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vendredi 13 janvier 2023

Valve : Thermoclines

 



Tout est question de profondeur. Les toutes premières secondes de XXXIII ressemblent à une chute vertigineuse et inévitable, un espace-temps suspendu, un faux silence précurseur et annonciateur des masses sonores monstrueuses qui bientôt vont nous écraser, l’appel du chaos qui va nous emporter. VALVE est un groupe parisien : un chanteur très présent et diversifié – il n’a rien d’un simple beugleur sans imagination –, deux guitares tout aussi inventives et une rythmique de plomb et implacable dont on appréciera également la souplesse, via des lignes de basse distinctes et évoluées. Un groupe à la présence forte, particulièrement efficace en concert et dont Thermoclines est le premier véritable enregistrement long format. Quatre compostions dont la plus courte avoisine les sept minutes et la plus longue flirte avec le quart d’heure.
Autant dire tout de suite que Valve est un groupe qui préfère l’épaisseur, la densité et les contrastes aux bavardages sans fond. Des bifurcations et des changements, Thermoclines ne propose pratiquement que ça, mais sans aucune hésitation ni errance – changements de rythmes, d’atmosphères, de volumes, de hauteur, de textures et de couleurs, toutes les nuances et toutes les densités de noir y passent. Puisant aussi bien dans le sludge, le (post) hardcore que le doom, les cinq musiciens savent tirer parti des matières offertes et des langages déjà connus pour capter l’attention, dans le bon sens du terme : il ne s’agit pas se la raconter mais – tout simplement et on ne peut plus humainement – de raconter. Lorsqu’il y a de la double pédale, ce n’est pas juste pour le plaisir d’en rajouter. Lorsque tout s’accélère au milieu de Schism, ce n’est pas par coquetterie. Lorsque le chanteur s’époumone si violemment que l’on finit nous-mêmes par en avoir mal, ce n’est pas par volonté de montrer ses muscles. Lorsque les guitares alternent modes atmosphériques et blocs de saturation, ce n’est pas pour le décorum du chaud et du froid. Tout dans la musique de Valve a un sens et, surtout, fait sens.
La narration est donc un élément primordial. Chacun des titres, possède un vrai début et une vraie fin – vrai car on y croit immédiatement – avec entre les deux un fil conducteur tortueux mais lisible, Valve ayant, on l’a déjà dit, cette capacité hautement estimable, pour un groupe qui a choisi les difficultés des longues distances et des mouvements massifs, de nous tenir de haleine. Ecouter Thermoclines c’est accepter de nager dans des eaux troubles et sombres, quitter la surface des choses, plonger dans l’obscurité pour y chercher la lumière, trouver ce à quoi on ne s’attendait pas, des réelles surprises – la montée des guitares en mode noise entre les quatrième et cinquième minutes de Kabuki par exemple, un vrai bonheur, parce que fulgurant – et la musique de Valve de s’imposer de la meilleure des façons, syncrétique et viscérale. Une musique qui fait corps avec expertise et personnalité et qui surtout donne envie de faire corps avec elle.

[Thermoclines est publié en vinyle doré, blanc ou transparent, en cassette et même en CD par Itawak records, Moment Of Collapse, Poutrage et Yoyodyne records – l’artwork très psychémétaphorique est signé Ëmgalaï]


vendredi 16 avril 2021

Tendinite : Neither / Nor


 

Neither / Nor est un disque que j’apprécie tout particulièrement. Parce ce qu’à sa manière il se révèle entier et sans concession. Honnête et généreux. Synthétisant une certaine idée du rock, dans le sens le plus simple et le plus basique du terme. A propos du premier album de TENDINITE on pourrait parler de garage, de rock’n’roll, de noise-rock, de punk et sûrement de plein d’autres choses encore mais la musique du groupe échappe facilement au supplice de la catégorisation et de l’étiquetage paresseux. Donc voilà : arriver à prendre ça et là, uniquement en suivant ses envies et sûrement ses propres goûts personnels, différents éléments pour les ramener ensemble et les faire converger en une seule musique, sa musique à soi, cela n’a pas de prix à mes yeux. Pas la peine de faire des efforts inconsidérés pour se démarquer mais, au contraire, laisser parler son cœur. Et laisser faire la magie de l’électricité.

 



Tendinite
est un trio formé du côté de Reims en 2016 et ayant déjà publié un 10’ en 2018 et un 7’ en 2019. Un groupe de copains qui répètent inlassablement dans leur cave. Le genre de représentation pas si fantaisiste que cela et qui me vient tout de suite à l’esprit. C’est encore mon imagination qui parle mais il s’agit pourtant bien de ce que j’entends principalement dans Neither / Nor : trois garçons qui jouent de la musique par plaisir et qui sortent des disques pour la beauté du geste, celui du partage, et sans prétention aucune. Tendinite c’est donc une guitare, une basse, une batterie, du chant et surtout une énergie incroyable. Rien que l’inaugural Never Satisfied devrait convaincre les plus réticents tenants de l’orthodoxie grincheuse avec son introduction dantesque et son allure fringante et décidée.
La force de conviction est donc le premier argument imparable de Neither / Nor, un disque qui ne faiblit jamais, quels que soient la teneur et le rythme empruntés par ses dix compositions. Lentes ou rapides, punk ou plus psyché, elles possèdent toutes ce sens de l’entortillement, celui qui te donne envie de te balancer en rythme ou (pour les plus timides comme moi) de dodeliner de la tête. Le résultat est très contagieux parce que Tendinite sait composer une mélodie, sait lui faire prendre corps et sait comment la propulser bravement en l’air.
Mine de rien, Tendinite est un groupe qui n’a pas peur. La longueur du disque – et donc des compositions, majoritairement autour des quatre minutes – ne cesse de m’étonner : le trio ne s’impose jamais l’impératif de concision souvent de mise dans les musiques garage / punk / whatever mais il n’a rien non plus de bavard. Tout est bien construit, à sa juste place et la musique file allègrement, sans ostentation ni superflu. Par exemple le guitariste n’hésite pas à nous gratifier de nombreux solos, bien menés : tu connais ma réticence avec ce genre d’exercice (malgré mon passé adolescent de métalleux acnéique) mais dans le cas de Tendinite je ne trouve rien à dire à de tels agissements, bien au contraire. Le plus réjouissant étant que la guitare part en solo sans guitare rythmique derrière en appui, ce qui permet au passage de bien apprécier la basse à peine planquée en embuscade. Plus qu’un choix esthétique (et peut-être aussi un choix « économique »), cela démontre le caractère parfaitement assumé de la démarche du groupe. Un minimum d’overdubs et pas de fioritures. Encore et toujours de l’honnêteté, et de la vérité. Bravo.



