Conseil d'utilisation : ceci n'est qu'un blog. Mais sa présentation et sa mise en page sont conçues pour qu'il soit consulté sur un écran de taille raisonnablement grande et non pas sur celui d'un ego-téléphone pendant un trajet dans les transports en commun ou une pause aux chiottes. Le plus important restant évidemment d'écouter de la musique. CONTACT, etc. en écrivant à hazam@riseup.net

Affichage des articles dont le libellé est Hominid Sounds. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Hominid Sounds. Afficher tous les articles

vendredi 20 août 2021

Bloody Head : The Temple Pillars Dissolve Into The Clouds





De BLOODY HEAD je ne connais pas grand-chose – non, en fait je sais rien du tout de ce groupe – si ce n’est l’habituel quadrillage géographique et stylistique : en abscisse Nottingham, ville industrielle de l’Est de l’Angleterre ; en ordonnée des guitares, encore des guitares, une rythmique de plomb et un chant de manutentionnaire en colère. Et rien que ça, ça sent bon. Mais honnêtement, si The Temple Pillars Dissolve Into The Clouds (littéralement « les piliers du temple se dissolvent dans les nuages » !) n’avait pas été publié chez Hominid Sounds, je n’y aurais sans doute guère prêté plus d’attention. Je peux donc encore une fois dire merci aux têtes pensantes du label Gordon Watson (Terminal Cheesecake), Matt Ridout (Casual Nun), Graham Dyer et Wayne Adams (Death Pedals et Big Lad), assurément des personnes de bon goût.
Mais trêve de bavardages et de mondanités. Bloody Head balaie rapidement devant sa porte et n’oublie pas d’aller à l’essentiel. A l’heure où la Grande Bretagne semble fourmiller de groupes très en vue et recyclant souvent sans grande inspiration le post punk national des grands ancêtres sous la forme de sauts de puces éclectiques et dégingandés, les quatre de Nottingham préfèrent balancer un punk hargneux et épais, poisseux et cruel, des fois malsain ou en tous les cas repeint en noir recto / verso, bien loin de l’esprit passablement festif et bon chic bon genre des groupes de minets. Temple Pillars Dissolve Into The Clouds n’a vraiment rien d’une promenade de santé dans les nuages de la mélancolie ni d’une crise existentielle d’adolescent.
Pour décrire un peu plus la musique de Bloody Head le premier qualificatif qui vient immédiatement à l’esprit est celui de psychédélique. Mais ici le psychédélisme prend une couleur vénéneuse, l’humeur est sombre de chez sombre et le sang d’une texture épaisse. Du sang qui pourrait facilement couler à flot, tout envahir, masquer le propos et les efforts du groupe pour s’en sortir mais cela n’arrivera pas. Au contraire Bloody Head étale sa violence et sa noirceur avec un sens aigu des volumes et des perspectives éclatées. On ne parlera pas de finesse mais cela y ressemble. Disons de l’adresse, mais jamais propre sur elle. Les ténèbres aussi peuvent avoir de la gueule et possèdent leur propre lumière. Rien que les huit minutes de This Could Be Paradise justifient que l’on se précipite sur Temple Pillars Dissolve Into The Clouds. Avec cette façon totalement inexorable d’ouvrir le champ des possibles et en même temps d’y retenir l’auditeur comme dans un piège envoûtant.
Et après, c’est le déluge. Un déluge de cendres, une pluie noire que s’abat sur nous (Your World Is As Old As You) et qui provoque le chaos (Glory Holes) ou l’ensevelissement (St Elsewhere And The Altar Of Coincidence). Les guitares charpillent et grincent – sans négliger le pouvoir mélodique et attractif de toute violence musicale bien dirigée, comme sur The Process Of Forever – et Bloody Head, aussi sombre que puisse être sa musique, évite toute facilité nihiliste et toute parade haineuse : à l’écoute de Temple Pillars Dissolve Into The Clouds on ne peut que ressentir que tout ce que le groupe fait, il le fait aussi pour nous.
Je ne trouve donc que deux défauts à ce disque : son artwork confus et incompréhensible qui le dessert complètement – traduction : cette pochette ne fait vraiment pas envie – et l’édition à tirage extrêmement limité du vinyle alors que tout le monde devrait avoir une copie de Temple Pillars Dissolve Into The Clouds chez lui pour pouvoir l’écouter tous les jours. Bon, apparemment, il reste encore quelques exemplaires qui trainent ici ou là alors il n’est peut-être pas trop tard.

