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jeudi 21 avril 2022

Gnod : Hexen Valley

 

[Pour une fois le comité rédactionnel d’Instant Bullshit est particulièrement divisé au sujet d’Hexen Valley*, le nouvel album de GNOD. Les débats ont été âpres et sans pitié aussi trouverez-vous ci-dessous, chères lectrices et chers lecteurs, deux courtes chroniques reflétant nos discussions et résumant nos positions antagonistes : la première est ouvertement négative tandis que la seconde est plus ouverte et bienveillante. Faites votre choix.]


Hexen Valley marque une sorte de tournant dans la déjà très longue discographie de GNOD. Lorsqu’on est aussi productif et aussi actif que le collectif anglais il semble logique que l’on publie des disques plus ou moins bons. Des enregistrements incontournables et d’autres plus dispensables mais dans lesquels – par complaisance, fidélité, aveuglement, etc. ou par réelle conviction – on trouvera malgré tout quelque chose à sauver. Un titre, parfois deux, qui éclipseront tout le reste, en bien. Hexen Valley ne fait même pas partie de cette deuxième catégorie. Les deux premières compositions du disque (Bad Apple et le trop long et pas assez hypnotique Spotlight) semblent au départ bien faiblardes mais ce n’est rien comparé à la suite du disque qui souvent échoue tristement à susciter l’enthousiasme. Ce n’est pas qu’Hexen Valley soit un mauvais disque, non, il s’agit d’un disque trop souvent sans relief, une pâle imitation, une version aseptisée et assagie du Gnod que l’on aime pourtant tellement. Le moins acceptable est, croyons-nous, le chant dont la banalité consternante – mais, apparemment, volontaire – culmine sur Antidepressants et surtout un Waves Of Fear dont on n’aurait jamais cru les Anglais capables, même pour rire. Les meilleurs titres sont Still Runin’ et surtout Skies Are Red mais ce n’est pas suffisant pour sauver cet album de la platitude et de la fadeur.







GNOD n’est quand même pas n’importe quel groupe. Et pour l’immédiateté et l’adhésion sans condition tu repasseras camarade, il n’y a pas de disques du collectif anglais qui ne nécessite pas quelques efforts pour être apprécier à sa juste valeur. Sous ses dehors plus acceptables – pop oserions-nous même affirmer – Hexen Valley n’en reste pas moins un disque exigeant et à la hauteur d’une discographie pourtant déjà bien remplie. Il ne faut absolument pas perdre de vue, lorsqu’on écoute cet énième album de Gnod, que pour la première fois depuis ses débuts, le groupe a encore plus ouvertement que d’habitude joué la carte d’une ironie mordante et sans concession, celle d’un post-punk aux accents prolétariens et révoltés dont les Anglais n’ont jamais été aussi proches. Ainsi les lignes de chant sont intelligibles et peuvent même être reprises en chœur comme sur le désopilant Waves Of Fear qui plonge définitivement Hexen Valley dans un bain de second degré salvateur. On admettra que Spotlight est peut-être un peu longuet avec ses quasi quinze minutes instrumentales répétitives mais l’effet hypnotique de la musique de Gnod est pourtant bel et bien là, une science de l’envoutement que l’on retrouve plus loin sur un excellent Antidepressants chanté à plusieurs voix et titillé par une note unique joué au piano, un peu à la I Wanna Be Your Dog (et si ça ce n’est pas de l’ironie, qu’est ce que c’est ?). Comme d’habitude avec Gnod Hexen Valley est un album disparate pour ne pas dire éclaté mais qui a des choses à nous dire, pour peu que l’on se donne la peine de l’écouter avec attention et ouverture d’esprit.

