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vendredi 6 janvier 2023

The Flying Luttenbachers : Terror Iridescence

 





Intarissable et insaisissable Weasel Walter. A peine réactive t-il les FLYING LUTTENBACHERS, son groupe de toujours, aux alentours de l’année 2019 et avec Tim Dahl, Brandon Seabrook ainsi que Matthew Nelson comme nouveaux partenaires, qu’il nous balance deux enregistrements colossaux et pourtant très différents : Shattered Dimension et Imminent Death. Mais cela ne suffisait pas. Nouveau changement de line-up, arrivée de Katie Battistoni à la guitare et de Sam Ospovat derrière la batterie, Weasel Walter prenant la deuxième guitare. Et cela a donné l’album Negative Infinity en 2021, l’un des trucs les plus monstrueux jamais enregistré par les Luttenbachers. Aux dernières nouvelles, notre diablotin qui n’est vraiment pas du genre à s’endormir sur ses lauriers a pris un nouveau virage à 180°, quittant New-York où il s’était installé depuis plusieurs années et retournant à Chicago, là où tout avait commencé, la ville de naissance des Flying Luttenbachers. Là il s’est entouré de nouveaux musiciens, entre autres Alex Prekolup à la basse et Charlie Werber à la batterie, et on attend donc la suite de ses aventures.
Pourtant une dernière surprise New-Yorkaise nous attendait. Enregistré – c’est suffisamment rare pour être souligné – avec les mêmes musiciens que Negative Infinity, Terror Iridescence est encore une fois un album tout à fait à part dans la discographie pléthorique et expansive des Flying Luttenbachers. Seulement deux titres d’une vingtaine de minutes, Meredith Herold (du nom d’une obscure actrice des 60’s) et Tom Smith (en hommage au co-fondateur de To Live And To Shave In L.A., malheureusement disparu en janvier 2022). Et un mode opératoire inédit pour Weasel Walter et ses mercenaires du tout est possible : aucune composition préétablie et imposée par Walter, aucune répétition-marathon pour mémoriser la musique tordue, alambiquée et labyrinthique du chef mais une séance d’improvisation étalée sur une journée dans le studio de Colin Marston. Walter en « chef d’orchestre », indiquant à chacun quand et quoi jouer – cela m’a un peu rappelé le concept de Cobra imaginé par Zorn au milieu des années 80 – et, une drôle d’idée : suivre et se fier à la piste de tracking / click que tous les musiciens entendaient dans leur casque. Un truc qui ici ressemble moins à un métronome qu’à un goutte-à-goutte faisant du roller-coaster, comme un instrument de torture.
La suite, c’est Weasel Walter qui la raconte : « Once it [the recording] came down to the mixing phase, it was apparent that this click track was actually an integral part of the composition and had to be included in the final mix, whereas the original idea was to mute it completely ». Accompagnant tout Meredith Herold, disparaissant parfois, lorsque la musique fait de brusques embardées, élément immuable ou solitaire (on le distingue complètement aux alentours de la neuvième minute), ce click que l’on n'aurait donc pas du entendre dans le mix final donne une saveur complètement irréelle aux vingt minutes de conversations fragmentées et accompagnées de traitements électroniques en direct de Meredith Herold. Vingt minutes flirtant non seulement avec l’idée d’improvisation libre mais aussi de musique concrète – ce qui n’est absolument pas un hasard, Weasel Walter est un grand admirateur de Iannis Xenakis.
Egalement chargé en traitements électroniques, tout aussi improvisé, Tom Smith se rapproche déjà plus de l’esthétique connue des Flying Luttenbachers – bien que, répétons-le, le groupe ne se soit, précisément, jamais répété. Plus de freeture, plus de chaos et plus d’explosion. Un maelström qui là aussi joue sur les allers-et-retours, les attaques, les fractures, les effondrements, les fulgurances mais de façon beaucoup plus organique, tout en maintenant ce sentiment d’énergie sans cesse mutante qui ne permet jamais de savoir jusqu’où – ni comment – Weasel Walter et les Flying Luttenbachers vont nous emmener. En relisant les précédentes chroniques consacrées au groupe, je me suis aperçu non sans rougir que j’avais un jour osé traiter son incontestable leader et cerveau bouillonnant de génie… Je sais très bien que ce mot n’est pas à employer ni à prendre à la légère mais à l’écoute de Terror Iridescence il ne m’en vient malheureusement pas d’autre. Désolé Walter, mais ce n’est pas encore cette fois que tu me décevras.

[Terror Iridescence est publié en CD par ugEXPLODE et en vinyle par God records]

 

vendredi 25 novembre 2022

Skin Graft Records Presents​.​.​. Sounds To Make You Shudder !