 

lundi 20 avril 2020

Bruxa Maria / The Maddening


Publié exactement en même temps et par le même label que l’excellent Resort For Dead Desires de Casual Nun, The Maddening, deuxième album de Bruxa Maria, n’a strictement rien à envier à celui-ci. Les deux groupes avaient partagé un excellent split à la fin de l’hiver 2018 puis avaient enchainé au printemps de la même année sur une tournée commune qui – je l’imagine sans difficulté – a très certainement du laisser quelques souvenirs indélébiles chez toutes celles et tous ceux qui ont eu la chance de pouvoir assister à l’un de ces concerts. Pour tous les autres il reste ces deux albums à écouter et à déguster sans aucune modération : si Resort For Dead Desires est un disque aussi passionnant que plein de surprises, aussi tendu qu’exaltant, que dire alors de The Maddening ? Je ne vais pas m’amuser au petit jeu des comparaisons parce que cela n’a strictement aucun intérêt, je préfère plutôt affirmer que les albums de Casual Nun et de Bruxa Maria représentent deux facettes distinctes d’une même musique et qu’ils témoignent tous les deux et à leur manière singulière de la vigueur d’une scène noise anglaise qui n’aura jamais semblée aussi bouillonnante que toutes ces dernières années. Le label anglais Hominid Sounds a donc très bien fait de nous donner en pâture et au même moment deux disques aussi originaux, aussi différents mais aussi complémentaires. 





The Maddening* porte très bien son nom. Seulement je ne sais pas si BRUXA MARIA veut ainsi témoigner de la folie d’un monde qui s’emballe de plus en plus dans le grand n’importe quoi au risque de ne jamais pouvoir s’en relever ou si ce titre révèle les intentions d’un groupe prêt à tout pour nous faire sortir de nos gonds. Un peu des deux, j’imagine. L’histoire du groupe a également et très certainement du nourrir la furie et la rage qui l'animent et développer chez lui cet instinct d’urgence et de nécessité absolue – rappelons que le 20 janvier 2018 les membres de Bruxa Maria étaient dans le même van que les Silent Front et en route pour un concert parisien lorsque s’est produit un terrible accident de la route… lorsque tu es passé aussi près de la mort et lorsque tu as vu tes amis et compagnons de tournée faire de même il n’y a sans doute qu’une seule chose à faire, après coup, pour réussir à se relever d’une telle épreuve : transformer ta musique en exhutoire et en œuvre cathartique.
Les précédents enregistrements de Bruxa Maria laissaient déjà déborder toute la folie du groupe emmené par la guitariste/chanteuse Gill Dread – seul membre permanent – mais rien ne laissait non plus deviner le pic d’exaltation et de débauche ultrasonique de The Maddening. Chez Bruxa Maria il n’y a pas que du noise rock (d’ailleurs ce terme de « rock » me semble tellement inconsistant à l’écoute d’une telle musique) mais aussi de copieuses rasades métalliques, de l’expérimental et surtout une énergie punk bloquée en position hardcore. Les compositions, qu’elles soient ultra rapides, linéaires et hystériques ou au contraire lentes et lourdes, regorgent de trouvailles sonores explosives et inconfortables.
A l’énumération ci dessus je rajouterais bien un peu de musique industrielle, un soupçon de trash-core et une pointe d’électromécanique (le line-up** ayant participé à l’enregistrement de The Maddening comprend un certain Robbie Judkins crédité en tant qu’électronicien et noisemaker) mais ce faisant je n’arriverai toujours pas à décrire correctement la folie fourmillante associée à un sens millimétré du chaos et distillée par un disque qui explose tout sur son passage.
Une réussite totale qui ne serait sans doute pas ce qu’elle est sans l’implication et la mise en boite opérée par Wayne Adams – encore lui ! – toujours aux manettes du studio Bear Bites Horse. Le son est terriblement impressionnant et il l’est d’autant plus que sa densité (à certains moments je me demande combien il y a de couches de guitare) n’enlève rien à son caractère naturel et essentiel. Aussi chiadé et travaillé que peu l’être The Maddening, l’album ne perd jamais son côté organique et urgent. Tout comme il ne néglige pas la nuance : The Void et surtout le magnifique Zaragoza clôturent l’album sur un mode plus mélodique, le chant abandonne ses criardises suraigües et la musique se pare alors de plus de noirceur et de plus de profondeur. Et puis, si tu le peux, va donc jeter un œil sur les paroles de l’album, je pense notamment à celles de Love And Riots, tu comprendras un peu mieux la nature de l’engagement exemplaire mais sans façons de Bruxa Maria ***. Je crois bien que nous voilà d’ores et déjà en présence de l’un des albums les plus impressionnants et les plus indispensables de cette année 2020 (de merde).