[Neither / Nor est publié en vinyle noir – la plus belle des couleurs pour un vinyle – par Araki , Fuck A Duck, Hell Vice I Vicious et Poutrage records ; big up à l’artwork du disque et qui est l’œuvre de Val L’Enclume]


lundi 15 février 2021

Toru / self titled


  


 

Une pochette reprenant le détail d’un croquis de Léonard de Vinci (je l’ai lu dans les notes au verso). Et un nom faisant, effectivement, référence à un très gros roman de Yukio Mishima (je me suis renseigné auprès de l’un des musiciens du groupe). Toru est le prénom de l’un des protagonistes de La Mer de Fertilité, tétralogie testamentaire que l’auteur japonais considérait comme son grand-œuvre. Toru Yasunaga apparait dans le dernier tome intitulé L’Ange En Décomposition et est – peut-être – la dernière incarnation d’un seul et même personnage au milieu d’un récit multiple autour du Japon, depuis l’ère Meiji jusqu’à l’après-guerre et la reconstruction sous emprise américaine. Et c’est également un récit, finalement, évoquant l’irréalité du monde tel que nous le concevons et le percevons. Je n’ai jamais relu La Mer De Fertilité achevé par Mishima la veille de son coup d’éclat militariste et de son seppuku mais j’en garde le souvenir d’une lecture intense et fascinée malgré la difficulté de l’œuvre et des longueurs inhérentes aux démonstrations philosophiques et métaphysique de l’auteur (dans mes souvenirs de jeune homme de vingt et quelques années, des dizaines et des dizaines de pages sur les phénomènes de réincarnation et de métempsychose).
TORU c’est donc aussi un trio basé à Nice. Avec Nicolas Brisset à la batterie (mon informateur, c’est lui). Un musicien que l’on a déjà croisé puisqu’il joue, du moins lorsqu’il arrive à parcourir les quelques centaines de kilomètres qui le séparent de Reims et de ses deux petits camarades, avec Isaac, un autre trio dont on a abondamment parlé. Dans Toru les deux guitares sont elles tenues par Heloïse Francesconi et Arthur Arsenne qui par ailleurs officient au sein de HHH, groupe entièrement dédié à la musique synthétique analogique et modulaire (là aussi je me suis renseigné).

Heureusement pour nous et à la différence de La Mer De Fertilité la musique de Toru n’a jamais rien de fastidieux. Le premier album du groupe possède une immédiateté absolument remarquable. Comme si les trois musiciens jouaient là, devant nous, naturellement et librement, en direct. En fermant les yeux on imagine très bien Nicolas raclant la tranche de ses cymbales ou frappant la peau de ses fûts avec ses baguettes ; on pense à Arthur frottant les cordes de son instrument avec un tournevis en guise de plectre tout en les triturant de son autre main ; on se représente parfaitement Heloïse manipulant les effets de sa guitare pour sculpter des sons toujours plus étranges. La musique de Toru jaillit, dès le départ torrentielle et tribale mais pas exclusivement, ouvrant en grand une porte vers tous les possibles, refusant de rester dans un seul et unique registre, désignant d’entrée l’épicentre de ses secousses telluriques puis s’éloignant de ce point de départ grondant, tournant autour, l’oubliant, y revenant, passant par dessus, essayant de l’effacer puis de le retrouver, etc. Tout est question de processus et de narration autour d’idées foisonnantes et pour se faire les trois Toru multiplient autant qu’ils le peuvent les langages, les techniques, les volumes, les durées, les intensités.
Bien que systématiquement instrumentale – exception faite d’un 1, 2, 3, 4 ! tout ce qu’il y a de plus rock’n’roll en introduction de Trotteur Orlov et renvoyant, mais peut-être n’est-ce là qu’un pur hasard, à The Map des Deity Guns – la musique du groupe ne reste pas dans un seul registre et mélange noise, post, proto, free, truc et machin avec un sens de la temporalité qui laisse béat d’admiration. Entre autres, le rythme régulier de la batterie sur la deuxième partie de Diligence se rapproche curieusement du battement rassurant et inflexible d’une vieille horloge de campagne, une de celles dont le mécanisme est entrainé par la force de poids qu’il faut sans cesse remonter, tandis que les deux guitares jouent délicatement mais assurément au chat et à la souris.
L’album est d’une densité rare et sa durée relativement courte pour un enregistrement de musique instrumentale (37 minutes) n’enlève rien au sentiment d’achèvement et de dépaysement que l’on peut ressentir à son écoute. Mais en parlant d’achèvement je ne veux pas dire que Toru prétend faire le tour de la question : bien au contraire le groupe reste perpétuellement en état de recherche ; tout comme par dépaysement je n’entends que l’invitation à être emmener toujours plus loin. Jamais un locked groove placé en fin de disque ne m’aura semblé plus pertinent.

