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vendredi 25 novembre 2022

Skin Graft Records Presents​.​.​. Sounds To Make You Shudder !

 

Sounds To Make You Shudder ! (« des sons à vous faire frissonner ») est une nouvelle compilation estampillée Skin Graft, le label de Chicago initié par Mark Fischer (et Rob Syers), une indispensable et prestigieuse maison chérie des nerds à lunettes amateurs de bruits qui font mal et autres noiseries déviantes ou arty. Le titre du disque s’explique par la thématique choisie, celle du divertissement sociétal, horrifique et traditionnel aux Etats-Unis : j’ai nommé Halloween. L’artwork est à l’avenant et, comme toujours avec le label, très drôle option comics décalés, bref tout ça s’annonce on ne peut mieux.







Commençons par le haut du panier : Horror Show est l’un des meilleurs titres de USA Nails qui est l’un des tout meilleurs groupes du moment (et pas qu’en Angleterre). Rien que ces quatre minutes furieuses et radicales de noise punk atterrissant dans le bizarre et l’inconfort nébuleux mériteraient que l’on se procure Sounds To Make You Shudder ! et, cela ne dépendrait que de ma petite personne, je t’aurais volontiers réduit tout ce merdier de compilation à un single de killers, un beau 7’ pétaradant avec USA Nails d’un côté et les Berlinois de Cuntroaches de l’autre, histoire de faire bonne figure et de tout dévaster.
L’arbre ne doit pourtant pas cacher la forêt. Outre les monstrueux Cuntroaches déjà cités, quelques très belles surprises nous attendent, à commencer par Shatter On Impact. Derrière ce nom se cache un nouveau groupe avec le batteur Blake Flemming (ex-Dazzling Killmen, ex-Laddio Bolocko) et dont le Amar’s Volta instrumental et délicatement progressif n’est étonnamment pas pour me déplaire. Toujours dans la catégorie ex-Dazzling Killmen, on retrouve le guitariste/chanteur Nick Sakes dans Upright Forms qui revêt une forme plus classique et nettement moins aventureuse bien qu’assez hargneuse, avec une pointe d’étrangeté désuète due à la présence d’un orgue vieillot. Rayon excellente découverte – en tous les cas pour moi – on parlera du duo Terms avec le guitariste Chris Tull (Gran Ulena, Yowie) et le batteur Danny Piechocki (Ahleuchatistas) qui pourtant ont déjà publié un album et un EP chez Skin Graft en 2020… il va vraiment falloir que je rattrape mon retard et que j’écoute attentivement tout ça. En attendant, leur Mouthfull Of Moss pète carrément le feu.
On notera le côté rigolo de la collaboration entre David chatty Yow et Yowie. The Spider’s Greeting est un peu anecdotique mais convient parfaitement comme titre d’ouverture d’une telle compilation. De leur côté les géniaux Psychic Graveyard ne font rien d’autre que du Psychic Graveyard, il est indiqué qu’un certain John Dwyer a collaboré en remixant Is There A Hotline ? mais on ne s’en rend pas vraiment compte, ceci accréditant la thèse de plus en plus couramment défendue dans le monde libre que John Dwyer en fait n’existe pas (OK, j’exagère un peu : la version originale – moins synthétique – de Is There A Hotline ? apparait sur l’album A Bluebird Vacation). The Flying Luttenbachers assure également le service minimum mais ici le minimum est toujours qualitatif, Violence Labyrinth a été enregistré par le seul Weasel Walter (qui s’est également occupé de tout le mastering de la compilation). Quant à Bobby Conn, il reste mon crooner décalé et décadent préféré avec son Don’t Be Afraid. Question trucs vraiment expérimentaux, Jim O’Rourke propose une excellente création sonore intitulée Guising tandis que les Strangulated Beatoffs sont toujours aussi délicieusement débiles.
Fin de l’inventaire avec les théâtraux et pas désagréables Lovely Little Girls, Tijuana Hercules que j’apprécie de plus en plus, Azita (Azita Youssefi de son vrai nom) et un Tss Tss plutôt intéressant ainsi que les médiévalistes kitchounets – au moins pour leur présente participation –  Pili Coït. Ces derniers sont quasiment des voisins de pallier (on vient du même bled) et je n’ai jamais réellement apprécié leur musique mais je dois avouer que Lo Comte Arnau possède un truc bien à lui, quelque chose d’intrigant avec un fort goût de reviens-y. Là aussi je vais faire un effort (soupirs) et réécouter Love Everywere, l’album que le duo a publié en 2021 chez Dur Et Doux – album qui vient d’être réédité en cassette par Skin Graft, avant une version vinyle prévue pour 2023, si tout va bien.
Disponible uniquement en CD et en cassette Skin Graft Presents… Sounds To Make You Shudder ! vaut donc carrément le déplacement. Toute bonne compilation se doit de nous faire écouter, intéresser, apprécier et (pourquoi pas ?) aimer ce dont d’ordinaire on aurait strictement rien eu à foutre. Et c’est aussi à cela que l’on reconnait qu’un label et les personnes qui s’en occupent possèdent une vraie vision artistique et qu’ils savent comment la défendre – non, ce n’est absolument pas du léchage de cul, je ne touche pas d’argent à chaque fois qu’une personne clique sur les internets pour lire mes conneries. A bon entendeur…