* The Maddening existe sous la forme d’un vinyle emballé dans une pochette avec un artwork géométrico-progressif auquel il ne faut absolument pas se fier ; le tout est complété par une belle sérigraphie tout aussi énigmatique ainsi que par un insert comprenant paroles et remerciements – celui adressé à Ghaith de Art Burning Water / Beg parce qu’il a offert une guitare de gaucher à Gill Dread après que celle-ci ait perdu tout son matériel lors de l’accident est particulièrement touchant
** le line-up est complété par le bassiste Dave Cochrane, héro s’il est en est (Head Of David, God, Ice, Terminal Cheesecake) et par le batteur Paul Antony (Ghold)
*** sur la page b*ndc*mp d’Hominid Sounds il est également indiqué que pour chaque disque vendu 1 £ivre sera reversée à un fonds de soutien aux migrants, The Windrush Justice Fund

vendredi 27 mars 2020

Casual Nun / Resort For Dead Desires


Oula c’est vrai que j’ai envie de strictement rien foutre. C’est le paradoxe d’une existence de branleur autodidacte : plus j’ai du temps devant moi et moins j’en profite pour faire ce que j’aime réellement, plus que tout autre chose. Ce temps là, celui dont je veux parler, c’est celui d’une vie de pseudo-reclus en cette période de demi-confinement anti covid-19 et dont on ne sait pas encore combien de temps elle va réellement durer. Enfin si : tout le monde le sait, il suffit de regarder ailleurs, un peu plus loin de l’autre côté de la planète, pour savoir comment les gens là-bas essayent de s’en sortir, mais ici tout le monde a l’air de ne pas savoir, comme englué dans les chimères d’un confort moderne à base de haute consommation et de perspectives basses (à raisonnement simpliste, affirmation simpliste : je consomme donc je suis). L’autre jour un collègue – parce que, au moment où j’écris ces lignes, je fais encore partie des quelques poltrons qui font toujours semblant de travailler et se déplacent quotidiennement dans des rues désertées et à bord de rames de métro tellement vides que cela en devient flippant, c’est cela le « demi-confinement » – bref, un collègue me disait qu’il espérait que la crise sanitaire actuelle allait nous faire réfléchir et inciter tout le monde à adopter un autre modèle de vie ; je lui ai ri au nez en le traitant d’idéaliste.
Je suis donc partagé entre l’impériosité de ce temps qui m’échappe sans cesse – alors qu’au contraire je ne peux pas lui échapper – et ces choses qui envahissent ma vie. C’est un peu le même genre de distorsion qui me flingue tous les soirs lorsque je rentre chez moi pour ne plus en redécoller ou lorsque je m’enferme le vendredi pour ne plus ressortir de mon trou jusqu’au lundi matin. J’aime énormément être seul mais seulement quand je le décide et lorsque j’y suis contraint, évidemment, cela ne peut que me déplaire. La conclusion est facile : je suis exactement comme tout le monde, je ne suis jamais content, je suis un éternel insatisfait. Et, comme (presque) tout le monde, il n’y a que lorsque je fais violemment toute autre chose, en fait n’importe quoi, que j’arrive à supporter cette insatisfaction.