 

[le premier album sans titre de Toru est publié en CD et en vinyle par Araki records, Jarane, Pied De Biche et Poutrage records]

 

mercredi 10 février 2021

[chronique express] Mange Ferraille / Erba Spontanea



 

Erba Spontanea est la suite logique et attendue du premier album sans titre de Mange Ferraille. Trois années séparent les deux disques, trois années visiblement mises à profit pour étoffer et perfectionner la musique cyclique, répétitive, millimétrée mais organique du trio. Sauf que cette fois Anthony Fleury (guitare baryton, orgue et voix), Thibault Florent (guitare et orgue) et Etienne Zemniak (batterie) ont fait le pari d’un seul et long titre à épisodes, étalé sur près de quarante minutes : Erba Spontanea développe inlassablement ses tourneries, affole inexorablement le tensiomètre et transforme circonvolutions répétitives et micro-décalages en maelstrom pyrotechnique et en mantra tribal. Ecouter ce disque c’est comme contempler une éruption volcanique au ralenti, se délecter voluptueusement de la température qui monte, oser s’exposer avec hardiesse aux morsures impitoyables du feu et finir complètement enseveli et possédé, jusqu’au cri, entre stupéfaction et fascination

 

 

mardi 30 juin 2020

La Chasse / Sidera


On avait laissé ou, plus exactement, les deux filles de LA CHASSE nous avaient laissés au beau milieu d’une forêt millénaire, abandonnés dans le noir, parmi loups et autres bêtes féroces, gibier d’une entité obscure et affamée. Noir Plus Noir Que Le Noir était (est) un album brut et abrupt, d’un minimalisme lourd et oppressant, tribal, incantatoire, fiévreux, sombre, collant, puant la décomposition, caverneux… Un disque entre doom et post punk, tirant de l’un sa lourdeur et son épaisseur sonore, empruntant à l’autre un lyrisme noir et sacrilège.
Sur son deuxième album Sidera le duo renoue avec une bonne partie de ces éléments tout en les agençant différemment, en fait non, disons plutôt : avec plus d’efficacité. En choisissant d’en mettre certains davantage en avant et en en atténuant quelques autres. Sidera se veut moins punk – je veux dire : dans la forme mais pas dans l’esprit – et plus mystique, cosmique peut-être, La Chasse gardant sa part de ténèbres mais l’éclairant d’une lumière autre. Effleurant la beauté, tournant tout autour mais sans vouloir l’enfermer, sans doute parce que la beauté appartient à personne et que tout au plus c’est nous qui lui appartenons, dans la fascination qu’elle exerce sur nous. Mais La Chasse ne joue pas non plus sur ce registre là, séducteur à bon marché. Plus que jamais la musique de duo envoute tout comme elle peut se montrer très inconfortable, désormais moins partie de vénerie sauvage chez la comtesse Zaroff que sacrifice rituel.

 


Réenregistré pour l’occasion – puisque ce titre figure déjà sur une cassette partagée avec AvaleLes Bergères de l’Apocalypse ouvre Sidera avec majesté. Comparer les deux versions nous apprendra qu’entretemps et que depuis ses premiers enregistrements le duo a souhaité apporter plus de maitrise à ses textures sonores, à sa musique. Enregistré par Seb Normal et masterisé par Julien Louvet, une fine équipe déjà à l’œuvre sur Noir Plus Noir Que Le Noir, Sidera impressionne d’emblée par l’ampleur et le rendu d’un son à la chaleur animale mais racée. Nous voilà donc prévenus : nous ne sommes pas confrontés à n’importe quelle bête. La noblesse et l’élégance ne sont cependant pas les objectifs premiers de La Chasse, certes non et c’est tant mieux. Encore une fois aucune volonté de plaire juste pour simplement plaire mais celle de faire encore mieux, plus fort, avec toujours plus de singularité et d’indépendance.
Sidera
est placé sous le signe des sortilèges. L’illustration de la pochette est très belle et révèle sans le dévoiler totalement tout le fourmillement du disque. S’agit-il de la représentation d’une divinité païenne ? Est-ce un monolithe à la signification oubliée ? Un outil pouvant servir d’objet sacré lors d’un rituel ? Un talisman ? Un bijou taillé dans une pierre de lapis lazuli ? La couleur et la texture minérale de cette forme interpelle également : on dirait presque un bout de ciel, entre nuages et galaxies étoilées. On ne sait pas grand chose et surtout on ne saura jamais rien. Mais il n’y a rien de mieux qu’un tel artwork accompagnant un enregistrement avec autant de justesse ; tout comme il n’y a rien de mieux que d’écouter un disque tout en regardant sa pochette et en se disant, mais oui ! c’est ça ! Cette lumière qui vient d’ailleurs.
Et la musique de La Chasse de nous emmener elle aussi, toujours plus ciselée mais toujours aussi lourde. Une sorte de doom incantatoire sur fond de lignes de force vrombissantes dessinées par une basse parfois tellement grésillante et nappée qu’elle se transforme en moulin à textures ; une musique au tribalisme ensorcelé et accompagnée de rythmes païens. Sans oublier le chant dont je me demande si sur quelques unes des huit compositions de Sidera il ne serait pas principalement à base d’onomatopées, comme des formules magiques dont seule La Chasse connaitrait les secrets et la réelle signification. Les hurlements se mêlent aux mélopées, la violence à la beauté, la chaleur à la froideur et la canopée de l’immense forêt rejoint l’horizon sidéral. Magie.