*
Hexen Valley est publié en vinyle et en CD par Rocket recordings


mercredi 26 janvier 2022

Gnod : La Mort Du Sens






Impossible de se frayer facilement un chemin au milieu de la discographie pléthorique de
GNOD, un groupe ou plutôt un collectif à géométrie très variable originaire de la banlieue de Manchester et qui depuis plus de quinze ans multiplie les enregistrements sans aucune logique apparente, si ce n’est la sienne. Des albums studio à la pelle, des collaborations (notamment en compagnie des new-yorkais de White Hills – que j’adore – et avec lesquels Gnod partage plus d’un point commun), des splits en veux-tu en voilà, des captations live, etc… je ne connais pas et je n’ai jamais entendu la moindre note des trois-quarts de tout ce que le groupe a publié depuis 2007. Par contre à chaque fois que j’ai eu la chance d’écouter un disque de Gnod j’en suis instantanément tombé amoureux.
Musicalement, c’est à peu près le même bordel. Avec toutefois une seule et même constante : la volonté de semer le chaos et de déstabiliser. Entre psychédélisme explosif, drone malfaisant, expérimentations diverses, noise fracassée et parfois même freeture malsaine, s’y retrouver devient toujours plus compliqué mais on peut se fier aux disques publiés par Rocket recording : Ingnodwetrust (2011), Infinity Machines (2014) ou la géniale compilation Chaudelande regroupant des enregistrements de 2011 et 2012 me semblent représenter le versant le plus expérimental, psychédélique et hallucinatoire de la musique de Gnod. Les albums Just Say No To The Psycho Right-Wing Capitalist Fascist Industrial Death Machine (2017 et meilleur titre de disque du 21ème siècle, définitivement) et, dans une
moindre mesure, Chapel Perilous (2018) sont plus axés guitares pyromanes dissonantes et rythmiques écrasantes. Quant à Mirror (2016) et sa superbe pochette aux reflets déformants, il s’agit d’un album qui fait le lien entre les obsessions kraut-magmatiques, pilonnage indus et déchirances maladives chères du groupe. C’est même mon album préféré de Gnod.
Faisant suite à Easy To Build - Hard To Destroy, un
double LP compilatoire très instructif paru au Printemps 2021 regroupant raretés en tous genres et permettant de constater que la musique de Gnod est aussi dangereusement diversifiée que son line-up est totalement fluctuant, le collectif a publié La Mort Du Sens en fin d’année dernière. Un nouvel album des Anglais c’est toujours un événement en soi et celui-ci ne déroge pas à la règle. Assez proche de Just Say No To The Psycho Right-Wing Capitalist Fascist Industrial Death Machine – OK : j’aime tellement ce titre et je suis tellement d’accord avec que je ne peux pas m’empêcher de le réécrire en entier – La Mort Du Sens se hisse rapidement au sommet d’une discographie qui ne manque pas d’enregistrements incontournables et essentiels. Un de plus me diras-tu, oui, peut-être, mais je persiste à penser qu’être aussi prolifique sans perdre en qualité est un phénomène suffisamment rare pour être signalé.
Cinq titres seulement composent La Mort Du Sens mais chez Gnod on aime bien s’étaler et faire durer le plaisir. Ainsi la musique emprunte des chemins étonnants et accidentés, à la fois puissants et aériens. C’est très frappant dès Regimental qui culmine du côté des hautes sphères gazeuses tout en se montrant impitoyable et oppressant. Que l’on écoute le disque à un volume raisonnable ou bien très fort (ce qui est plus que vivement conseillé) le résultat sera le même : Gnod se révèle plus que jamais comme l’un des groupes les plus passionnants du moment lorsqu’il met la pédale douce sur côté le plus expérimental de sa musique et respecte un peu plus les formats traditionnels, ahem.
Un peu plus loin et malgré la légèreté de ses quelques premières secondes, The Whip And The Tongue dévoile une ligne de basse reptilienne qui fera immanquablement penser à celles des ancêtres et vénérés God tandis que l’intervention d’un saxophone renforce encore plus une filiation qui finit par prendre tout son sens (sic) sur Giro Day et ses douze minutes en forme de chef-d’œuvre. De longues minutes électrisées à la sauce psycho-noise et dont l’intro laisse entrevoir des relents de Terminal Cheesecake (d’autres ancêtres, tout aussi vénérés) période King Of All Spaceheads. Le disque négocie alors un dernier virage complètement irréel et hypnotique, l’emprise de Gnod devient inévitable et, surtout, totale. Giro Day aurait pu durer deux fois plus de temps ou même s’étaler sur les quatre faces d’un double album conceptuel, le résultat serait le même, celui d’une profonde addiction.

[
La Mort Du Sens est publié en vinyle et CD par Rocket recordings – comme très souvent avec ce label la présentation du disque est magnifiquement soignée : vinyle de couleur, pochette découpée, etc.]