Il existe toutes sortes de palliatifs drogues palliatifs. Sûrement qu’il en existe pour chaque personne vivant sur cette terre. En tous les cas c’est ainsi que les choses devraient être. Il y a donc celui qui consiste à acquérir puis brûler toujours plus d’objets et de biens dont on pourrait très bien se passer par ailleurs ; il y a le sexe ; il y a la défonce proprement dite ; il y a la violence ; il y a le sport ; il y a la bouffe ; il y a la haine ; il y a les mensonges et les faux-semblants ; il y a le vent qui fait claquer les branches des arbres et autres bruits enivrants de la nature ; il y a les jeux vidéos ; il y a les livres et la lecture ; il y a la religion… la liste est non exhaustive parce que définitivement incomplète. Et moi... j’ai la musique (quelle surprise).
J’ai déjà évoqué CASUAL NUN, à propos du deuxième album du groupe, Psychometric Testing By... Comme je n’ai aucune notion du temps et comme surtout je suis complètement à côté de la plaque, j’avais parlé de ce groupe et de ce disque plus d’un an et demi après sa parution et autant dire que je n’étais pas peu fier d’un tel exploit en forme de distanciation temporelle. Aujourd’hui je fais exactement le contraire : Resort For Dead Desires, troisième album de Casual Nun, a été publié le 4 mars 2020* et je me suis précipité dessus. Et maintenant je me précipite encore plus vite pour allonger quelques mots à son sujet.
Resort For Dead Desires a été enregistré dans des conditions très différentes des deux premiers disques de Casual Nun. Autrement dit il comporte de vrais compositions, de vrais chansons parfois (souvent), et n’est pas le résultat de longues séances d’étalage de confiture. Et bien que le line-up du groupe ne comporte désormais plus qu’un seul batteur – sauf sur deux titres sur lesquels participe encore Julia Owen – la musique du groupe n’a pas tant changé que cela, entre noise rock élégamment trépidant et illuminé (Party Favors), punk arraché au pied de biche (Zoetrope, Sleet Knife), déambulations psychédéliques (Pink Celestial Heron) et relents seventies bien mastiqué puis recraché dans un jet de bile (Heavy Liquid). Et toujours ce chant trafiqué tous azimuts, cette guitare follement juteuse ou aérienne, cette basse vrombissante et la prise de son de ce cher Wayne Adams dans son studio Bear Bites Horse. Ça explose dans tous les sens et en même temps tout se tient, fermement. Avec Resort For Dead Desires Casual Nun est au top de sa forme. Ce qui n’est donc pas vraiment mon cas.

* en vinyle, à 300 exemplaires et conjointement par Box records et Hominid Sounds