 

Sounds To Make You Shudder ! (« des sons à vous faire frissonner ») est une nouvelle compilation estampillée Skin Graft, le label de Chicago initié par Mark Fischer (et Rob Syers), une indispensable et prestigieuse maison chérie des nerds à lunettes amateurs de bruits qui font mal et autres noiseries déviantes ou arty. Le titre du disque s’explique par la thématique choisie, celle du divertissement sociétal, horrifique et traditionnel aux Etats-Unis : j’ai nommé Halloween. L’artwork est à l’avenant et, comme toujours avec le label, très drôle option comics décalés, bref tout ça s’annonce on ne peut mieux.







Commençons par le haut du panier : Horror Show est l’un des meilleurs titres de USA Nails qui est l’un des tout meilleurs groupes du moment (et pas qu’en Angleterre). Rien que ces quatre minutes furieuses et radicales de noise punk atterrissant dans le bizarre et l’inconfort nébuleux mériteraient que l’on se procure Sounds To Make You Shudder ! et, cela ne dépendrait que de ma petite personne, je t’aurais volontiers réduit tout ce merdier de compilation à un single de killers, un beau 7’ pétaradant avec USA Nails d’un côté et les Berlinois de Cuntroaches de l’autre, histoire de faire bonne figure et de tout dévaster.
L’arbre ne doit pourtant pas cacher la forêt. Outre les monstrueux Cuntroaches déjà cités, quelques très belles surprises nous attendent, à commencer par Shatter On Impact. Derrière ce nom se cache un nouveau groupe avec le batteur Blake Flemming (ex-Dazzling Killmen, ex-Laddio Bolocko) et dont le Amar’s Volta instrumental et délicatement progressif n’est étonnamment pas pour me déplaire. Toujours dans la catégorie ex-Dazzling Killmen, on retrouve le guitariste/chanteur Nick Sakes dans Upright Forms qui revêt une forme plus classique et nettement moins aventureuse bien qu’assez hargneuse, avec une pointe d’étrangeté désuète due à la présence d’un orgue vieillot. Rayon excellente découverte – en tous les cas pour moi – on parlera du duo Terms avec le guitariste Chris Tull (Gran Ulena, Yowie) et le batteur Danny Piechocki (Ahleuchatistas) qui pourtant ont déjà publié un album et un EP chez Skin Graft en 2020… il va vraiment falloir que je rattrape mon retard et que j’écoute attentivement tout ça. En attendant, leur Mouthfull Of Moss pète carrément le feu.
On notera le côté rigolo de la collaboration entre David chatty Yow et Yowie. The Spider’s Greeting est un peu anecdotique mais convient parfaitement comme titre d’ouverture d’une telle compilation. De leur côté les géniaux Psychic Graveyard ne font rien d’autre que du Psychic Graveyard, il est indiqué qu’un certain John Dwyer a collaboré en remixant Is There A Hotline ? mais on ne s’en rend pas vraiment compte, ceci accréditant la thèse de plus en plus couramment défendue dans le monde libre que John Dwyer en fait n’existe pas (OK, j’exagère un peu : la version originale – moins synthétique – de Is There A Hotline ? apparait sur l’album A Bluebird Vacation). The Flying Luttenbachers assure également le service minimum mais ici le minimum est toujours qualitatif, Violence Labyrinth a été enregistré par le seul Weasel Walter (qui s’est également occupé de tout le mastering de la compilation). Quant à Bobby Conn, il reste mon crooner décalé et décadent préféré avec son Don’t Be Afraid. Question trucs vraiment expérimentaux, Jim O’Rourke propose une excellente création sonore intitulée Guising tandis que les Strangulated Beatoffs sont toujours aussi délicieusement débiles.
Fin de l’inventaire avec les théâtraux et pas désagréables Lovely Little Girls, Tijuana Hercules que j’apprécie de plus en plus, Azita (Azita Youssefi de son vrai nom) et un Tss Tss plutôt intéressant ainsi que les médiévalistes kitchounets – au moins pour leur présente participation –  Pili Coït. Ces derniers sont quasiment des voisins de pallier (on vient du même bled) et je n’ai jamais réellement apprécié leur musique mais je dois avouer que Lo Comte Arnau possède un truc bien à lui, quelque chose d’intrigant avec un fort goût de reviens-y. Là aussi je vais faire un effort (soupirs) et réécouter Love Everywere, l’album que le duo a publié en 2021 chez Dur Et Doux – album qui vient d’être réédité en cassette par Skin Graft, avant une version vinyle prévue pour 2023, si tout va bien.
Disponible uniquement en CD et en cassette Skin Graft Presents… Sounds To Make You Shudder ! vaut donc carrément le déplacement. Toute bonne compilation se doit de nous faire écouter, intéresser, apprécier et (pourquoi pas ?) aimer ce dont d’ordinaire on aurait strictement rien eu à foutre. Et c’est aussi à cela que l’on reconnait qu’un label et les personnes qui s’en occupent possèdent une vraie vision artistique et qu’ils savent comment la défendre – non, ce n’est absolument pas du léchage de cul, je ne touche pas d’argent à chaque fois qu’une personne clique sur les internets pour lire mes conneries. A bon entendeur…

lundi 23 août 2021

The Flying Luttenbachers : Negative Infinity

 