 

 

mercredi 9 juin 2021

[chronique express] Gnod : Easy To Build - Hard To Destroy

 


 

Autoflagellation me voilà. Le mercredi 26 avril 2017 restera une date funeste et l’un de mes plus grands regrets de toutes ces dernières années. Ce jour là GNOD jouait à Lyon et je n’y étais pas : j’avais décidé d'aller ailleurs qu’au Sonic et donc de rater ce groupe que j’adore. Aujourd'hui je m’en mords encore les doigts – du moins ce qu’il en reste – et je n’en peux plus d’avoir à subir les quolibets incessants de celles et ceux qui ont eu la présence d’esprit et l’intelligence d’aller à ce concert (je suis orgueilleux). Le groupe étant plutôt rare, partculièrement en dehors de son Angleterre natale, j’ai surtout peur d’avoir raté là la seule occasion de le voir sur scène à moins de 10 kilomètres de chez moi (oui, en plus je suis casanier). Je me console donc avec les enregistrements de Gnod que j’écoute religieusement en me roulant par terre dans un mélange de rage incontrôlable, de désolation larmoyante et de dévotion écumante pour un groupe franchement taré. Ce n’est pas Easy To Build - Hard To Destroy, récente compilation de raretés psychotropes publiée par Rocket recordings, qui va arranger les choses et me réconcilier avec moi-même : une fois de plus ce disque est une tuerie absolue – version complètement droguée de la musique de Gnod – et chacune de ses écoutes est autant un délice insupportable qu'une exquise torture. Délivrez-moi du mal ! 



mercredi 21 octobre 2020

Sex Swing / Type II

 

Si tu ne sais pas ce qu’est une balançoire à sexe, va chercher dans ton moteur de recherche si j’y suis. Ou alors demande à ta copine (ou à ton copain, ou même aux deux), tu auras peut-être droit à des réponses rigolotes du genre « ah oui je me rappelle d’une fois, après la tournée des bars, on a fini dans un club gay de la rue Burdeau sur les pentes de la Croix Rousse pour rapidement atterrir dans une back room infestée de garçons sauvages qui s’amusaient avec des sex swing, ça m’a vraiment fait envie ». Donc on en apprend tous les jours, y compris sur les gens que l’on pense pourtant très bien connaitre, mais c’est ce qui fait tout le piment de l’existence, non ?
SEX SWING. Un sacré groupe, soit dit en passant. Avec : Dan Chandler (ex Dethscalator) au chant, Jodie Cox (de Narrows !) à la guitare baryton, Jason Stöll (Klämp, Twin Sister, Mugstar, etc) à la basse, Stuart Bell (Dethscalator) à la batterie, un certain Olivier Knowles (inconnu au bataillon jusqu’ici) aux synthétiseurs et… le lutin furieux Colin Webster au saxophone baryton – cette gazette a parlé de lui encore tout récemment car il a été invité à jouer sur le dernier album en date d’Idles*. Auparavant un certain Tim Cedar (Penthouse, Part Chimp : ce type est un vrai héro) s’occupait des claviers mais il a quitté Sex Swing, ne jouant que sur le premier album du groupe.

 


 

Type II est logiquement le deuxième LP de cette bande de fous-furieux. Et quand j’écris « fous-furieux » je crois que je reste quand même bien en dessous de la vérité. Sex Swing est un groupe qui associe sans retenue et combine adroitement plein de styles musicaux qui sont particulièrement chers à mon cœur : une moitié de kraut hallucinogène, une moitié de dérives psychédéliques, une moitié de post punk, une moitié de noise-rock, une moitié de lourdeur atmosphérique et encore une autre moitié de je-ne-sais-pas-trop-quoi-en-fait – ce qui au total nous fait beaucoup plus que un mais Sex Swing est définitivement un groupe hors-normes, un groupe à part. Tour à tour hypnotique, magnétique, tribale, incantatoire, malsaine, (très) bruyante, féroce, écrasante, dérangeante, fascinante, magique, la musique contenue dans Type II est en fait difficilement catalogable autrement que par elle-même, ce qui par définition est le propre de toute grande chose. Il se passe vraiment de drôles de trucs du côté de l’underground anglais, des éruptions musicales semble-t-il comme nulle part ailleurs et Sex Swing est l’une des principales têtes de pont de toute cette folie créatrice.
On pourrait malgré tout tenter de définir Sex Swing comme une grosse machine à bordel dysfonctionnelle à la croisée d’un Butthole Surfers hippisant et d’un 16/17 sous champignons, le tout saupoudré de Terminal Cheesacake (pour citer quelques noms). Le sextet est membre honoraire de ce club très fermé de groupes novateurs qui à partir de pleins d’éléments déjà connus, rabâchés, pourtant déjà utilisés et réutilisés plein de fois, ont su créer et développer leur propre musique. Peu d’exemples récents d’un phénomène similaire me viennent en tête spontanément, d’autres groupes pouvant soutenir la comparaison, mis à part Gnod, peut-être, ou les défunts Skull Defekts (avec lesquels Sex Swing partage finalement plus d’un point commun). Avec Type II on est à la fois dans la découverte la plus totale et la plus passionnante tout en restant dans des territoires malgré tout familiers. Car ne nous leurrons pas, Sex Swing reste un groupe de rock. De rock barré, déformé et protéiforme peut-être, mais de rock viscéral, aliénant et subjuguant sûrement… Sex Swing et Type II sont beaucoup plus qu’une expérience : une véritable révélation, effroyablement totale, presque de l’ordre d’une épiphanie. Pour une musique d’une beauté et d’une force absolues.