vendredi 6 mai 2022

USA Nails / Psychic Graveyard : split

 

Le plus souvent, lorsqu’on parle d’un split, il y a l’un des deux groupes concernés dont la notoriété (même relative) sert de tremplin à l’autre, qui peut alors en profiter un peu. Et bien là, non, pas du tout : USA Nails et Psychic Graveyard occupent une place similaire et équivalente, bien lovés dans mon petit cœur flétri de noiseux rétrograde et cette chronique aurait pu être écrite dans n’importe quel ordre, en commençant indifféremment par l’un ou par l’autre participant. On peut donc aussi la lire comme on veut, uniquement dans le sens du plaisir. Je dis tout ça sans exagérer, hein, ce n’est pas mon genre. Parce que si tu apprenais que deux de tes groupes préférés du moment s’apprêtaient à sortir un disque en commun, qu’est ce que tu aurais fait, toi ? Moi j’ai tout simplement hurlé de joie, levant les bras en l’air dans un geste de bonheur extatique et démesuré. Puis j’ai cherché du son sur les internets et, rapidement convaincu, j’ai remué Ciel, Terre et Enfer pour dégoter une copie de ce disque à un prix décent, ce qui cette fois m’a pris beaucoup plus de temps. Etonnant, non ?







Veins Feel Strange, le troisième et excellentissime album de PSYCHIC GRAVEYARD tourne encore régulièrement sur la platine-disques de mon salon-moquette que débarquent cinq inédits des Américains, telle une bénédiction maléfique. La guitare est toujours aux abonnés absents au profit de synthétiseurs et de machines démoniaques – quoiqu’un son difficilement identifiable parasite l’introduction de Strangest Hobbies – et l’ambiance générale est aussi joyeusement détestable, encore plus froide, glauque et sale qu’une fête d’adolescents de quinze ans découvrant le pouvoir du crack au fond d’un parking souterrain. Les trois premiers titres sont particulièrement lents et semblent même gagner en viscosité toxique, Love My Skeleton Too culminant en matière de léchage corporel nécrophile. Du coup l’enlevé et rapide What Happens To Zero ferait presque l’effet d’une ritournelle enflammée, vite contrebalancée par le certes plus anecdotique Wrecked At The Yankee Swap et ses samples de conversation volés (je n’ai pas tout compris). Ce n’est pas aujourd’hui que je serai déçu par Psychic Graveyard.
Changement de face et changement de décor. Et, si on excepte un split 7’ avec Petbrick publié en janvier 2021 chez God Mountain, il s’agit du premier enregistrement conséquent publié par USA NAILS depuis la fin de l’année 2020 et le plus que formidable Character Stop. Affirmer que j’étais très impatient de découvrir ces six titres, inédits là aussi, est un euphémisme. Le rythme général est infernal et les Anglais sont vraiment très survoltés, bien plus punks que sur le sus-nommé Character Stop, tout en conservant cette qualité inventive et ultra-noise des guitares, véritables torpilles vrillantes qui mettent nos nerfs à vif. It’s All In The Context résume à lui tout seul et malgré une durée inférieure à une minute tout le savoir-faire d’un groupe de plus en plus incroyable et essentiel.
Ce split est donc un incontournable absolu et j’en profite également pour rappeler que les chéris-chéris de Bigoût records ont en ce début d’année 2022 réédité en vinyle orange (s’il vous plait) l’album No Pleasure, deuxième et assurément l’un des deux meilleurs albums de USA Nails. Prosternation.