mercredi 18 décembre 2019

Burning Axis / self titled


Ce disque est une petite merveille. Et dire que j’ai failli passer à côté, malgré cette pochette aussi parfaitement énigmatique que troublante, entre fascination interdite pour le sacré et érotisme violent. Eros et Thanatos Eros. Mais je divague. Tout ça c’est la faute de la musique contenue dans ce disque et la faute de ce groupe jusqu’ici parfaitement inconnu, BURNING AXIS, donc. Un groupe pourtant composé de musiciens déjà repérés et largement appréciés par ici, il suffisait juste de prêter un peu plus attention à ce qui est imprimé sur le recto de la pochette, autrement dit les noms de tout ce beau monde.
Nous avons donc Nils Erga qui auparavant jouait du violon alto dans Noxagt (soit sur les deux premiers albums du groupe) ; nous avons également Jan Christian Lauritzen Kyvik qui jouait de la batterie, également dans Noxagt, mais aussi dans No Balls version 2 c’est-à-dire lorsque le groupe est passé de deux à quatre membres – sauf qu’avec Burning Axis ce cher Jan n’est pas batteur mais guitariste et là je sens que tout ça devient beaucoup trop compliqué pour tout le monde ; enfin le line-up de Burning Axis est complété par Thore Warland qui n’est autre que ce type complètement fou et hallucinant qui a tenu la batterie dans Staer et joue désormais dans Golden Oriole. Voilà. J’aurais dit dès le départ que ces trois musiciens étaient issus et liés à la scène de Stavanger, Norvège, cela aurait été beaucoup plus simple. Car qui dit scène de Stavanger dit musique étrange, malade, bruyante ou inconfortable*.




Cependant Burning Axis nous prend complètement par surprise avec ses litanies sépulcrales et cauchemardesques. Crépusculaires. La musique du groupe n’est pas particulièrement violente, bruyante, mais elle peut mettre extrêmement mal à l’aise tout en exerçant un fort pouvoir hypnotique. Lente et brumeuse, minimale et peu accidentée, elle déverse des torrents de froideur métallique qui donnent constamment envie de frissonner. La guitare joue tellement systématiquement dans les graves que l’on peut penser qu’il s’agit d’une guitare baryton – et d’ailleurs Jan Christian Lauritzen Kyvik se contente de plaquer des accords très simples et répétitifs, jusqu’à l’infini. Le violon alto se trouve dans le fond du mix et grince lui en continu, crissements sur crissements, comme si Tony Conrad était revenu hanter nos rêves les plus sombres ; enfin le jeu de batterie de Thore Warland est étonnamment sobre et aérien, même si à quelques moments on peut aisément reconnaitre son sens génial de l’ampleur cyclique (comme sur Sacrificial Day).
Difficile de mettre des mots plus précis sur la musique de Burning Axis. Si la pochette indique des noms de compositions on peut également considérer l’album comme un tout, une suite inquiétante de paysages désolés et dévastés, une chute infinie dans les abysses et le noir, une prière ardente comme le néant, la beauté dans le mal. La première face du disque est même si monotone que l’on peut se demander pourquoi elle est théoriquement (?) divisée en trois compositions qui sonnent comme une version incantatoire et ensorcelée d’un Gastr Del Sol** possédé par un démon de glace. Par contre la seconde face, encore plus douloureuse, montre davantage de fractures, d’accélérations (en exagérant à peine on peut même voir dans All The Vultures une sorte de Brise Glace** sous opium) et possède un caractère ascendant inquiétant, Burning Axis nous poussant sans cesse en avant vers des sommets inconnus qui ne sont en fait que des gouffres de noirceur et d’ensevelissement. Et puis il y a encore et toujours cette pochette qui en fait ne révèle rien mais participe à toute la dévotion masochiste que l’on peut éprouver pour un album au maléfisme absolutiste.

[le premier album sans titre de Burning Axis est publié en vinyle par le label britannique Hominid Sounds]

* pour compléter notre tableau nordique : ce disque a été enregistré et mixé par Anders Hana (MoHa!, Ultralyd, Noxagt, Brutal Blues, etc) ; la pochette a été réalisée par Kjetil Brandsdal (Noxagt, Ultralyd et ainsi de suite)
** deux groupes incontournables de l’encore jeune Jim O’Rourke, alors au sommet de sa forme