[Type II est publié en vinyle et en CD par Rocket recordings]

 

* une chronique d’Ultra Mono à lire par ici, si jamais tu as encore du temps à perdre

dimanche 27 septembre 2020

[chronique express] Deafbrick / self titled

  

 

Un peu de name-droping et de mathématiques appliquées. Petbrick = Wayne Adams (de Death Pedals et de Big Lad) + Igor Cavalera (de Sepulura, Cavalera Conspiracy). Deafkids = un trio brésilien plutôt appétissant malgré la hype et le culte qu’il suscite. Petbrick + Deafkids = DEAFBRICK. C’est suite à un concert commun placé sous le double signe de l’impromptu et de l’instantanéité que les cinq musiciens ont décidé de remettre ça, en studio cette fois et en trois jours d’enregistrement seulement. Le résultat est paradoxalement surprenant et attendu : il y a suffisamment d’idées dans ce premier disque collaboratif en forme d’indus electro-tribal à peine punkoïde pour en faire un chouette objet de curiosité mais il y a trop de facilités amalgamées pour finalement ne pas également hausser les épaules face au risque d’indigestion aggravée. Résultat de l’équation : Deafbrick est un disque sur lequel les participants semblent beaucoup s’amuser mais dont les auditeurs sont malheureusement souvent exclus.

vendredi 11 septembre 2020

Autotelia / I

 

Cette semaine sera la semaine des morts. Les hommages se sont multipliés après la disparition le 23 aout dernier de Tom Relleen. Je ne te parle pas de ces cavalcades de pleureurs et de pleureuses qui s’empressent de prendre la parole pour en fait surtout parler d’eux-mêmes mais bien de profonds hommages, sincères et désolés, dévastés pour certains. Parce que cela faisait très longtemps que Tom Rellen faisait de la musique et multipliait les collaborations et les amitiés. Celles et ceux qui n’ont rien eu à foutre de sa disparition se sont simplement contentés de fermer leur gueule… Tom Relleen inspirait ce respect que seules les grandes âmes sincères et généreuses peuvent inspirer.
Je ne pleure jamais les morts des personnes – artistes ou non – que je ne connais pas personnellement… même lorsque cela me rend triste. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser à celle-ci, forcément injuste. Tout comme je repense aux groupes dans lesquels Tom Relleen a joué et aux très nombreux disques auxquels il a collaboré. Il y a bien sûr The Oscillation (en tant qu’homme de main) et surtout les géniaux Tomaga en compagnie de la batteuse/percussionniste Valentina Magaletti* mais aussi Papivores (avec la violoniste Agathe Max) et tellement d’autres choses que j’en découvre encore, à l’occasion de cette disparition prématurée suite à un vilain cancer de l’estomac. Tom Relleen avait 42 ans.

 


 