[Psychic Graveyard - USA Nails est publié en vinyle et en cédé par Skin Graft et Box records]



lundi 17 juin 2019

Psychic Graveyard / Loud As Laughter


Il suffit d’enlever le obi horizontal qui orne le haut de la pochette de Loud As Laughter et de lire les slogans publicitaires écrits dessus le déchiffrer pour connaitre avec exactitude la composition en oligoéléments de PSYCHIC GRAVEYARD : Eric Paul à la voix, Paul Vieira à la guitare et Nathan Joyner aux synthétiseurs/bidouilles (auxquels il convient désormais d’ajouter Charles Ovett mais il ne joue pas sur le disque). Et comme si cela ne suffisait pas il est également indiqué les différents groupes dans lesquels tout ce beau monde a auparavant participé… Personne ne peut donc ignorer que Psychic Graveyard est un rassemblement de cadors de la noise expé, du punk arty et du synth-hardcore psycho-foutraque. C’est un fait qu’Eric Paul et Paul Vieira ne se quittent plus puisqu’ils ont déjà collaboré ensemble au sein de The Chinese Stars (entre 2002 et 2009) et de Doomsday Student (depuis 2011). J’attends d’ailleurs avec impatience le jour où ils monteront un nouveau duo de reprises sauce magimix de Suicide et de Sonny & Cher qui logiquement devrait s’appeler Eric Paul Vieira. Quant à Nathan Joyner c’est un ancien All Leather et Some Girls*.
Il y a dans la présentation de l’objet Loud As Laughter une belle insistance et une telle ostentation que je ne peux y voir qu’une énième manifestation d’humour sarcastique et d’ironie. Faire un produit tout en se moquant de faire un produit**. Pour brouiller un peu plus les pistes le groupe est même allé jusqu’à publier un premier single sur lequel figure un radio edit de Dead In Different Places et un remix de ce même morceau par le duo house Mstrkrft puis un second single avec Loud As Laughter assaisonné cette fois d’un remix par Angus Andrew (de Liars). Assurément une autre grosse blague. Une de plus. 





Loud As Laughter
aurait pu être un disque plein d’humour et plein de drôlerie (ce titre se traduisant basiquement par « bruyant comme le rire »). Mais l’humour est assurément grinçant et la drôlerie acide. Voire dépressive. En cela on peut établir un parallèle entre The Chinese Stars et Psychic Graveyard : les deux groupes ont en commun ce côté faussement festif mais réellement déglingué, parfois inquiétant – et éventuellement dansant. La voix et la façon de chanter – sans parler des textes – d’Eric Paul sont si facilement reconnaissables et identifiables que faire des comparaisons est chose aisée et cela dès le premier titre, éponyme : Loud As Laughter lorgne même carrément du côté d’Arab On Radar/Doomsday Student et cette entrée en matière, aussi excellente soit-elle, pose quelques questions. Ce sera donc cela Psychic Graveyard ? Une nouvelle version plus synthétique et plus chimique de ce que l’on connait déjà (et que l’on adore) ? Sans doute nos gardiens du cimetière psychique voulaient-ils d’abord attirer l’attention des amateurs de déviances musicales – ça c’est réussi – mais cette entrée en matière fracassante constitue aussi le titre le moins intéressant de l’album, uniquement par manque d’originalité***. Difficile de s’affranchir de personnalités aussi encombrantes que celles d’un Eric Paul s’égosillant comme un canard en pleine séance de sexe par asphyxie ou de celle d’un Paul Viera et de ses riffs de guitare psychoturbinés.
La suite du disque est autrement meilleure et autrement plus personnelle, en fait dès que le côté synthétique prend définitivement l’ascendant dans la musique de Psychic Graveyard. Mais ce qu’il y a de plus amusant – une fois de plus – c’est que nombre de ces sonorités froides, métalliques et robotiques sont également le fait de Paul Vieira qui transforme sa guitare en générateur anamorphique pour particules électriques. Les compositions classiques sont plutôt rares (le très groovy Cheep Casket et sa ligne de basse roucoulante très présente et sur lequel la batterie sonne comme une vraie batterie**** et non pas comme une pulsation cyber métanphétaminique) tandis que la plupart des autres sentent la parodie monomaniaque de nanars sci-fi  (The Night, That’s Not My Blood, Dead In Different Places, etc.).
Au dire du label Loud As Laughter a été composé à distance et via échanges de fichiers son entre Providence / Rhode Island (là où habitent Eric Paul et Paul Vieira) et San Diego / Californie (la ville de Nathan Joyner) et c’est ce dernier qui initiait le processus d’aller-et-retours. Pourtant l’album est relativement cohérent, à défaut d’être totalement passionnant et complètement excitant. Encore une fois l’ombre d’Arab On Radar/Doomsday Student et de The Chinese Stars plane trop sur les destinées de Psychic Graveyard et de Loud As Laughter : l’album est plaisant, c’est-à-dire déglingué ce qu’il faut mais pas de trop quand même car il n’a rien de renversant ni de déstabilisant comme pouvaient l’être ceux des groupes précédents de Paul et Vieira. On s’amuse presque, on danse un peu avec nos amis électriciens – sur l’imparable Victim of a Talk Radio Crisis par exemple – et puis c’est tout. Ce qui n’est déjà pas si mal.