mercredi 26 juin 2019

Dead Arms / Simply Dead


Qui n’a jamais assisté à un concert de Dead Arms et se contentera uniquement de jeter un œil sur la pochette de Simply Dead ne pourra jamais deviner de quoi il en retourne exactement avec la musique de ce groupe anglais que personnellement je tiens en très haute estime. Ce n’est peut-être qu’un simple détail pour toi mais moi je suis de la vieille école, celle de l’« objet » (du moins ce qu’il en reste en ce bas monde virtuel et paradoxalement de plus en plus matérialiste), cette école où on passe beaucoup de temps à scruter les pochettes et les notes des disques à la recherche de la moindre information ou de n’importe quelle précision qui fera toute la différence. Sans doute parce que la musique ce n’est pas que de la musique mais bien d’autres choses encore.
Simply Dead est le deuxième album de DEAD ARMS et son artwork aussi naïf que peu explicit est signé Halloway*, Danny de son prénom, et il s’agit du bassiste du groupe (et également celui de USA Nails). Question informations on n’en saura pas beaucoup plus en lisant les maigres notes de la pochette intérieure mis à part que l’album a été enregistré par Wayne Adams au Bear Bites Horse studio durant l’année 2018 ; le bonhomme a enregistré énormément de groupes anglais de cette génération très prolifique et passionnante tels que les déjà cités USA Nails, Death Pedals, Silent Front, etc. mais aussi les derniers albums en date de Gum Takes Tooth** ou de Terminal Cheesecake***. Cela n’étonnera donc personne que Simply Dead sonne incroyablement bien, l’enregistrement étant largement à la hauteur du punk noise de Dead Arms et complètement au service d’un album franc du collier, sauvage, massif et complètement électrisant. 




Il aura fallu cinq années au groupe pour sortir ce deuxième album, le premier – le déjà très bon All The Hits – datant de 2015 et entretemps Dead Arms aura juste publié en 2017 une cassette avec des pré-versions enregistrées en prise directe de quatre compositions dont les versions définitives figurent désormais sur Simply Dead (seule une reprise désossée et hilarante du Relax de Frankie Goes To Hollywood a échappé au lifting définitif). Cette cassette ne laissait entrevoir que de bonnes choses pour la suite mais ne présageait pas à ce point là d’un album d’une telle teneur ni d’une telle qualité. Parce que Simply Dead est tout simplement impérial et foudroyant. Il ne se contente pas d’être un disque furieux et abrasif, Simply Dead est tout simplement grand.
Tout démarre avec Grandad Hates You à la mise en place impeccable : guitare et basse appuyées, mid-tempo pesant et ce chant de malade dont on ne sait trop comment General Waste – un surnom judicieusement choisi – arrive à le faire sortir du plus profond de ses entrailles sans s’arracher les cordes vocales au passage mais dont par contre l’auditeur peut être sûr qu’il va se le prendre en pleine gueule. Une fois que Grandad Hates You a fait table rase les quatre Dead Arms peuvent s’en donner à cœur joie : la musique du groupe est généralement rapide et intense et la suite de Simply Dead va évidemment le confirmer. Comme elle confirmera le talent du groupe pour envoyer des riffs assassins (ceux des intros de Apocalypse Yow ou du génial Tom Hanks) sur fond de rythmiques implacables.
Mis à part Mackaye Corporation qui marque un retour au mid tempo, Simply Dead défile à un rythme proprement infernal pour un enregistrement brut et sauvage et aussi concis qu’un album de punk peut l’être (vingt cinq minutes). Mais il s’agit également d’un album nuancé, qui ne se contente pas de foncer dans le tas et d’étaler ses tripes à l’air libre : Drunk Bananas et son chant plus clair, limite post punk, Kitty’s Lament et ses cassures diaboliques ou Deceptive Carafe et son final imposant pendant lequel le chant répète à l’envie This Is The End / This Is The End / This Is End****… alors non, s’il vous plait et par pitié, ne me dites surtout pas que cette fois c’est vraiment la fin, dites-moi que ce titre d’album n’est qu’un pied de nez ironique et que Dead Arms continuera à faire pulser son punk noise dans nos oreilles meurtries et nos petits cœurs affamés et acharnés pendant encore longtemps.