C’est avec Demian Castellanos, le grand patron de The Oscillation, que Tom Relleen avait monté il y a quelques années un projet du nom d’AUTOTELIA. Sobrement – et définitivement – intitulé I le premier album du duo a été publié en juillet 2020. Mais revenons un peu en arrière. Paru deux années plus tôt, l’album U.E.F de The Oscillation pouvait surprendre par son caractère très majoritairement instrumental, expérimental et répétitif. Enregistrées quasiment seul par Demian Castellanos – comme d’habitude un peu assisté par le batteur Tim Weller – les deux uniques compositions de cet album troublant et hypnotique s’étalent volontiers dans les sphères du kraut rock à tendance psychédélique. Il s’agit de mon album préféré de The Oscillation parce que c’est aussi celui qui retranscrit le mieux les méandres colorés, groovy et parfois troubles des concerts du groupe (ceci dit je n’ai rien contre les autres albums de The Oscillation, davantage orientés vers le format chanson de pop noisy et psyché). Et U.E.F peut également constituer une sorte de porte d’entrée vers la musique d’Autotelia dont il est un peu le pendant rythmique et, évidemment, nettement plus dynamique.
Du psychédélisme électronique, des circonvolutions synthétiques et des spirales en forme de choux-fleurs aquatiques il n’y a pratiquement que ça sur I mais avec une approche nettement plus ambient et plus sombre, mélancolique par moment. Si je mets les deux disques en parallèle c’est parce qu’ils me font chacun penser à la musique d’un même film… schématiquement U.E.F en serait le générique ou accompagnerait les scènes où les personnages principaux cherchent à fuir à corps perdus devant l’effroyable, un monde dont ils ne veulent pas ; I illustrerait plutôt les moments où tout se ralentit et où les images à l’écran relèvent plus de l’impression que de l’expression. Ce film raconte surement une histoire de science fiction où le personnage principal chasseur et tueur d’androïdes révoltés est à la recherche de sa propre humanité disparue (toute ressemblance avec un film existant déjà n’est absolument pas fortuite).

Autotelia
résume ainsi le côté assombri et introspectif de la musique de deux musiciens qui collaborent ensemble depuis des années. Pourtant I n’est pas le 56244ème album de musique ambient en roue libre et idéal pour fumer son petit stick du soir. Au contraire les liens unissant Demian Castellanos et Tom Relleen réellement palpables peuvent expliquer pourquoi la musique d’Autotelia sonne aussi aboutie et édifiée, bien qu’enregistrée sur des périodes parfois très étalées – par « édifiée » je veux dire que les quatre** titres de I constituent quatre moments à la fois solides et intenses, aux effets durables mais qui n’enferment pas l’auditeur dans des schémas attendus et contraints : l’imaginaire reste roi.
On dit d’une personne « autotélique » qu’elle n’agit que par rapport à elle-même et surtout au plaisir que lui apporte cette activité et ce sans rapport avec les interactions extérieures et leurs conséquences***. Le nom du groupe correspond parfaitement à une musique dont on sent qu’elle a été enregistrée sans les contraintes fonctionnelles de l’écriture et de sa formalisation, laissant la place aux flottements créatifs et aux échanges instantanés entre deux amis. Alors heureusement que malgré le nom de leur groupe Demian Castellanos et Tom Relleen n’ont pas composé ni enregistré toute cette musique uniquement pour leur seul plaisir et que la partager a fini par leur paraitre plus que nécessaire. Et effectivement… ce disque est nécessaire, surtout maintenant et plus que jamais, pour toujours.

[I est publié en vinyle vert ou noir et blanc par Rocket recordings]

 

* un album posthume de Tomaga terminé juste avant la mort de Tom Relleen devrait paraitre en 2021…
** quatre sur le vinyle mais cinq sur la page b*ndc*mp d’Autotelia... toutefois je trouve Storm At Tucanae nettement moins intéressant et passionnant que les titres du vinyle, c’est donc une bonne chose qu’il n’y figure pas

*** ce qui est différent de l’égoïsme où on agit pour soi et pour son intérêt 

 

 

 

 

lundi 8 juin 2020

Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs / Viscerals






En langage français plus ou moins imaginé il existe beaucoup de mots pour désigner un membre de la police, un flic ou un poulet dit-on lorsqu’on veut y ajouter une intention nettement péjorative. Je ne t’apprendrai sûrement pas que cette dernière métaphore animalière remonte à la fin du 19ème siècle, à Paris : en 1871 le commissariat central incendié et détruit par les communards insurgés fut réinstallé au cœur de la ville dans un bâtiment construit à l’emplacement d’un ancien marché aux volailles. C’est ainsi que cette appellation peu glorieuse de poulet reste l’une des rares conséquences dignement incontestables de la Commune – une révolution manquée, étouffée dans le sang et l’oppression et dont le Sacré Cœur montmartrois constitue un tout autre type d’héritage, disons beaucoup plus touristique, cette fois ci à la gloire de la puissance de l’Etat et la Nation, le tout béni par la Religion et l’ordre moral.
En anglais les choses sont encore plus drôles : un policier est un pig, un porc. Un animal par ailleurs universellement repris pour caricaturer le fasciste moyen – évidemment loin de moi la volonté de faire un amalgame, mouhaha – et il n’est pas rare de retrouver telle ou telle créature politiquement nuisible sous les trais d’un repoussant pourceau. Je me rappelle qu’en France au milieu des années 80 et alors que les manifestations étudiantes et lycéennes faisant rage, réprimées dans la violence par des policiers voltigeurs à moto non sans causer mort et désolation, le Garde des Sceaux de l’époque, autrement dit le ministre ayant en charge la police et l’ensemble des forces de l’ordre, était régulièrement représenté avec un groin – la boucle est bouclée.