[Loud As Laughter est publié en vinyle et en CD par Skingraft records dont les productions se suivent mais ne se ressemblent décidemment pas]

*aux côtés de Justin Pearson de The Locust, Retox, etc
** outre le fameux obi Skingraft a bien fait les choses avec l’artwork/collage dada de la pochette imaginé par Allison Cole et un insert comprenant paroles des chansons d’un côté et faisant office de poster de l’autre
*** détail amusant, le dernier titre de l’album I Know That Man présente un peu les mêmes caractéristiques, encadrant lourdement Loud As Laughter d’un héritage encombrant
**** batterie jouée ici par Eric Paul, sur la plupart des autres titres celle-ci a été assurée par Mike Kamoo, ingénieur du son d’un studio où Loud As Laughter a partiellement été mis en boite

lundi 15 avril 2019

Skryptor / Luminous Volumes






Je crois que c’est Oscar Wilde qui affirmait qu’ « il ne faut pas se fier aux apparences, beaucoup de gens n’ont pas l’air aussi bête qu’ils ne le sont réellement ». Je ne sais jamais trop quoi faire de cette assertion venant d’un homme qui a pourtant écrit un livre sur les apparences et la vanité avant de se faire engeôler parce qu’il était un homosexuel doublé d’un irrévérencieux affirmant la nécessaire indépendance de l’esthétique avec l’éthique et de l’art avec la morale – ce qui ne signifie pas, bien au contraire, qu’il n’avait aucune morale ni aucune éthique mais en cette lointaine époque victorienne et puritaine chatouiller et contredire l’ordre établi n’était considéré que comme un acte subversif et non pas comme une pensée possiblement autre (c’est le risque de la provocation et du scandale… bien qu’il faille souvent voire nécessairement en passer par là pour faire avancer les choses).
Mais mon problème c’est d’abord l’affectif (oui, bon, OK, c’est le problème de beaucoup de personnes). Donc j’apprends que Tim Garrigan et David McClelland ont monté un groupe ensemble du nom de SKRYPTOR et dont le premier album Luminous Volumes vient d’être publié chez Sleeping Giant Glossolalia et Skin Graf. Tim Garrigan est très cher à mon cœur parce qu’un beau jour il a intégré le line-up des Dazzling Killmen avec lesquels il a enregistré le meilleur album du groupe et l’un des meilleurs disques de noise-rock viscéral et torturé de tous les temps, Face Of Collapse ; David McClelland était guitariste et co-fondateur de Craw, autre groupe responsable d’enregistrements tout aussi obsédants, en particulier Lost Nation Road. Là vous me voyez venir de loin avec mes gros sabots crottés, mes oreilles pointues et mes cornes de vieux bouc puant : Dazzling Killmen + Craw = garantie de qualité supérieure. En tous les cas moi j’y croyais, malgré un teasing mitigé via la compilation Post Now : Round One – Chicago vs New York. Mais les tiraillements révélés par Red Mountain (qui figure à la fois sur la compilation et sur le premier album de Skryptor) n’étaient malheureusement pas de simples accidents de parcours mais bien les indices de défauts insurmontables et de fautes de goûts impardonnables.