[Sidera est publié en vinyle par 213 records, Cheap Satanism, Donnez Moi Du Feu, Et Mon Cul C'est Du Tofu ?, Jarane, Mammouth records et Poutrage records]

jeudi 8 août 2019

Hippie Diktat / Gran Sasso


A nouveau je me dis que je devrais en finir une bonne fois pour toute avec mes obsessions habituelles. Et là en plus je me dis que je devrais vraiment envisager de partir en vacances pour un endroit où il fait un peu frais voire même carrément froid et puis aussi carrément choisir un endroit où il peut pleuvoir d’une minute à l’autre – en fait je ne vois que la Bretagne qui puisse actuellement correspondre à de tels critères, genre du côté du Finistère ou des Côtes d’Armor, enfin bref… Arrêter de penser toujours à la musique, de ne parler que de musique et de ne vivre qu’à travers elle. Sinon je vais finir par me transformer en étagère à disques d’un modèle suédois low cost fort courant mais assez peu solide (ou, dans le pire des cas, je me transformerais en fichier mp3, ce qui ne serait pas totalement incompatible avec cette maigre existence virtuelle que je distille petit à petit au travers de cette gazette internet qui souvent me prend beaucoup plus de temps que je ne le voudrais).
Seulement voilà, je suis un obsédé. Et je repense souvent à ce concert qu’Hippie Diktat a donné il y a un tout petit mois au Périscope et que je ne parviens pas à me sortir de la tête. Sur le coup j’ai quand même réussi à déclarer à qui voulait bien m’entendre (et me lire) que ce concert d’Hippie Diktat était d’ores et déjà assuré d’atterrir en bonne place sur le podium gagnant de mes meilleurs souvenirs de concerts de l’année 2019. Et je le pense toujours. Maintenant, il y a également ce disque, c’est le troisième du groupe, qu’Hippie Diktat a publié à la fin de l’hiver : il s’appelle Gran Sasso, Gran Sasso étant le nom d’un massif montagneux situé au centre de l’Italie. Ce qui éclaire davantage sur la signification de l’artwork du disque mais pas totalement non plus : les photos de montagnes et de blocs rocheux sur les recto et verso de la pochette ont en fait été prises en Chine et à Taiwan… Va comprendre…




… Il y a quelque chose d’inquiétant ou de menaçant dans ces illustrations. Quelque chose de noir et de rampant. Puis d’éclatant, dans le sens d’éclairé mais également d’explosif. Les contrastes entre noirs et blancs sont saisissants, quelques striures et cassures ont été rajoutées et derrière la désolation de ces paysages minéraux et accidentés on peut sans peine sentir toute la puissance chaotique d’une nature en plein mouvement. Une nature qui gronde, une nature qui se contorsionne doucement, dont le moindre tremblement engendre des accidents, des catastrophes, de nouvelles failles, des naissances. Une nature inflexible – il n’y a que l’être humain pour toujours penser qu’elle ne peut pas l’être –, une nature qui dicte ses lois, celles d’une réalité brutale et implacable, et une nature qui tire une grande partie de sa beauté de toute cette violence. Ce que je viens de décrire est ce que l’on appelle de la fascination, non ? En tous les cas j’éprouve de la fascination face à telles images. Et j’imagine que c’est exactement le même genre de fascination que l’on peut éprouver face à des eaux tumultueuses, des forêts millénaires balayées par la tempête d’un jour, des sommets montagneux (encore) qui se dressent jusqu’au ciel, des glaciers qui se fendent d’un coup en mille craquements réverbérés, un ciel d’étoiles inaccessibles qui dessinent des formes spectrales et des schémas mythologiques, les cris des animaux qui se mêlent aux crépitements de l’incendie qui les poursuit inlassablement, les fissures d’un lac de sel asséché par le soleil, le bruissement de la taïga au printemps.
Et telle est la musique d’HIPPIE DIKTAT sur Gran Sasso. Une musique qui s’apparente à des phénomènes naturels d’une brutalité et d’une beauté hypnotisantes. Jamais le groupe n’a sonné aussi grave – Antoine Viard joue du saxophone baryton tandis que le guitariste Richard Comte est accordé tellement bas qu’il déploie d’épaisses ondes que souvent on aurait du mal à qualifier de riffs – et va toujours plus loin dans les épanchements et les coulées de laves soniques. Lorsque en concert je regardais Julien Chamla jouer de la batterie, je me disais que ce garçon réussissait à lui tout seul quelque chose que presque personne n’ose réellement essayer ou même envisager : avec ses allures de métalleux ténébreux (mais barbare) il insuffle à Hippie Diktat toute la force motrice dont le groupe à besoin pour s’exprimer ; avec ses gestuelles de jazzman il lui apporte toutes les nuances et toutes les ouvertures dont le groupe a également besoin pour générer ces évènements et ces accidents sans lesquels la vie – ici la musique – ne serait pas ce qu’elle est. Sur Gran Sasso Hippie Diktat crée la confusion des genres entre free jazz, noise rock et doom, insistant parfois jusqu’à l’hypnose et un pointillisme respiratoire entre kraut sub-rythmique et musique minimale.
Mais ce qui me fascine toujours plus dans Gran Sasso ce sont toutes les aspérités qui prennent naissance le long de ses parois rocheuses. Ou les bulles sonores qui s’échappent de ses coulées de lave. Les tourbillons engendrés par différents courants contraires. Tout ce qui fait que derrière son côté monobloc et massif cette musique respire de mille et une façons. Cela me fascine – encore une fois – et cela m’émeut au plus au point parce que j’y sens toutes les palpitations d’une nature musicale et d’une vie indomptables mais tellement fortes et tellement belles. J’y sens comme un éveil, une envie, une volonté, un triomphe. Et une promesse. Une promesse qui nous délivre au lieu de nous enfermer.