Les PIGS PIGS PIGS PIGS PIGS PIGS PIGS (oui mon cochon, sept fois de suite) sont originaires de Newcastle, ville depuis longtemps économiquement sinistrée et très froide du nord-est de l’Angleterre. Le nom que se sont choisi les cinq musiciens transpire la rage, le dépit mais également un féroce appétit et une vitalité jamais démentie. Comme une interjection, un gros cri du cœur et un gros molard bien visqueux, ce qui est aussi la meilleure des métaphores que je pourrais trouver pour parler de la musique contenue dans Viscerals, déjà le troisième album des anglais. Une musique très orientée 70’s rapprochant singulièrement Newcastle Upon Tyne de Birmingham et de Black Sabbath ; une musique toute en lourdeur, en puissance et en riffs saignants mais avec une approche très psychédélique et même parfois à la punk par son côté nerveux.
Les mélodies restent très importantes chez Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs et le groupe les place systématiquement au sein de compositions savamment moulées qui dégagent moiteur et crasse. Ces gars là ne sont pas du genre à tourner sept fois leur langue de porc dans leur bouche (quoi que) et ils mettent un point d’honneur à exécuter leur heavy rock communautaire avec toute la gouille noble et bagarreuse que l’on retrouve chez tous les groupes qui font de la musique pour tromper ennui et désœuvrement, pour évacuer colère et sauvagerie – exactement l’inverse des formes de motivation d’un groupe intello échappé d’une école d’art. Ce qui n’empêche pas les Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs de soigner consciencieusement leurs effets : chaque composition est dotée d’un solide décorum psyché et d’un ou de plusieurs solos de guitare, ce qui constitue le côté vieux roc(k) inamovible et traditionnaliste du groupe.
Je n’ai vu qu’une seule fois Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs en concert et je le regrette bien. Ce jour là j’étais allé voir et écouter tout autre chose et les anglais s’étaient incrustés à la derrière minute dans une programmation sans aucun rapport, s’épargnant ainsi un day off au milieu d’une tournée un peu bancale. Le groupe avait joué devant un public clairsemé qui ne savait pas réellement à quoi s’attendre, gagnant ce soir là quelques nouveaux fans facilement convaincus par une musique lourde et poisseuse jouée comme au premier jour, avec autant de conviction et d’allant que s’il le concert avait eu lieu dans une salle bondée et non pas dans une ancienne école de danse reconvertie en squat de banlieue. Ça sentait les tripes (sic) et l’envie d’en découdre, ça fusait dans tous les sens et en même temps il se passait réellement quelque chose, quelque chose de palpable et de significatif. Un souvenir que je retrouve à chaque fois et j’écoute Viscerals.

[Viscerals est publié en CD et en vinyle – noir, rouge ou en version blood and guts – par Rocket recordings]

mercredi 20 mars 2019

Gum Takes Tooth / Arrow





En 2015 le label lyonnais S.K. records s’associait au label londonien Tigertrap pour rééditer en vinyle Silent Cenotaph, le tout premier album de GUM TAKES TOOTH  (initialement publié en 2011 et uniquement en CD par les anglais). Quelques concerts ont évidemment suivi dont celui au Sonic en février 2016 : c’est un peu par curiosité mais surtout par désœuvrement, qu’est ce que j’peux faire j’sais pas quoi faire, que je m’étais ce soir là rendu sur la péniche lyonnaise ; aujourd’hui j’ai vraiment beaucoup de mal à me rappeler des deux autres groupes également sur l’affiche – il s’agissait d’un concert mutualisé, trois orgas/trois groupes – par contre je n’oublierai jamais l’effet durablement ravageur qu’a eu sur moi le concert de Gum Takes Tooth.
Le duo est composé de Jussi Brightmore et de Thomas Fuglesang ; le premier s’occupe des synthétiseurs et du chant de sirène urbaine (et des artworks du groupe) ; le second joue de la batterie, des percussions et également d’un peu de synthétiseur. Et à partir de là, rien ne va plus. Je n’aurai absolument pas le sentiment d’exagérer en affirmant directement que Gum Takes Tooth ressemble à pas grand-chose de connu, que la musique du groupe n’a que peu voire aucun équivalent en ce pauvre monde en voie de décomposition rapide.

