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jeudi 21 avril 2022

Gnod : Hexen Valley

 

[Pour une fois le comité rédactionnel d’Instant Bullshit est particulièrement divisé au sujet d’Hexen Valley*, le nouvel album de GNOD. Les débats ont été âpres et sans pitié aussi trouverez-vous ci-dessous, chères lectrices et chers lecteurs, deux courtes chroniques reflétant nos discussions et résumant nos positions antagonistes : la première est ouvertement négative tandis que la seconde est plus ouverte et bienveillante. Faites votre choix.]


Hexen Valley marque une sorte de tournant dans la déjà très longue discographie de GNOD. Lorsqu’on est aussi productif et aussi actif que le collectif anglais il semble logique que l’on publie des disques plus ou moins bons. Des enregistrements incontournables et d’autres plus dispensables mais dans lesquels – par complaisance, fidélité, aveuglement, etc. ou par réelle conviction – on trouvera malgré tout quelque chose à sauver. Un titre, parfois deux, qui éclipseront tout le reste, en bien. Hexen Valley ne fait même pas partie de cette deuxième catégorie. Les deux premières compositions du disque (Bad Apple et le trop long et pas assez hypnotique Spotlight) semblent au départ bien faiblardes mais ce n’est rien comparé à la suite du disque qui souvent échoue tristement à susciter l’enthousiasme. Ce n’est pas qu’Hexen Valley soit un mauvais disque, non, il s’agit d’un disque trop souvent sans relief, une pâle imitation, une version aseptisée et assagie du Gnod que l’on aime pourtant tellement. Le moins acceptable est, croyons-nous, le chant dont la banalité consternante – mais, apparemment, volontaire – culmine sur Antidepressants et surtout un Waves Of Fear dont on n’aurait jamais cru les Anglais capables, même pour rire. Les meilleurs titres sont Still Runin’ et surtout Skies Are Red mais ce n’est pas suffisant pour sauver cet album de la platitude et de la fadeur.







GNOD n’est quand même pas n’importe quel groupe. Et pour l’immédiateté et l’adhésion sans condition tu repasseras camarade, il n’y a pas de disques du collectif anglais qui ne nécessite pas quelques efforts pour être apprécier à sa juste valeur. Sous ses dehors plus acceptables – pop oserions-nous même affirmer – Hexen Valley n’en reste pas moins un disque exigeant et à la hauteur d’une discographie pourtant déjà bien remplie. Il ne faut absolument pas perdre de vue, lorsqu’on écoute cet énième album de Gnod, que pour la première fois depuis ses débuts, le groupe a encore plus ouvertement que d’habitude joué la carte d’une ironie mordante et sans concession, celle d’un post-punk aux accents prolétariens et révoltés dont les Anglais n’ont jamais été aussi proches. Ainsi les lignes de chant sont intelligibles et peuvent même être reprises en chœur comme sur le désopilant Waves Of Fear qui plonge définitivement Hexen Valley dans un bain de second degré salvateur. On admettra que Spotlight est peut-être un peu longuet avec ses quasi quinze minutes instrumentales répétitives mais l’effet hypnotique de la musique de Gnod est pourtant bel et bien là, une science de l’envoutement que l’on retrouve plus loin sur un excellent Antidepressants chanté à plusieurs voix et titillé par une note unique joué au piano, un peu à la I Wanna Be Your Dog (et si ça ce n’est pas de l’ironie, qu’est ce que c’est ?). Comme d’habitude avec Gnod Hexen Valley est un album disparate pour ne pas dire éclaté mais qui a des choses à nous dire, pour peu que l’on se donne la peine de l’écouter avec attention et ouverture d’esprit.

