement deux musiciens.

S’il y a du changement dans la musique d’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp il est donc à chercher ailleurs. Mais pas très loin non plus. Beaucoup moins ouvertement post-punk meets afro-beat qu’auparavant, la musique du groupe se diversifie significativement sur Sauvage Formes, pouvant même lorgner du côté d’une pop bucolique et fleurie (Sous Mes Yeux, Lost And Found) et parfois même parfumé d’un allant épique (So We All). Avec également un côté délicieusement bancal et en même temps rigoriste qui inexorablement me fait penser aux regrettées Electrelane (alors que, oui, musicalement les deux groupes n’ont strictement rien à voir).
C’est comme si Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp, en exploitant toutes les possibilités offertes par autant de musiciens différents, en avait surtout profité pour enrichir son propos à tous les niveaux. Et en parlant de propos : on reconnaitra sans difficulté le timbre et les intonations si séduisantes de Liz Moscarola mais elle n’est pas la seule à donner ici de la voix. Non seulement il y a énormément de parties chorales sur Sauvage Formes – à tel point que toutes les musiciennes et tous les musiciens sont crédité.e.s à la voix – mais Vincent Bertholet (?) et surtout Aby Vulliamy se relaient également avec bonheur devant le micro pour assurer le chant principal. Tout comme l’anglais n’a plus l’exclusivité des paroles, le français se taillant une part non négligeable (Bêtes Féroces, sur un poème du québécois Gaston Miron ; Danser Soi Même, parfumé au feu de bois, un texte signé Jean Dubuffet).

Ce ne sont donc pas les surprises qui manquent sur Sauvage Formes. Avec ce sentiment de découvrir un groupe qui a grandit – dans tous les sens du terme. Je veux dire : les histoires d’ « album de la maturité » c’est juste bon pour les groupes de hard-rock et de musique stadière ; avec Sauvage Formes on a le sentiment très fort qu’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp est un enfant qui est devenu grand mais qui n’a pas abandonné ses rêves et qui au contraire en a réalisé de nouveaux.