Une affirmation pleinement vérifiée par Arrow, le troisième album de Gum Takes Tooth publié début 2019 par Rocket recordings. Je pourrais citer quelques références mais celles-ci concernent également des groupes et des musiques elles-mêmes inqualifiables et non catégorisables. Coil par exemple : il y a chez Gum Takes Tooth (aussi bien dans certaines parties de chant que dans certaines lignes de synthétiseurs) des réminiscences du duo mythique formé par Jhonn Balance et Peter Christopherson, mais des réminiscences bâtardes, à cheval entre l’industriel fantomatique de Scatology/Horse Rotorvator et les bains d’acide de Love’s Secret Domain. Tout ceci me semble tellement évident tout comme cela me parait bien flou. Parce qu’il y a encore autre chose chez Gum Takes Tooth. Comme il y a autre chose qu’un lointain lien de parenté supposée entre le duo et un Fuck Buttons devenu enfin un peu signifiant ou un Battles assumant son coming out synthétique. On peut également trouver quelques traces d’industriel version Throbbing Gristle (sur Fights Physiology qui ensuite évolue vers un ailleurs différent) ou de la noise dans la musique du duo et il est vrai que Gum Takes Tooth sait insuffler une énergie follement bruitiste à ses compositions (un peu comme savaient le faire les Yellow Swans, certes dans un registre différent). D’aucun diront également qu’il y a définitivement du rock là dedans ou même du kraut, moi je veux bien mais, encore une fois, ce n’est toujours pas suffisant. Que dire alors d’un A Still Earth si ce n’est que ce titre donne l’impression d’écouter du Swans télescopé par Kluster ? Plus je cherche – et trouve – des éléments de comparaison et des références et plus j’ai envie d’aller voir ailleurs si j’y suis pour en trouver d’autres ou mieux encore pour ne plus en trouver du tout. 

Gum Takes Tooth arrive à créer un son unique en associant des synthétiseurs complètement hallucinés et qui ne se répètent pas (que ce soit en terme de textures, de sonorités que de tempos, parce que le groupe a le bon goût de ne jamais en systématiser l’utilisation) avec une batterie très présente et très souvent en mode organique et tribal mais également fracassée aux effets. Il est souvent dit d’un disque ou d’un groupe que houlala-non-mais-il-y-a-un-petit-truc-en-plus-qui-fait-toute-la-différence dès que l’on tombe sur quelque chose d’un peu plus authentique que la moyenne bassement supérieure d’un échantillon représentatif de la surproduction musicale actuelle aussi je manipulerai et formulerai mes mots avec soin et circonspection, appelez-moi chère prudence, haha : Gum Takes Tooth est le groupe le plus novateur et le plus original qu’il m’ait été donné d’écouter toutes ces dernières années.
Tout Arrow sent la grosse bidouille éclatée mais je veux parler de bidouille brute et expérimentale, celle née dans les têtes échauffées et les tripes noueuses de deux musiciens qui n’ont que faire des ordinateurs, des presets limités et des outils de production standardisés et qui utilisent de façon quasiment démoniaque des synthétiseurs bricolés pour générer nappes synthétiques et tourbillons sonores. La batterie quant à elle occupe une place centrale et puise énormément dans les rythmes africains et sud-américains : la frénésie et l’empilement des rythmes, l’explosion des beats et les vortex rythmiques sont essentiels et même vitaux chez Gum Takes Tooth – d’où, sûrement, ce souvenir tellement vivace du concert cathartique d’il y a trois ans. Tout semble tourner autour des rythmes du duo et cependant la musique de Gum Takes Tooth est incroyablement charnelle, faite de matières vives et folles, en mutation permanente, c’est un magnifique bordel, un abime d’idées bouillonnantes. Tant pis si la teneur générale de Arrow ne semble pas inciter à la joie de vivre et ressemble avant toute chose au témoignage d’un monde et de vies qui partent complètement en vrille… il y a comme un sentiment de lutte instinctive qui ressort malgré tout du disque, l’agitation se meut en cri de révolte et il y aura toujours quelque chose à faire contre la merde ambiante.