*
Hexen Valley est publié en vinyle et en CD par Rocket recordings


lundi 11 avril 2022

Gnod / Whok : split







Attention : contrairement à ce qu’indique la pochette de ce split 12' et le titre de cette chronique, ceci n’est pas véritablement un nouvel enregistrement de Gnod. Pour cela il faudra attendre l’arrivée plus qu’imminente d’Hexen Valley, le cinquante-quatrième (?) album du collectif anglais, chez son label habituel, Rocket recordings. Non, j’aurais mieux fait de préciser GNOD R&D, c’est-à-dire l’association de Paddy Shine et de Chris Haslam et ce qu’ils définissent comme une version épurée de Gnod dont ils sont tous les deux, oui c’est vrai, des membres fondateurs. Le projet est relativement récent mais a tout de même engendré l’édition de quatre cassettes et d’un double LP depuis 2017. Si j’ai bien tout compris, les deux compères se servent de Gnod R&D pour tester des nouveaux sons, des nouvelles configurations et des nouvelles idées pour leur groupe principal. Ils souhaitent également jouer la carte de l’interactivité avec leur public et les lieux dans lesquels ils donnent des concerts. Mais pour écouter les titres qu’ils proposent ici il vaut mieux malgré tout oublier le nom de Gnod.
Pas de basse et pas de batterie mais une boite-à-rythmes et quelques trames de synthétiseur. Pas de guitares mais des sons chelous et piquants. Le chant sur Paint It Blacker conserve il est vrai la fonction d’invective propre à Gnod mais on a ni plus ni moins affaire à de la musique électronique, froide et inquiétante. Pas de quoi crier au génie mais pas de quoi non plus hurler à l’arnaque. Juste une composition répétitive et oppressante de six minutes qui se termine en queue de poisson. Let’s Get Numb est encore moins palpitant (pourtant cette fois-ci il y a un peu de guitare qui vient foutre le bordel) et on a finalement l’impression que Shine et Haslam voulaient avant tout s’amuser. J’espère que la drogue était bonne et qu’ils ont effectivement pris du bon temps.
L’autre côté du disque est occupé par deux titres de WHOK aka Whirling Hall of Knives. La référence aux Butthole Surfers n’aura échappé à personne mais elle ne sera d’aucune utilité pour appréhender correctement la musique de ce groupe (encore un duo) irlandais qui lui aussi donne dans la musique electro minimale, frappée et toxique. Cloratranq et Cloratranq (Afterglow) sont nettement plus intéressants que la contribution de Gnod R&D. Une composition et une réinterprétation gazeuse de celle-ci malsaines et perturbantes avec leurs rythmiques indansables et leurs voix toutes niquées à l’aide de cartes son défectueuses (uniquement pour la première) et dotées d’un goût assuré pour les crises d’angoisse montantes et les descentes d’escaliers mécaniques pris à l’envers – comprendre : c’est plutôt lent, rampant et caillouteux. Afterglow est même très cinématographique, dans le bon sens du terme. En fan irréfléchi je m’étais aveuglément procuré ce disque pour sa première face et finalement je n’en écoute surtout que la seconde, en attendant de creuser un peu plus le sujet, ces deux compositions de Whok m’ayant tout simplement mis en appétit (haha). Et on reparlera vraiment de Gnod ici dès que possible…

[Gnod - Whok est publié en vinyle (orange) par Riot Season à 350 exemplaires]