[Simply Dead est publié en vinyle par Hominid Sounds et Rip This Joint]

* c’est même lui qui a fait tous les artworks de Dead Arms
** le plus que formidable Arrow publié en ce début d’année par Rocket recordings
*** un album dont cette gazette internet parlera bientôt
**** j’ai d’abord regretté que les paroles des chansons de Simply Dead  ne figurent pas dans le disque mais on peut les trouver en allant sur la page b*ndc*mp du groupe, par exemple voilà ce que cela donne pour Deceptive Carafe et en fait les paroles parlent de tout autre chose…

lundi 17 décembre 2018

Bruxa Maria - Casual Nun / split


[bon alors ce split commence déjà à dater un peu beaucoup (parution au printemps 2018) mais je ne peux pas m’empêcher d’en parler parce qu’il témoigne de toute la vigueur et de toute la richesse de la scène noise anglaise actuelle – ce qui n’est pas peu dire]






Procédons avec méthode et, comme pour démarrer une partie de scrabble,  suivons l’ordre alphabétique : BRUXA MARIA on les connait déjà grâce à l’album Human Condition qui en son temps (2016) avait marqué les esprits. Le trio londonien – formation encore une fois on ne peut plus classique : guitare + chant / basse / batterie – était donc très attendu… et il faudra cependant se contenter (pour l’instant) des trois compositions présentes sur ce split, trois compositions seulement mais de premier choix.
It’s All In The DNA est un court brûlot noise-punk joué dans l’urgence et ne faisant guère dans le détail et la fignolerie. Pas le temps de s’en remettre que débaroule Rise, c’est à dire la version lente et alourdi du titre précédent, version que finalement je préfère, ce doit être mon petit côté vicieux et malfaisant qui me fait dire cela. Et si tu en reveux du lourd et bien tu vas être servi avec le troisième et dernier titre People Die In Revolutions, soit plus de sept minutes reptiliennes, poisseuses et sifflantes. On sent bien que c’est dans ce registre là, celui de la cuisson lente mais à feu soutenu, que Bruxa Maria donne réellement le meilleur de lui-même. Le temps de s’extasier sur les lignes de basse, de ricaner comme une hyène grâce au chant sous hélium transgenré et de s’émerveiller de ce riff de guitare soigneusement charcuteur que c’est pourtant déjà terminé. Si ce disque n’était pas un split je me remettrais illico ces trois titres de Bruxa Maria dans le bide, là où ça fait mal…




… seulement voilà, il y a une deuxième face et celle-ci est occupée par un groupe du nom de CASUAL NUN. Encore des londoniens mais avec un peu plus de bagages parce que déjà auteurs de deux albums (mais on en reparlera peut-être bientôt). Pourtant je n’avais encore jamais entendu parler de ce groupe de barbares qui dès le rapidissime et psychotropique The Sweet Hereafter plonge l’auditeur dans un enfer de bruit et de fureur – mais quelle entrée en matière ! Easy Now, Cowboy enchaine et met en avant la basse tandis que le chant prêche du fond des abysses accompagné de guitares grimaçantes et macabres. Ce deuxième titre de Casual Nun  ne cesse de se densifier – sans que la ligne de basse ne bouge d’un iota – et je commence sérieusement à me demander pourquoi je ne découvre ce groupe que maintenant. Sherry Bell est une sorte d’interlude, avec un carillon fantomatique et des grincements de guitare et de basse, moment de flottement dans le bon sens du terme, après tout n’importe quel groupe intelligent sait qu’il doit diversifier son propos s’il veut vraiment surprendre et déranger le coup d’après. 
Et l’après en question prouve que de Casual Nun est effectivement un groupe intelligent. Crane In The Water est la composition la plus psyché des quatre, le chant y est torturé à l’envie par des effets tourbillonnants et il y a ce riff lancinant et répétitif de deux notes et demi aussi énervant qu’une bande velcro qui se collerait à l’intérieur de ton crâne fissuré. Puis le groupe change d’optique – la bouillie crânienne a fini par se répandre dans tout le reste du corps  – et nous fait le coup du trou d’air la tête en bas et de l’étalage de trip. Une fin qui là encore fait réclamer une suite, tout de suite et maintenant. Il ne reste alors qu’une solution : se jeter sur les autres enregistrements de Casual Nun.