[Gran Sasso est publié en CD et en vinyle par Carton records, le Collectif Coax, Nunc. et Poutrage records]

mercredi 24 avril 2019

Poutre / Last In First out


La logistique est ta grande passion ? Tu t’intéresses aux histoires de stockage et de rotation de marchandises ? Ça te plairait vraiment de travailler dans un entrepôt et de brasser huit heures par jour des trucs plus ou moins lourds dont tu as strictement rien à foutre, tout ça pour un salaire de misère et avec tout le mépris condescendant de ta hiérarchie ? Ça te conviendrait de t’agiter pour rien et attendre que sonnent 17 heures, attendre que la vraie journée et donc la vraie vie – celles où tu peux désormais faire des choses pour toi et uniquement pour toi – commencent enfin ? Moi non. Si je te demande tout ça c’est parce que « Last In First Out » (L.I.F.O pour les professionnels purs et durs, Dernier Entré Premier Sorti pour les francophones) est une procédure de stockage ou plutôt le constat d’une mauvaise gestion de stock – la bonne étant plutôt, tu l’auras compris, le First In First Out pour une meilleure rotation des biens et une parfaite optimisation des ressources matérielles. Mouhaha, quel ennui.
Et donc… ce titre Last In First Out, troisième et tout nouvel album des arlésiens de POUTRE, loin de nous tenir enfermés au milieu d’un hangar en tôles ondulées (froid persistant en hiver et chaleur étouffante en été) et coincés entre deux rayonnages infinis à réceptionner des marchandises, les dispatcher, les ranger et les ressortir un peu plus tard pour les expédier, nous propulse ailleurs : Last In First Out est le signe qu’il ne faut pas se laisser faire et que les choses peuvent et doivent être différentes de ce qui nous est imposé, que l’humain n’est pas une marchandise. Alors pas besoin de chaussures de sécurité ni de gants de protection pour écouter le nouveau disque du trio, Last In First Out ne parle pas du cauchemar professionnel des magasiniers et des manutentionnaires mais il y est à nouveau question, puisque cela a toujours été le credo de Poutre, d’urgence, de rage et d’émotions. D’électricité et de surtension. Les seules choses qui tournent vite et dans le bon sens avec ce disque c’est la galette de vinyle en elle-même, la grande roue prise en photo par Pierrot Conger (guitariste du groupe ami et marseillais Conger ! Conger !) qui orne la pochette et, bien sûr, la musique de Poutre. Pour le reste, je prends ce titre Last In First Out comme une sorte d’injonction, quelque chose comme « pas de temps à perdre ! barrons-nous d’ici ! » et même comme un « va chier connard ! » à la gueule de tous les donneurs d’ordre et autres normalisateurs adeptes du rayonnage au millimètre-carré.




Bill Muray est peut-être (et sûrement) un hommage à l’acteur d’Un Jour Sans Fin et démarre sur une stridulation corrosive de la guitare, donnant le coup d’envoi d’un disque où les compositions sont parfois très rapides et toujours furieuses, jouées pied au plancher et drivées par une section rythmique totalement impeccable. Le son de la basse est particulièrement tendu et sec tandis que la batterie frappe décidemment et précisément juste – les mots efficacité et rage prennent tout leur sens. Mais ce qu’il y a de remarquable c’est l’intelligence de cette rythmique qui, tout en déployant une telle énergie et tout en faisant preuve d’un tel acharnement, groove toujours au maximum (surtout lorsqu’en même temps le chant lance des what’s going on ? vindicatifs comme pour la pousser davantage). Un groove inhérent à la musique de Poutre et qui ne fait que prendre de l’ampleur, laissant une empreinte durable, qui envahit tout : même en écoutant Last In First Out tranquille peinard à la maison*, comme de rien ou en rêvassant, il est difficile de faire la sourde oreille et de ne pas être contaminé par cette folie, l’envie de (se) bouger compulsivement est plus forte que tout le reste.
Un autre gros point fort de la musique de Poutre c’est les mélodies. En plus du côté incisif et tranchant de la guitare il y a toujours – toujours – cette volonté de briller, je ne veux pas dire briller pour nous en mettre plein les yeux (les oreilles) : j’aime particulièrement ces longues introductions pendant lesquelles la guitare prend tout son temps pour nous découper scrupuleusement les nerfs en menus morceaux et les faire revenir en persillade – c’est le cas de L.I.F.O. ou de From Light To Dust. L’introduction de My Mind est elle un peu différente parce qu’elle joue davantage la complémentarité entre le couple basse/batterie et la guitare, cette dernière prenant un malin plaisir à s’intercaler dans les rouages rythmiques et là encore il en résulte une hausse inévitable du niveau énergétique général. Avec une durée dépassant les sept minutes My Mind est presque un titre lent (pour du Poutre) qui joue la carte de l’obsession et lorsque l’explosion survient elle n’en est que plus efficace, laissant la place à un long final pendant lequel la guitare dessine ses enroulements soniques, un vrai feu d’artifice. 