Laissons de côté le cas de David McClelland qui avec ce nouveau groupe est passé de la guitare à la basse ; en compagnie du batteur Hank Shteamer il ne fait qu’assurer qu’une rythmique très efficace mais sans trop d’imagination. Le principal problème de Luminous Volumes est Tim Garrigan dont le jeu et le son de guitare sont régulièrement insupportables. Pas tout le temps, fort heureusement : la sécheresse et l’intensité de certains riffs sont fort appréciables et la plupart des compositions du disque démarrent sous les meilleurs auspices, il y a de quoi se laisser faire et se laisser emporter, cela en ferait presque oublier que Skryptor est un groupe complètement instrumental et que dans 95 % des cas les groupes de rock instrumental plus ou moins noise et électriques sont à mourir d’ennui. Pourtant l’effet ébouriffant ne dure pas suffisamment avec un Tim Garrigan qui s’étale tout qu’il peut et se lance dans de longs développements dont on sent bien qu’ils sont portés par une réelle volonté de stratosphérisme mais qui se retrouvent plombés par une glue délayée particulièrement pénible (un exemple ? à partir de la quatrième minute de Lotus And Maze et ce solo dégoulinant).
L’argument qui consisterait à dire que voilà des musiciens qui ne se sont pas contentés de refaire ce qu’ils avaient fait dans le passé et qui ont voulu aller de l’avant ne tient pas : dans les désormais très lointaines années 90 Tim Garrigan et David McClelland jouaient une musique innovante et passionnante alors qu’avec Skryptor ils tombent dans les travers d’un rock progressif balourd, complaisant, gras et mou du bide. Autrement dit, ils ont rétropédalé dans la semoule et le boulgour. Il est fâcheux de constater que les deux meilleurs passages de Luminous Volumes sont constitués par les intermèdes The Orchad (part 1 et part 2) qui pétillent de dissonances humoristiques et davantage expérimentales. Mais au final c’est bien peu et surtout extrêmement frustrant, laissant entrevoir ce que Skryptor aurait pu être si le groupe n’avait pas choisi une esthétique aussi pompière en provenance directe d’un Crétacé musical dont même la progéniture de David Gilmour et Joe Satriani ne pourrait être tenue comme responsable.
J’aurais donc du me fier aux apparences : ce nom de Skryptor sonne comme celui d’un groupe de hard-rock métaphysique trop aveuglé par son amour pour le roi cramoisi sans faire quelque chose de toutes les richesses héritées de la musique de ce cher Robert et la pochette de Luminous Volumes ressemble à la couverture d’un mauvais livre de science fiction dont Luc Besson n’arriverait pas à tirer un téléfilm. Malheureusement ce disque possède plus de faux airs intelligents que d’intérêt réel. Tant pis. Et comme je crois et croirai toujours en l’affectif j’écouterai malgré tout le prochain disque de Skryptor, si toutefois le groupe décide d’en enregistrer un autre.

jeudi 11 avril 2019

Post Now : Round One – Chicago vs New York


Bon alors, comment ça va chez Skin Graft depuis la dernière fois ? Plutôt bien finalement, et malgré tout le mal que je trouve encore à dire au sujet du label de Chicago je dois bien avouer que son actualité est particulièrement remplie en ce printemps 2019 avec la parution du premier album de Skryptor, celui de Psychic Graveyard (prévu pour le mois de mai) et cette compilation intitulée Post Now : Round One – Chicago vs New York. Un titre qui laisse présager qu’il devrait y avoir une suite un jour ou l’autre. Pour l’heure l’objet de ce disque est on ne peut plus simple avec un tracklisting qui alterne un groupe de Chicago avec un groupe de New York : il n’y a aucune unité stylistique, le choix des groupes semble uniquement suivre les aléas des goûts musicaux très diversifiés de Mark Fischer et de Rob Syers, les deux patrons du label – ce qui a toujours été le cas avec Skin Graft. Autant dire qu’il y a de tout sur cette compilation bourrée jusqu’à la gueule (70 minutes) et que tout n’est pas forcément inoubliable. Mais là aussi cela dépend des goûts de chacun et pour y voir (entendre) plus clair autant se lancer dans un inventaire certes un peu fastidieux mais nécessaire du contenu de Post Now : Round One – Chicago vs New York.

Chaque groupe propose deux compositions et c’est CHEER ACCIDENT et donc Chicago qui débaroule en premier. Le groupe de Thymme Jones a un très long historique derrière lui et une discographie pléthorique et étonnante d’une vingtaine d’albums avec une influence rock in opposition option Robert Wyatt qui domine largement sa musique depuis de nombreuses années. On retrouve sur War Is A Warrior et Site (Tod Rittmann, ex US Maple et Dead Rider, est à la guitare et au chant) ces fameux accents poétiques parfois très pop et zébrés d’incartades expérimentales et même kraut. Un bon début pour cette compilation bien que personnellement je préfèrerais toujours les vieux enregistrements de Cheer Accident, ceux avec Dylan Posa à la guitare.
Suit le premier gros morceau du disque avec le grand retour des
FLYING LUTTENBACHERS. A la séparation du groupe en 2007 Weasel Walter avait dit plus jamais mais fort heureusement pour nous il a une nouvelle fois changé d’avis. Désormais basés à New York (après Oakland mais surtout… Chicago) les Flying Luttenbachers version 2019 incluent le guitariste Brandon Seabrook (des géniaux Naftule’s Dream mais aussi Jessica Lurie Ensemble, Paul Brody’s Sadawa…), le bassiste Tim Dahl (Child Abuse et Ava Mendoza’s Unnatural Ways) ainsi que le saxophoniste Matt Nelson. Une formation qui rappelle celle baignée de freeture des années 1994/1995, lorsque Ken Vandermark et Jeb Bishop faisaient partie d’un groupe qui a quand même connu quatorze line-ups différents depuis ses débuts. Créature de Weasel Walter les Flying Luttenbachers jouent une musique toujours aussi partagée entre free, prog et noise et Demonic Velocities comme Prelude To Mutation donnent envie de se ruer sur Shattered Dimensions, le tout nouvel album du groupe dont on reparlera bientôt (du moins je l’espère) dans cette gazette. 





