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mercredi 20 mars 2019

Gum Takes Tooth / Arrow





En 2015 le label lyonnais S.K. records s’associait au label londonien Tigertrap pour rééditer en vinyle Silent Cenotaph, le tout premier album de GUM TAKES TOOTH  (initialement publié en 2011 et uniquement en CD par les anglais). Quelques concerts ont évidemment suivi dont celui au Sonic en février 2016 : c’est un peu par curiosité mais surtout par désœuvrement, qu’est ce que j’peux faire j’sais pas quoi faire, que je m’étais ce soir là rendu sur la péniche lyonnaise ; aujourd’hui j’ai vraiment beaucoup de mal à me rappeler des deux autres groupes également sur l’affiche – il s’agissait d’un concert mutualisé, trois orgas/trois groupes – par contre je n’oublierai jamais l’effet durablement ravageur qu’a eu sur moi le concert de Gum Takes Tooth.
Le duo est composé de Jussi Brightmore et de Thomas Fuglesang ; le premier s’occupe des synthétiseurs et du chant de sirène urbaine (et des artworks du groupe) ; le second joue de la batterie, des percussions et également d’un peu de synthétiseur. Et à partir de là, rien ne va plus. Je n’aurai absolument pas le sentiment d’exagérer en affirmant directement que Gum Takes Tooth ressemble à pas grand-chose de connu, que la musique du groupe n’a que peu voire aucun équivalent en ce pauvre monde en voie de décomposition rapide.

Une affirmation pleinement vérifiée par Arrow, le troisième album de Gum Takes Tooth publié début 2019 par Rocket recordings. Je pourrais citer quelques références mais celles-ci concernent également des groupes et des musiques elles-mêmes inqualifiables et non catégorisables. Coil par exemple : il y a chez Gum Takes Tooth (aussi bien dans certaines parties de chant que dans certaines lignes de synthétiseurs) des réminiscences du duo mythique formé par Jhonn Balance et Peter Christopherson, mais des réminiscences bâtardes, à cheval entre l’industriel fantomatique de Scatology/Horse Rotorvator et les bains d’acide de Love’s Secret Domain. Tout ceci me semble tellement évident tout comme cela me parait bien flou. Parce qu’il y a encore autre chose chez Gum Takes Tooth. Comme il y a autre chose qu’un lointain lien de parenté supposée entre le duo et un Fuck Buttons devenu enfin un peu signifiant ou un Battles assumant son coming out synthétique. On peut également trouver quelques traces d’industriel version Throbbing Gristle (sur Fights Physiology qui ensuite évolue vers un ailleurs différent) ou de la noise dans la musique du duo et il est vrai que Gum Takes Tooth sait insuffler une énergie follement bruitiste à ses compositions (un peu comme savaient le faire les Yellow Swans, certes dans un registre différent). D’aucun diront également qu’il y a définitivement du rock là dedans ou même du kraut, moi je veux bien mais, encore une fois, ce n’est toujours pas suffisant. Que dire alors d’un A Still Earth si ce n’est que ce titre donne l’impression d’écouter du Swans télescopé par Kluster ? Plus je cherche – et trouve – des éléments de comparaison et des références et plus j’ai envie d’aller voir ailleurs si j’y suis pour en trouver d’autres ou mieux encore pour ne plus en trouver du tout. 

Gum Takes Tooth arrive à créer un son unique en associant des synthétiseurs complètement hallucinés et qui ne se répètent pas (que ce soit en terme de textures, de sonorités que de tempos, parce que le groupe a le bon goût de ne jamais en systématiser l’utilisation) avec une batterie très présente et très souvent en mode organique et tribal mais également fracassée aux effets. Il est souvent dit d’un disque ou d’un groupe que houlala-non-mais-il-y-a-un-petit-truc-en-plus-qui-fait-toute-la-différence dès que l’on tombe sur quelque chose d’un peu plus authentique que la moyenne bassement supérieure d’un échantillon représentatif de la surproduction musicale actuelle aussi je manipulerai et formulerai mes mots avec soin et circonspection, appelez-moi chère prudence, haha : Gum Takes Tooth est le groupe le plus novateur et le plus original qu’il m’ait été donné d’écouter toutes ces dernières années.
Tout Arrow sent la grosse bidouille éclatée mais je veux parler de bidouille brute et expérimentale, celle née dans les têtes échauffées et les tripes noueuses de deux musiciens qui n’ont que faire des ordinateurs, des presets limités et des outils de production standardisés et qui utilisent de façon quasiment démoniaque des synthétiseurs bricolés pour générer nappes synthétiques et tourbillons sonores. La batterie quant à elle occupe une place centrale et puise énormément dans les rythmes africains et sud-américains : la frénésie et l’empilement des rythmes, l’explosion des beats et les vortex rythmiques sont essentiels et même vitaux chez Gum Takes Tooth – d’où, sûrement, ce souvenir tellement vivace du concert cathartique d’il y a trois ans. Tout semble tourner autour des rythmes du duo et cependant la musique de Gum Takes Tooth est incroyablement charnelle, faite de matières vives et folles, en mutation permanente, c’est un magnifique bordel, un abime d’idées bouillonnantes. Tant pis si la teneur générale de Arrow ne semble pas inciter à la joie de vivre et ressemble avant toute chose au témoignage d’un monde et de vies qui partent complètement en vrille… il y a comme un sentiment de lutte instinctive qui ressort malgré tout du disque, l’agitation se meut en cri de révolte et il y aura toujours quelque chose à faire contre la merde ambiante.

[Arrow est publié en CD et en double vinyle par Rocket recordings]