Mais parlons un peu du chant. Je trouve toujours assez incroyable la capacité du groupe à donner autant de relief à celui-ci (ainsi qu’aux paroles) alors que quantitativement le chant n’occupe pas la place la plus importante dans Last In First Out. Poutre pourrait n’être qu’un groupe principalement préoccupé de musique et ne plaçant un peu de voix que parce qu’il faut bien en mettre de temps en temps mais ce n’est pas ainsi que cela fonctionne avec les arlésiens : bien qu’adepte des raz-de-marée musicaux le trio prend également à cœur de ramener régulièrement et resserrer son point de gravité autour de ce chant succin mais toujours attendu – un chant sec et scandé, crié ou déformé mais intelligible. Les exceptions sont Paulawnia et Souvenirs De Demain, deux instrumentaux qui arrivent à se passer de toute voix/chant grâce à leurs particularités de composition respectives : une section intermédiaire à tomber par terre parce que totalement groovy (on y revient) pour le premier et, pour le second, un court passage tellement emprunté à Fugazi que je ne peux qu’y voir un hommage sincère et dévoué au groupe de Washington D.C.
Enfin Last In First Out ne serait pas ce qu’il est sans l’aide et l’apport de Nicolas Dick qui a assuré l’enregistrement, le mixage et le mastering du disque. Le son obtenu est d’une cohésion qui frise la perfection parce qu’avant toute chose il respire, plaçant chaque instrument (chaque piste) de façon identifiable dans le mix, et sans écraser les autres. Ce qui n’empêche donc pas Last In First Out de faire bloc, d’aller droit au but sans se vautrer dans le simplisme, comme une énorme boule de feu résultant d’explosions en série, comme une bonne décharge d’adrénaline en plein dans nos têtes éberluées. L’obsession acharnée et abrupte de Last In First Out demeure ainsi exempt de toute facilité et de toute complaisance. Un vrai remède contre l’apathie et le mensonge pour un album maniant comme jamais jubilation et rage, foudre et lumière, ténacité et clairvoyance.

[Last In First Out est publié en vinyle blanc par Assos’Y’Song, Boom Boom Rikordz, Day Off, Katatak, Poutrage records et Rejuvenation records]

* à la maison : au moment où j’écris cette chronique Poutre est en fin de tournée et j’espère que tu n’as pas raté le groupe lorsqu’il est passé vers chez toi ; sinon il est évidemment prévu qu’il ressorte de temps à autre de sa tanière comme le 31 mai à Nîmes pour le This Is Not A Love Song Festival ou, pour les lyonnaises et les lyonnais, le 18 mai au bar des Capucins en compagnie de Grand Plateau et de Burne…


jeudi 17 janvier 2019

Fleuves Noirs / Respecte-moi






Je dois avouer qu’au départ j’ai vraiment eu du mal avec Respecte-moi, tout premier album de FLEUVES NOIRS. Et il m’arrive encore, mais de plus en plus rarement, de ne pas y comprendre grand chose (ce n’est pas non plus ce qu’il y a de plus grave dans la vie). Sans doute en est-il ainsi avec les disques dont j’attends beaucoup trop – l’idéalisme en matière de goûts musicaux devient alors une sorte de maladie honteuse – et celui-ci n’a pas tout à fait eu l’effet escompté sur moi. Les symptômes de l’addiction n’ont pas été immédiats, cela n’a pas été le coup de foudre instantané, l’étreinte charnelle, la folle passion ni le baiser du tueur. J’ai écouté Respecte-moi un nombre déraisonnable de fois ; puis je ne l’ai plus écouté du tout ; avant de recommencer à le faire, encore, à différents moments, dans différentes conditions et différentes positions. J’ai cru enfin voir la lumière, même vacillante, j’ai cru sentir le début d’un frémissement, avant de me retrouver de nouveau face à un mur. Pas un mur du son, ni même un mur d’incompréhension mais un mur… de désamour : la noirceur ironique et la folie mongoloïde de Fleuves Noirs me sont apparues bien ordinaires et ne me touchaient presque pas, pas plus qu’elles ne me faisaient peur. J’en avais vu et surtout j’en avais déjà entendu bien d’autres.

Pourtant tous les ingrédients semblent réunis pour faire de Respecte-moi un disque largement au dessus du lot. Mais la théorie et la pratique ce n’est pas la même chose : Respecte-moi gagne peut-être le grand prix de l’originalité parce que voilà un disque dont on se souvient et qui ne laisse pas indifférent mais il perd celui de l’obsessionnel rigolard, ce qui est un peu dommage pour un groupe qui joue à fond la carte du délire foutraque et halluciné. On retrouve ici l’ancienne section rythmique de feu Berline0.33 et je suis très heureux d’avoir des nouvelles de ces deux là, j’oserais presque affirmer qu’ils me manquaient et ils constituent un argument de poids non négligeable en faveur de la musique de Fleuves Noirs, l’un de ses atouts principaux et l’une de ses qualités premières – un couple basse/batterie jouant autant la souplesse que l’appui, c’est plutôt rare. Ensuite il y a un chanteur / shaman échappé de Cheyenne 40. Un vrai débile au cœur pur comme je les aime, spécialisé dans les borborygmes vocaux inintelligibles et au seuil de l’agaçant, sorte de croisement entre John Lydon qui aurait perdu son dentier, Mark Mothersbaugh (avec des cheveux longs) et Gibby Haynes (avec des lunettes cerclées). Enfin le guitariste, malgré toute sa discrétion (il est loin d’occuper la première place dans le mix), joue un rôle prépondérant, celui de l’électron libre et de l’élément qui fait ressortir tous les autres en semant le trouble.