La suite de Post Now : Round One – Chicago vs New York est un peu plus compliquée. LOVELY LITTLE GIRLS (quatre albums dont deux chez Skin Graft) et son côté cabaret punk ne sont guère convaincants. En tous les cas ils me donnent envie de bailler. SKRYPTOR constitue – pour l’instant – une curiosité de taille puisqu’il s’agit d’un nouveau groupe composé d’illustres vétérans avec Tim Garrigan (des légendaires Dazzling Killmen) à la guitare et David McClelland (des tout aussi légendaires Craw) à la basse ; ils sont rejoints par le batteur Hank Shteamer. Clown Pony est un enregistrement en concert, le son est faiblard mais l’énergie est bien là, évitant à Skryptor de s’égarer dans les couloirs d’une métallurgie trop progressive… Par contre Red Mountain est un enregistrement studio qui se révèle parfois trop ampoulée, le son de la guitare est partagé entre déchirures noise et (trop de) bavures prog et autres figures imposées 70’s (à partir de 3’03 par exemple) qui me donnent envie de couper quelques doigts à Tim Garrigan et de lui confisquer en même temps certaines de ses pédales d’effets. Red Mountain ne restera pas un titre inédit puisqu’il sera inclus sur Luminous Volume, le premier album de Skryptor à paraitre chez Skin Graft et Sleeping Giant Glossolalia. 

Avec Man Crush et surtout le tubesque Sticky Nougat BOBBY CONN démontre qu’il est toujours le maître incontesté d’une pop dévoyée, loufoque et expérimentale. Ce type est un génie mais apparemment il s’en tape, ou alors il préfère continuer à faire de la musique – toujours accompagné de Monica Boubou – plutôt que de faire carrière dans un casino de Las Vegas. Il est difficile de ne pas se dandiner et de ne pas rire au son de ses ritournelles acides et lofi servies par un sens de la composition débordant de second degré et de strass mais conservant toute leur évidence. Je t’aime Bobby Conn. Elle aussi je l’aime et elle c’est Admiral Grey c’est-à-dire la chanteuse/vocaliste de CELLULAR CHAOS, diva de l’impur d’un groupe ravivant la fureur no-wave new-yorkaise. La guitare est hallucinante de rage et cisaille à tout-va, normal puisqu’elle est tenue par Weasel Walter qui fait donc une deuxième apparition très remarquée sur Post Now : Round One – Chicago vs New York. Et maintenant que Cellular Chaos a trouvé une nouvelle batteuse en la personne de Katelyn Farstad (aka Itch Princess) j’espère que le groupe va rapidement donner de ses nouvelles – et pourquoi pas un troisième album, hein ? A noter que Gaslight et Dirty Girl ont à l’origine été publiés pour récolter des fonds au profit de Tim Smith, guitariste des Cardiacs tombé gravement malade et ne pouvant faire face à ses dépenses de santé. 

Je devrais être sévère avec TIJUANA HERCULES mais je n’y arrive pas. Et pas seulement parce que le chanteur du groupe s’appelle John Forbes, ex chanteur de Mount Shasta. En fait le boogie-blues-rock teinté de psychédélisme de Tijuana Hercules est convaincant. Je n’écouterais pas ça tous les jours – restons sérieux ! – mais il se dégage de Revisited comme de I Stand Condemned un esprit positif et old-timer fort agréable, juste le temps de se reposer un peu avant le dernier groupe figurant au programme… CHILD ABUSE est l’un des trucs les plus monstrueux et difficiles engendré du côté de New York ces dernières années et le groupe de Tim Dahl (encore lui) ne faillit pas avec Dare To Live/Staying Strong et Grow A Pair/It’s My Time/Finally Free, deux pistes (mais cinq titres !) alliant synthétiseurs démembrés, lignes de basse algorithmiques, batterie déstructurée, voix trafiquées… Child Abuse détruit tout ce qu’il touche et les appellations de musique industrielle, de metal expérimental et de free music perdent ici de leur sens tant le groupe transcende allégrement les genres et enfante d’un monstre finalement indescriptible et innommable. Tu te rappelles de la créature dans Possession, le film d’Andrej Zulawski ? Et bien c’est exactement ce à quoi la musique de Child Abuse me fait toujours penser.