mercredi 26 janvier 2022

Gnod : La Mort Du Sens






Impossible de se frayer facilement un chemin au milieu de la discographie pléthorique de
GNOD, un groupe ou plutôt un collectif à géométrie très variable originaire de la banlieue de Manchester et qui depuis plus de quinze ans multiplie les enregistrements sans aucune logique apparente, si ce n’est la sienne. Des albums studio à la pelle, des collaborations (notamment en compagnie des new-yorkais de White Hills – que j’adore – et avec lesquels Gnod partage plus d’un point commun), des splits en veux-tu en voilà, des captations live, etc… je ne connais pas et je n’ai jamais entendu la moindre note des trois-quarts de tout ce que le groupe a publié depuis 2007. Par contre à chaque fois que j’ai eu la chance d’écouter un disque de Gnod j’en suis instantanément tombé amoureux.
Musicalement, c’est à peu près le même bordel. Avec toutefois une seule et même constante : la volonté de semer le chaos et de déstabiliser. Entre psychédélisme explosif, drone malfaisant, expérimentations diverses, noise fracassée et parfois même freeture malsaine, s’y retrouver devient toujours plus compliqué mais on peut se fier aux disques publiés par Rocket recording : Ingnodwetrust (2011), Infinity Machines (2014) ou la géniale compilation Chaudelande regroupant des enregistrements de 2011 et 2012 me semblent représenter le versant le plus expérimental, psychédélique et hallucinatoire de la musique de Gnod. Les albums Just Say No To The Psycho Right-Wing Capitalist Fascist Industrial Death Machine (2017 et meilleur titre de disque du 21ème siècle, définitivement) et, dans une
moindre mesure, Chapel Perilous (2018) sont plus axés guitares pyromanes dissonantes et rythmiques écrasantes. Quant à Mirror (2016) et sa superbe pochette aux reflets déformants, il s’agit d’un album qui fait le lien entre les obsessions kraut-magmatiques, pilonnage indus et déchirances maladives chères du groupe. C’est même mon album préféré de Gnod.
Faisant suite à Easy To Build - Hard To Destroy, un
double LP compilatoire très instructif paru au Printemps 2021 regroupant raretés en tous genres et permettant de constater que la musique de Gnod est aussi dangereusement diversifiée que son line-up est totalement fluctuant, le collectif a publié La Mort Du Sens en fin d’année dernière. Un nouvel album des Anglais c’est toujours un événement en soi et celui-ci ne déroge pas à la règle. Assez proche de Just Say No To The Psycho Right-Wing Capitalist Fascist Industrial Death Machine – OK : j’aime tellement ce titre et je suis tellement d’accord avec que je ne peux pas m’empêcher de le réécrire en entier – La Mort Du Sens se hisse rapidement au sommet d’une discographie qui ne manque pas d’enregistrements incontournables et essentiels. Un de plus me diras-tu, oui, peut-être, mais je persiste à penser qu’être aussi prolifique sans perdre en qualité est un phénomène suffisamment rare pour être signalé.
Cinq titres seulement composent La Mort Du Sens mais chez Gnod on aime bien s’étaler et faire durer le plaisir. Ainsi la musique emprunte des chemins étonnants et accidentés, à la fois puissants et aériens. C’est très frappant dès Regimental qui culmine du côté des hautes sphères gazeuses tout en se montrant impitoyable et oppressant. Que l’on écoute le disque à un volume raisonnable ou bien très fort (ce qui est plus que vivement conseillé) le résultat sera le même : Gnod se révèle plus que jamais comme l’un des groupes les plus passionnants du moment lorsqu’il met la pédale douce sur côté le plus expérimental de sa musique et respecte un peu plus les formats traditionnels, ahem.
Un peu plus loin et malgré la légèreté de ses quelques premières secondes, The Whip And The Tongue dévoile une ligne de basse reptilienne qui fera immanquablement penser à celles des ancêtres et vénérés God tandis que l’intervention d’un saxophone renforce encore plus une filiation qui finit par prendre tout son sens (sic) sur Giro Day et ses douze minutes en forme de chef-d’œuvre. De longues minutes électrisées à la sauce psycho-noise et dont l’intro laisse entrevoir des relents de Terminal Cheesecake (d’autres ancêtres, tout aussi vénérés) période King Of All Spaceheads. Le disque négocie alors un dernier virage complètement irréel et hypnotique, l’emprise de Gnod devient inévitable et, surtout, totale. Giro Day aurait pu durer deux fois plus de temps ou même s’étaler sur les quatre faces d’un double album conceptuel, le résultat serait le même, celui d’une profonde addiction.

[
La Mort Du Sens est publié en vinyle et CD par Rocket recordings – comme très souvent avec ce label la présentation du disque est magnifiquement soignée : vinyle de couleur, pochette découpée, etc.]

 

 

mercredi 9 juin 2021

[chronique express] Gnod : Easy To Build - Hard To Destroy

 


 

Autoflagellation me voilà. Le mercredi 26 avril 2017 restera une date funeste et l’un de mes plus grands regrets de toutes ces dernières années. Ce jour là GNOD jouait à Lyon et je n’y étais pas : j’avais décidé d'aller ailleurs qu’au Sonic et donc de rater ce groupe que j’adore. Aujourd'hui je m’en mords encore les doigts – du moins ce qu’il en reste – et je n’en peux plus d’avoir à subir les quolibets incessants de celles et ceux qui ont eu la présence d’esprit et l’intelligence d’aller à ce concert (je suis orgueilleux). Le groupe étant plutôt rare, partculièrement en dehors de son Angleterre natale, j’ai surtout peur d’avoir raté là la seule occasion de le voir sur scène à moins de 10 kilomètres de chez moi (oui, en plus je suis casanier). Je me console donc avec les enregistrements de Gnod que j’écoute religieusement en me roulant par terre dans un mélange de rage incontrôlable, de désolation larmoyante et de dévotion écumante pour un groupe franchement taré. Ce n’est pas Easy To Build - Hard To Destroy, récente compilation de raretés psychotropes publiée par Rocket recordings, qui va arranger les choses et me réconcilier avec moi-même : une fois de plus ce disque est une tuerie absolue – version complètement droguée de la musique de Gnod – et chacune de ses écoutes est autant un délice insupportable qu'une exquise torture. Délivrez-moi du mal ! 