Dès Jean Roulin c’est presque une affaire entendue que basse et batterie d’un côté et chant de l’autre ont un champ d’action certes plutôt large mais bien défini et bien délimité et qu’ils n’en sortiront pas ou que très rarement, respectant les préceptes qui établissent l’architecture de base et la nature des compositions de Fleuves Noirs. Par contre la guitare papillonne et virevolte constamment, seul élément subtil et aérien – bien que très souvent dissonant voire bruitiste – au milieu d’une grosse boucherie psyche-noise qui en rajoute constamment. Les meilleurs titres sont logiquement ceux sur lesquels le couple rythmique redonde et mouline du chou-rave tandis que le chant glaviote toujours plus de sauce harissa-mayonnaise-nutella sur les murs : un tel dispositif devient source d’irritabilité aigue et permet à la guitare de faire ce qu’elle veut avec nos petits nerfs en pelotes et d’asséner le coup de grâce. Toutefois cette mécanique bien huilée montre toutes ses limites sur Hesitanza, composition barbante et trop linéaire qui ne fait que s’enliser sans jamais décoller et qui est pour beaucoup dans mes premières réticences à l’égard de Respecte-moi.

Je ne ferai aucun mystère qu’à la première face de Respecte-moi je lui préfère largement la seconde que j’écoute bien plus souvent : elle donne à entendre Bambu / Con Moto qui est le jumeau hétérozygote (et donc réussi) de Hesitanza ; surtout cette seconde face se termine avec Loufresnaere qui est le meilleur morceau du disque parce que le plus varié et le plus sophistiqué : sa construction en forme de trip-tyque échappe toujours plus aux règles du bon goût formaté mais également aux modes opératoires précédemment mis en place par Fleuves Noirs. La guitare, ici beaucoup plus présente, gagne autant en miraculeux qu’en tumultueux tandis que basse, batterie et chant s’aventurent en dehors que leurs rôles habituels (avec l’appui bienvenu d’un synthétiseur crépusculaire). C’est dans les eaux agitées et réellement dangereuses de ce Fleuves Noirs là que j’aurais volontiers préféré me noyer. Bambu / Con Moto, Loufresnaere mais également Il est Beethoven Deux Heures (!) portent en eux toute la réussite et donc toutes les promesses d’un groupe dont j’espère quil ne s’arrêtera pas en si bon chemin car après tout Respecte-moi n’est qu’un premier disque, avec ses qualités et ses défauts, donc peut-être le point de départ vers quelque chose d’encore meilleur. En tous les cas Fleuves Noirs est un groupe à suivre.

[Respecte-moi est publié en vinyle transparent par Etienne Disc, Jarane, Poutrage records, Smart And Confused, Tandori records et Te Koop records]

mercredi 5 décembre 2018

iSaAC / Évasions Manquées


Évasions Manquées : lorsqu’il a atterri entre mes petites mains un beau jour de septembre, je n’ai pas eu la présence d’esprit de demander aux trois membres d’iSaAC d’où venait le nom – tellement énigmatique – du nouvel album du groupe. La réponse est très simple et elle figure sur la pochette du disque : Nu Aux Ecchymoses est une peinture de Paul Rebeyrolle et elle fait partie d’une série intitulée…  Évasions Manquées. Qu’est ce qui a poussé un groupe de Reims à nommer son disque d’après une série de peintures exécutées entre 1979 et 1982 par un artiste originaire du Limousin ? Quelles visions ces peintures ont-elles fait naitre chez les trois musiciens ? Quelles révélations, quelle épiphanie ? Je n’en sais rien mais j’aime énormément ce genre de mystère parce qu’il s’agit d’un mystère qui me « parle »….
Nu Aux Ecchymoses est une œuvre figurative dont tout réalisme ou plutôt naturalisme est en fait absent : ce corps nu accroupi sur tas un tas de déchets (?) tentant de masquer son visage et une partie de son corps derrière des vêtements en lambeaux pourrait tout aussi bien être un fantôme échouant à s’arracher à la violence du monde ; un corps torturé de vie souhaitant se transformer en cendres. Ce que le tableau transmet avant tout, ce sont les sentiments de noirceur, de colère. Et pourquoi pas de révolte également. Plus simplement il me semble qu’en choisissant cette peinture iSaAC a voulu donner quelques indices sur l’identité de sa musique. Une identité de mouvements, de progression chromatique à peine constante, de noirceur faiblement éclairée, une représentation fuyante, mais en vain.