vendredi 14 décembre 2018

Space Streakings / First Love 初恋


J’aurais beau vouloir raconter toutes les saloperies du monde sur Skingraft, affirmer que le label de Chicago n’est que l’ombre de lui-même depuis trop longtemps, qu’il publie désormais trop de disques dispensables – comme le split Xaddax / My Name Is Rar Rar – je suis également bien obligé d’admettre que Skingraft restera pour toujours dans mon petit cœur d’artichaut d’amoureux éconduit qui continue d’attendre malgré tout… Mais attendre quoi ? Des bonnes nouvelles qui n’arrivent pas ? Un retour de flamme ? Attendre que le label de Mark Fischer (et Rob Syers) sorte de sa léthargie ? Je dois admettre (oui, encore une fois) qu’après le gros passage à vide du milieu et de la fin des années 2000 Skingraft a sérieusement redressé la barre en publiant par exemple Technical Virginity de Satanized (2011), Trouble In Paradise de Child Abuse (2014), Diamond Teeth Clenched de Cellular Chaos (2016), Synchromysticism de Yowie (2017) et bien évidemment les albums de Doomsday Student… la liste s’allongeant de plus en plus on ne peut désormais plus parler de sursaut accidentel mais bien de résurrection.
Surtout que parfois Skingraft nous gratifie en plus de rééditions qui en valent vraiment la peine et là je pense tout particulièrement à la nouvelle version du Face Of Collapse – chef d’œuvre parmi les chefs d’œuvre de noise torturée – des Dazzling Killmen publié à la fin de l’année 2016. Moins important à mes yeux et surtout à mes oreilles Skingraft a cette année jeté son dévolu sur les Space Streakings. Une bonne idée malgré tout.




Avec une discographie lapidaire (deux albums et demi* plus une poignée de singles) et une durée de vie plutôt courte les japonais de SPACE STREAKINGS ont pourtant eu le temps de tout dézinguer, méprisant les codes musicaux alors en vigueur chez les apprentis noiseux rockers bruitistes et autres en faisant fi de toute forme de bon goût.
A l’aide de machines – batterie et percussions sont remplacées par une boite-à-rythmes hyperactive – mais avec des samples, des scratchs et des cuivres envahissant constamment l’espace pourtant déjà bien occupé par basse, guitare et chants multiples, les Space Streaking pouvaient tout avoir du groupe idéalement épuisant. Et surement qu’ils l’étaient mais l’inventivité foutraque permanente, les délires musicaux effarants et le côté extrêmement imaginatif (à la limite du visuel) de la musique du groupe leur ont également permis de s’élever bien au dessus du niveau du gadget anecdotique pour amateur de japaniaiseries expérimentales et de cyberpunk sous amphétamines. Avec des pseudonymes tout droits sortis de San Ku Kaï tels que Captain Insect, Kame Bazooka, Karate Condor et Screaming Stomach ce n’est pourtant pas si évident que cela au départ. 
Tout d’abord intitulé 初恋 et initialement publié en 1993 par Nux Organisation (le label de K.K. Null de Zeni Geva), First Love est le premier album des Space Streakings et à mon avis c’est le meilleur des deux – 7-Toku, paru l’année d’après directement chez Skingraft et (mal) enregistré par Steve Albini n’a malheureusement pas réussi à éviter l’effet de redite. La présente édition de First Love 初恋 propose l’album originel suivi de démos datant elles de 1990 et enregistrées alors que les Space Streakings n’étaient encore que trois. Le son de ces démos est nettement moins bon mais n’empêche pas de (re)découvrir un groupe déjà turbulent, excentrique et bien barré et surtout déjà complètement sûr de son fait et prêt à tout pour rivaliser dans le grand n’importe quoi. 
Le tout est réuni sur un CD (et oui…) à la présentation qui ne donne pas envie de fuir en courant (pochette cartonnée à deux battants et bourrée de photos et d’illustrations) et le plus beau, sachant que tout ceci comporte un total de vingt titres et culmine au delà d’une heure de musique c’est qu’aujourd’hui, en 2018, il est physiquement et humainement tout à fait possible de s’enfiler tout ça sans être gavé par toute cette profusion de boulettes génialement trépidantes ni avoir des renvois gastriques intempestifs. En fait, question dégueulis, ce sont les Space Streakings qui s’en chargent eux-mêmes, vomissant des myriades de non-sens fluorescents et d’accidents musicaux (ahem) sciemment provoqués pour une sorte de rainbow shower collectiviste. Je n’ai jamais été aussi content d’avoir mal au ventre et de ne pas avoir de bassine à portée de main.