vendredi 15 juin 2018

Gnod / Chapel Perilous






Gnod only knows : ce qu’il y a de vraiment bien avec GNOD, c’est qu’à chaque nouvel album de ce groupe à géométrie variable originaire de Salford (Royaume Uni), on ne sait jamais trop à quoi s’attendre exactement. Et ce qu’il y a d’encore mieux c’est que l’on n’est finalement jamais déçu. Gnod est cependant du genre hyper prolifique, publiant au moins un nouvel album par an que ce soit sous son propre nom ou en collaboration (principalement à ses débuts avec les new-yorkais de White Hills). Et avec pas moins d’une vingtaine de longs formats sortis depuis 2007 on aurait pu logiquement s’attendre à quelques baisses de régime, des albums remplissages (publié en 2015 Infinity Machine est tout de même un triple album …), des gros plans foutage-de-gueule et bien la réponse est définitivement… non. Et encore non.

Beaucoup ont découvert Gnod via les albums Mirror (2016) et Just Say No To The Psycho Right-Wing Capitalist Fascist Industrial Death Machine (2017) et il s’agit là sûrement des disques les plus carrés du groupe, si j’ose dire. C’est à dire avec beaucoup de guitares qui jouent des riffs plus ou moins identifiables et des structures qui ressembleraient presque à des chansons (j’ai dit presque). Mirror évolue en outre vers une lourdeur quasi industrielle proche des vieux Swans tandis que Just Say No rappelle le Terminal Cheesecake des débuts. Lesquels Terminal Cheesecake servent à juste titre et très souvent de comparaison avec Gnod ne serait-ce que parce que les deux groupes ont un membre en commun : le jeune, facétieux et très déluré Neil Francis. Mais ce n’est pas tout, Gnod partage avec ses illustres et incontournables ainés le même goût pour l’expérimentation, les acrobaties sans filet de protection et le psychédélisme déviant, quoi que sur ce dernier point Gnod s’avère désormais être insurpassable dès qu’il s’agit de mélanger spirales psychotropes, lourdeur anabolisante et déflagrations hallucinogènes. 


Chapel Perilous, tout dernier album en date de Gnod, n’échappe pas à cette règle fondamentale. Sauf que, fidèle à ses petites habitudes, le groupe a justement fait comme s’il n’en avait pas vraiment et a enregistré un disque encore une fois différent des précédents tout en persistant à l’inscrire quand même dans la logique foutraque et barrée du groupe. La même chose mais autrement. Ici et ailleurs en même temps. Cette fois-ci on note un retour certain des sonorités bidouillées et inidentifiables. Passé le très épique et apocalyptique Donovan’s Daughters qui joue parfaitement le rôle de porte-étendard, Chapel Perilous s’enfonce le temps des trois titres suivants dans une sorte de dub glacial et malsain prenant des allures de torsion industrielle tourmentée. Europa, Voice From Nowhere et A Body fonctionnent ensemble, suite apoplexique transformant tout le milieu de Chapel Perilous en une longue déambulation cauchemardesque aux sonorités réfrigérées et aux résonances angoissantes. Uncle Frank Says Turn It Down vient clore l’album et marque le retour à la normale ou plutôt le retour aux guitares spasmodiques et autres rythmes martelés, faisant a posteriori la jonction avec Just Say No To The Psycho Right-Wing Capitalist Fascist Industrial Death Machine. Ce n’est pas la meilleure composition de Chapel Perilous (la meilleure étant indéniablement Donovan’s Daughters) ni la meilleure composition de Gnod tout court mais elle opère comme un retournement du groupe sur lui-même, le rappel de certains fondamentaux psyche-noise.  

Il serait pourtant faux de considérer Chapel Perilous comme un album bancal. Il a juste le (petit) défaut de commencer par l’un des trucs les plus barges et en même temps efficaces jamais balancé par Gnod dans nos petites oreilles. Moins homogène et moins monolithique qu’un Mirror ou qu’un Just Say No, Chapel Perilous propose un large éventail de soubresauts bruitistes, de spasmes psychédéliques et d’expérimentations réfrigérées si chers au groupe. Gnod n’a jamais tenté de prouver quoi que ce soit – et depuis le temps n’aurait en définitive plus rien du tout à prouver – et continue tout simplement de faire, sans se poser plus de questions. La liberté n’a pas de prix.

[Chapel Perilous est publié en vinyle et CD par Rocket recordings]