La dernière fois qu’iSaAC avait donné de ses nouvelles c’était pour
un split partagé avec Térébenthine (2014) qui, déjà, faisait largement oublier les premiers enregistrements du groupe (Herpès Maker, un CD datant de 2011). Mais c’était il y a quatre ans. Et de publication en publication iSaAC ne cesse d’évoluer et de surprendre. Chose difficile pour un trio qui pratique une musique instrumentale qui à ses débuts faisait principalement se rencontrer noise-rock taillé au silex et mathématiques appliquées. Les changements sont désormais aussi subtils qu’ils sont réels : iSaAC ne cherche plus à compliquer les choses ni à surligner ses intentions pour s’exprimer. Au contraire le groupe dégraisse et dépèce à tout-va, joue énormément sur les ambiances et les répétitions, dramatise parfois en exposant quelques moments d’emportement mais se refuse à jouer la carte de la progression théâtralisée et grandiloquente – iSaAC n’est pas un groupe de post-rock qui joue au yo-yo sentimental et démagogique. Par contre ce qui est très étonnant et très original, c’est ce processus qui pousse les trois musiciens à utiliser frontalement la carte de la répétitivité et celle du délitement. Le monde tangible et appuyé ne disparait pas vraiment… il se déforme, il se transforme, se recroqueville et se ramifie en même temps ; sa mutation est énigmatique mais semble t-il nécessaire, nouvelle incarnation d’un gris diaphane mais authentique.
On se perd dans les trois longues compositions d’Évasions Manquées. On s’y perd parce qu’encore une fois le principe de narration – avec un début, un milieu et une fin, youpi – en est absent : Aliocha, Molloy et Évasions Manquées se vivent à la seconde près, comme lorsqu’en marchant de nuit on suit son ombre qui avance en décalé sur le trottoir. Mieux : cette ombre s’allonge, s’altère, dévie, disparait à intervalle régulier. Puis elle réapparait à chaque fois que marchant toujours on franchit la limite du halo d’un nouveau lampadaire ; toujours la même ombre mais différente dans ses formes et ses mouvements, sorte de cinématique d’un état naturel et infini. Les « débuts » de chaque composition sont donc abrupts tout comme les « fins » sont frustrantes. Ces débuts et ces fins qui n’en sont pas vraiment parce que ce qui compte c’est ce qu’il y a entre les deux, cette itinérance infinitésimale au fantastique indicible, ni inquiétant ni rassurant. Juste complètement ailleurs. C’est un rêve.

mercredi 1 août 2018

Louis Minus XVI / De Anima







Je me suis toujours demandé d’où vient le nom de ce groupe, LOUIS MINUS XVI. A vrai dire je n’en sais toujours rien même si j’ai fini par obtenir un semblant de début de réponse : Louis Minus XVI est l’extension à quatre musiciens d’un duo initial composé de Maxime Petit (guitare sèche et banjo*) et d’Adrien Douliez (saxophone alto) et portant le nom de Louis Minus II – une formation découverte il y a quelques semaines de cela en concert et que je ne peux que chaudement recommander si elle venait à jouer de par chez vous, en attendant, un jour, peut-être, pourquoi pas, un véritable témoignage enregistré. Donc, je disais : si vous ajoutez Jean-Baptiste Rubin (saxophone ténor) et Frédéric L’Homme (batterie) au duo de base, que vous mélangez tout ça bien tout comme il faut en pétrissant avec les doigts, que vous secouez la tête en bas et que vous servez à la bonne température vous obtenez un Louis Minus XVI bien chaud les marrons, bien pétillant, bien relevé et bien goûtu. Évidemment cela n’en dit pas beaucoup plus sur l’étrange patronyme du groupe mais c’est comme avec cette vieille histoire de la poule, de l’œuf et du doigt de dieu : on s’en fout complètement.

Tout comme il semblerait bien hasardeux et téméraire d’affirmer que Louis Minus XVI est un groupe de (free) jazz suffisamment amoureux transi de la Sainte Électricité pour réussir à se faire passer pour un groupe de (noise) rock tombé les quatre fers en l’air dans un chaudron magique de freeture. De Anima vient même brouiller encore plus les pistes puisque le troisième album du groupe – après un trop long silence de quatre années – ne confirme qu’une seule chose : Louis Minus XVI peut aussi bien satisfaire vos penchants cérébraux que vos désirs de fulgurances. Et même vos envies de rêveries et d’entre-deux.
Et bien qu’il soit un peu court, De Anima se révèle être un album débordant d'accomplissements parce qu’il développe et explore de multiples possibilités et horizons. Tout en se gardant bien cependant de donner l’impression d’avoir fait le tour définitif de la question. Lustig Taurig partage avec I want You Lemchaheb ce sens de l’approche par glissements, petites saccades rythmiques faisant le lit des entrelacs de plus en plus explosifs des saxophones. C’est à la fois accidenté, percutant, et envoutant, évident – les quatre musiciens de Louis Minus XVI étant maitres dans l’art de faire monter la tension tout en laissant une place de choix aux stridulations aiguisées mais aussi au côté charmeur et poignant des mélodies.

Comme son nom l’indique Violence Gratuite est la composition hardcore de De Anima. Deux minutes et demie seulement de cavalcade et de frénésie qui permettent à Louis Minus XVI de renvoyer les macho-sexistes et sportifs haineux de Sick Of It All ou de Kickback dans leurs clapiers respectifs (mais non je déconne…). En tous les cas Violence Gratuite donne dans la vocifération et le martèlement avec toujours en ligne de mire cette volonté de tenir en haleine. Une Certaine Dose De tendresse est la quatrième et dernière composition de l’album et il me semble que, de prime abord, il s’agit également de l’élément le plus cérébral de De Anima. Plus de complexité rythmique, plus de trigonométrie quantique** plus de sécheresse et plus d’ascèse… en résumé plus de tûts, plus de pouêts, plus de bips, plus de nut-nuts, plus de schtongs, plus de poumtchaks pour une nouvelle montée implacable qui fait posément jaillir la lumière et la lenteur avant une ultime embardée. Aventureuse et téméraire, la musique de Louis Minus XVI demeure imprévisible et, en même temps, elle se révèle extrêmement familière. Ce qui la rend aussi unique et tellement indispensable.



* sauf que dans Louis Minus XVI Maxime joue de la basse électrique et cela change beaucoup de choses
** quoi ? cela n’existe pas la « trigonométrie quantique » ?