* le « demi » c’est pour le groupe Shakuhachi Surprise et l’album Space Streakings Sighted Over Mount Shasta – comme son nom l’indique il s’agit d’un disque collaboratif entre les Space Streakings et Mount Shasta

mardi 10 avril 2018

Xaddax - My Name Is Rar Rar / Ripper - Mr Deer






Ripper / Mr Deer existe en tellement de versions différentes que cela me fatigue. Mais cela ne m’étonne pas non plus d’un label tel que Skingraft, illustre maison de disques spécialisée depuis plus de vingt-cinq ans en trésors mais aussi en gadgets phonographiques. On retrouve sur ce disque deux groupes distincts et on ne présente plus les premiers : Xaddax est un duo – et un couple marié – formé par Nick Sakes (Dazzling Killmen, Colossamite, Sicbay) à la guitare et au chant et Chrissy Rossettie à la batterie et à la bidouille électronique. De l’autre côté My Name Is Rar-Rar a tout du faux groupe inconnu puisqu’il s’agit, justement, de l’ancien groupe de Chrissy Rossettie et dans lequel ont également joué le guitariste Chuck Falzone ainsi que le bassiste Jonathan Hischke qui ont un temps participé aux Flying Luttenbachers de Weasel Walter – par exemple sur les albums Revenge, Gods Of Chaos ou The Truth Is A Fucking Lie pour le premier, Infection And Decline pour le second. Du bon gros gratin de l’underground excentrique, quoi.
Donc, je récapitule : Ripper / Mr Deer un split entre Xaddax et My Name Is Rar-Rar. Un 7’ qui comporte deux nouveaux titres de Xaddax ainsi que deux titres remasterisés et issus d’un album que My Name Is Rar-Rar avait enregistré en 2003 mais n’avait jamais pu sortir, le groupe s’étant séparé juste avant. Il existe deux pochettes différentes pour ce petit bout de plastique, chaque groupe ayant la sienne. Mais ce disque existe également en CD, toujours avec ses deux pochettes alternatives et un track listing qui cette fois comporte l’intégralité de l’album perdu de My Name Is Rar-Rar et toujours les deux inédits de Xaddax. J’en ai mal à la tête… 




Je n’épiloguerai pas sur l’intérêt très limité de sortir autant de versions différentes d’un même disque. Les productions Skingraft étant qui plus est très difficiles à trouver à des prix décents et accessibles pour les travailleurs honteusement exploités par le capitalisme triomphant et les allocataires de l’aide sociale – en résumé tous les branleurs paresseux, cyniques et extrêmes –, ce disque n’est qu’une incitation pure et simple au vol et au téléchargement illégal. Ce qui me désole parce que refuser d’engraisser Warner, Universal ou Sony Music me parait légitime voire hautement nécessaire alors qu’un label tel que Skingraft mériterait tout notre soutien, en débit de ses quelques pratiques commerciales peu reluisantes.
Par contre je m’en foutrais un peu plus si ce split présentait plus d’intérêt musical et artistique. Sur les deux titres signés Xaddax, seul Ripper mérite que l’on s’y attarde un peu, mais pas de trop quand même parce que cette nouvelle composition, bien trop courte et presque simpliste, peine à égaler le niveau de celles de Counterclockwork, l’unique album que Xaddax a publié jusqu’ici, c’était en 2012 ; l’autre titre proposé ici par le duo s’intitule Bug March et constitue un instrumental particulièrement indigent et fade, alors on passe rapidement.
Le cas de l’« album » de My Name Is Rar-Rar est un peu plus complexe. Replacé dans son contexte (c'est-à-dire l’année 2003) Mr Deer est une skingrafterie typique et datée avec son outrance arty et son côté foutraque pour clowns-musiciens. Un disque qu’effectivement Skingraft aurait pu largement publier à l’époque, alors que le label perdait de plus en plus de son aura et de sa crédibilité et peinait à trouver des nouveaux groupes réellement palpitants (cette déliquescence de Skingraft ne trouvant pas de meilleur symbole que dans la signature dans la deuxième moitié des années 2000 des tout juste passables Aids Wolf et Pre ou des effroyables Gay Beast, mais passons). Mr Deer n’a qu’un intérêt documentaire et donc historique mais cela s’arrête là. Je n’ai jamais vraiment aimé les groupes dont les musiciens portent des faux-nez rouges et jouent des trucs qui se veulent décomplexés alors qu’ils respirent le maniérisme démonstratif, ce bidule cérébral que Franck Zappa a malencontreusement mais sciemment introduit dans les musiques électriques. Quel enfoiré celui-là.