[Arrow est publié en CD et en double vinyle par Rocket recordings]

vendredi 15 juin 2018

Gnod / Chapel Perilous






Gnod only knows : ce qu’il y a de vraiment bien avec GNOD, c’est qu’à chaque nouvel album de ce groupe à géométrie variable originaire de Salford (Royaume Uni), on ne sait jamais trop à quoi s’attendre exactement. Et ce qu’il y a d’encore mieux c’est que l’on n’est finalement jamais déçu. Gnod est cependant du genre hyper prolifique, publiant au moins un nouvel album par an que ce soit sous son propre nom ou en collaboration (principalement à ses débuts avec les new-yorkais de White Hills). Et avec pas moins d’une vingtaine de longs formats sortis depuis 2007 on aurait pu logiquement s’attendre à quelques baisses de régime, des albums remplissages (publié en 2015 Infinity Machine est tout de même un triple album …), des gros plans foutage-de-gueule et bien la réponse est définitivement… non. Et encore non.

Beaucoup ont découvert Gnod via les albums Mirror (2016) et Just Say No To The Psycho Right-Wing Capitalist Fascist Industrial Death Machine (2017) et il s’agit là sûrement des disques les plus carrés du groupe, si j’ose dire. C’est à dire avec beaucoup de guitares qui jouent des riffs plus ou moins identifiables et des structures qui ressembleraient presque à des chansons (j’ai dit presque). Mirror évolue en outre vers une lourdeur quasi industrielle proche des vieux Swans tandis que Just Say No rappelle le Terminal Cheesecake des débuts. Lesquels Terminal Cheesecake servent à juste titre et très souvent de comparaison avec Gnod ne serait-ce que parce que les deux groupes ont un membre en commun : le jeune, facétieux et très déluré Neil Francis. Mais ce n’est pas tout, Gnod partage avec ses illustres et incontournables ainés le même goût pour l’expérimentation, les acrobaties sans filet de protection et le psychédélisme déviant, quoi que sur ce dernier point Gnod s’avère désormais être insurpassable dès qu’il s’agit de mélanger spirales psychotropes, lourdeur anabolisante et déflagrations hallucinogènes. 


Chapel Perilous, tout dernier album en date de Gnod, n’échappe pas à cette règle fondamentale. Sauf que, fidèle à ses petites habitudes, le groupe a justement fait comme s’il n’en avait pas vraiment et a enregistré un disque encore une fois différent des précédents tout en persistant à l’inscrire quand même dans la logique foutraque et barrée du groupe. La même chose mais autrement. Ici et ailleurs en même temps. Cette fois-ci on note un retour certain des sonorités bidouillées et inidentifiables. Passé le très épique et apocalyptique Donovan’s Daughters qui joue parfaitement le rôle de porte-étendard, Chapel Perilous s’enfonce le temps des trois titres suivants dans une sorte de dub glacial et malsain prenant des allures de torsion industrielle tourmentée. Europa, Voice From Nowhere et A Body fonctionnent ensemble, suite apoplexique transformant tout le milieu de Chapel Perilous en une longue déambulation cauchemardesque aux sonorités réfrigérées et aux résonances angoissantes. Uncle Frank Says Turn It Down vient clore l’album et marque le retour à la normale ou plutôt le retour aux guitares spasmodiques et autres rythmes martelés, faisant a posteriori la jonction avec Just Say No To The Psycho Right-Wing Capitalist Fascist Industrial Death Machine. Ce n’est pas la meilleure composition de Chapel Perilous (la meilleure étant indéniablement Donovan’s Daughters) ni la meilleure composition de Gnod tout court mais elle opère comme un retournement du groupe sur lui-même, le rappel de certains fondamentaux psyche-noise.  

Il serait pourtant faux de considérer Chapel Perilous comme un album bancal. Il a juste le (petit) défaut de commencer par l’un des trucs les plus barges et en même temps efficaces jamais balancé par Gnod dans nos petites oreilles. Moins homogène et moins monolithique qu’un Mirror ou qu’un Just Say No, Chapel Perilous propose un large éventail de soubresauts bruitistes, de spasmes psychédéliques et d’expérimentations réfrigérées si chers au groupe. Gnod n’a jamais tenté de prouver quoi que ce soit – et depuis le temps n’aurait en définitive plus rien du tout à prouver – et continue tout simplement de faire, sans se poser plus de questions. La liberté n’a pas de prix.

[Chapel Perilous est publié en vinyle et CD par Rocket recordings]