[ce split on en peut plus recommandable pour ne pas dire presque essentiel est publié par Hominid Sounds, label sur lequel on retrouve également USA Nails, Sly And The Family Drone ou Death Pedals… que du beau monde]

jeudi 12 avril 2018

Death Pedals / self titled


Sale temps pour les noiseux. Tout comme les Skull Defekts qui ont annoncé leur séparation après la parution d’un ultime album, les anglais de DEATH PEDALS nous prennent par surprise et surtout prennent leur retraite anticipée, les salauds. Ce troisième LP sans titre est donc le tout dernier du groupe… Mais pourquoi ? Il semblerait que le guitariste / chanteur Alex Brewins ait décidé de traverser l’Atlantique Nord pour tenter sa chance (professionnelle) et de s’installer durablement aux colonies. Dans ces conditions, il n’est plus possible pour lui de continuer de jouer avec Death Pedals : en effet on l’imagine très mal bosser du côté de chez l’oncle Sam puis prendre l’avion tous les week-ends pour se rendre dans une banlieue londonienne à une répétition de son groupe. Mais… mais si cette histoire est vraie cela signifierait également la (triste) fin prématurée de Dead Arms, autre excellente formation dans laquelle Alex Brewins joue aussi de la guitare. Cela ferait deux groupes inestimables de la scène anglaise actuelle qui disparaitraient d’un seul coup d’un seul… Sale temps pour les noiseux, disais-je…




D’autant plus que ce troisième album de Death Pedals c’est vraiment du tout bon. Le groupe a beau expliquer que ce disque est un peu plus expérimental qu’à l’accoutumée, moins punk peut-être, et qu’avant de rentrer en studio il n’avait que quatre ou cinq compositions de réellement terminées et prêtes et que tout le reste a été fait un peu beaucoup à l’arrache en moins de quatre jours, le résultat fini est tout à fait à la hauteur de tout ce dont Death Pedals nous avait jusqu’ici habitué. En encore plus riche et en plus varié. Ce qui finalement explique peut-être ce que le groupe a voulu désigner en employant ce terme d’« expérimental » – en l’occurrence juste un gros mot inutile de plus. Les anglais auraient mieux fait d’employer celui d’« aventureux ». 

Et qui dit aventureux dit passionnant : ce qui est sûr c’est que les Death Pedals ne se contentent pas de jouer tout le temps sur le même tableau et de nous rabâcher les mêmes recettes colériques. Rarement lente, parfois mid-temp ou souvent (très) rapide, lourde ou plus aérée, noise ou punk, garage ou mélodique, une composition du groupe possède toujours son lot de surprise et d’attrait. Et d’instinct. De quoi tenir l’auditeur en haleine, de lui en donner toujours plus. Et il est impossible de décrocher tout au long de ces deux faces et de ces dix titres à la classe indéniable. Car si les anglais savent parfaitement faire du bruit, aiment tronçonner de la guitare et étaler des lignes de basse dantesques dans la plus pure tradition du noise rock – aka façon 90’s –, ils possèdent aussi ce quelque chose en plus qui fait toute la différence : plus de chair, plus de sang et surtout plus de cœur. Le tout sans avoir invariablement recours à la tentation du gras surchauffé, plombé et grésillant. Toujours cette pointe exemplaire de finesse derrière les murs de guitares et les rythmiques implacables. Cette volonté de séduire et d’étreindre plutôt que de tout écraser systématiquement. Encore un groupe qui donne une vraie leçon de musique et de vie. RIP et merci pour tout.   

[ce troisième et dernier album de Death Pedals est publié en vinyle uniquement par Hominid Sounds]