On le sait depuis longtemps, Weasel Walter ne fait rien comme personne et surtout il aime surprendre son monde, même lorsqu’il a la bonne idée – un peu sournoise malgré tout – de vouloir nous prévenir avant. Pour Negative Infinity, quelque chose comme le 666ème album des FLYING LUTTENBACHERS à ce jour, on aurait pu s’en tenir au simple avertissement lancé par le musicien multi-instrumentiste : « Brutal Prog is back ! », une menace aussi claire et expéditive que le Death Metal is Free Jazz d’il y a quelques années (et dont, personnellement, je ne me suis toujours pas remis). Mais pas grand-chose ne nous préparait réellement au déluge de Negative Infinity, surtout après le très surprenant – et vraiment réussi – Shattered Dimension d’il y a deux ans, prenant une nouvelle fois les fanatiques et autres adorateurs des Flying Luttenbachers à rebrousse-poil.







Première surprise de taille : Weasel Walter ne joue pas de batterie sur Negative Infinity et c’est Sam Ospovat qui s’y colle. On connait déjà le travail de celui-ci avec Enablers et surtout avec Unnatural Ways, le fantastique trio d’Ava Mendoza dont il reforme ici la même section rythmique complètement folle en compagnie du bassiste Tim Dahl (de Child Abuse). Au début écouter un disque des Flying Luttenbachers sans Walter à la batterie peut sembler un peu étrange mais on s’y fait rapidement : Ospovat tient parfaitement son rôle et assure tout ce qu’il faut avec son jeu certes plus droit et plus conventionnel que celui du taulier, ce qui ne l’empêche pas non plus de tricoter comme un incube malveillant.
Deuxième surprise, l’une des deux guitares est tenue par une certaine Katie Battistoni – complètement inconnue au bataillon jusqu’ici – et qui sinon compose, enregistre et publie sous le nom de Katy The Kyng des pop songs parlant de sexe, d’amitié et de relations humaines en général, non sans un humour mordant voire ironique. Dernière surprise (pour l’instant), Weasel Walter s’occupe donc de la deuxième guitare. Le reste du line-up comprend enfin le saxophoniste Matt Nelson qui a intégré le groupe depuis sa reformation en 2019, marquant ainsi le grand retour des instruments à anches dans la musique des Flying Luttenbachers, ce qui personnellement me ravit particulièrement.

Negative Infinity
est un disque génialement infernal et témoignage de l’appétit insatiable de Weasel Walter – encore cette fois unique auteur de toutes les compositions du disque – pour les enchevêtrements et les empilements ultra soniques. Ici il n’y a presque pas de place pour l’improvisation, pas trop de longs solos en lévitation mais des structures extrêmement  élaborées et complexifiées nées d’un esprit particulièrement machiavélique et dignes d’un tortionnaire des tumultes de l’extrême. La musique est donc d’une densité extravagante, comme bourrée de milliers de notes à la minute, de riffs incendiaires, de breaks et de rythmes qui défilent à une vitesse difficilement supportable, à la croisée des styles musicaux chers à Walter (no-wave, metal extrême, free jazz et, bien sûr, prog).
De Fury Of The Delusion et ses incroyables avalanches et contre-avalanches en forme de roller coaster jusqu’à la pièce maitresse On The Verge Of Destruction et ses dix neuf minutes complètement mais généreusement épuisantes, Negative Infinity n’est pas l’album ultime des Flying Luttenbachers – parce qu’on espère toujours que Weasel Walter ira encore plus loin la prochaine fois, même si c’est pour prendre une direction encore différente – mais l’un de mes préférés… Oui, affirmons que Negative Infinity est un grand album parmi les grands et qu’il mérite sa place au sein des tout meilleurs enregistrements du groupe de Walter le démiurge du chaos. Si tu as eu le courage de lire cette chronique jusqu’au bout tu sais aussi qu’aujourd’hui tu vas pouvoir faire quelque chose de ta petite vie et écouter plus que de raison ce disque en forme de bande-son idéale d’un monde absurde et d’une humanité en train de se regarder crever.

[Negative Infinity est publié en CD et en vinyle par ugEXPLODE et God records]




vendredi 13 août 2021

The Flying Luttenbachers : Destructo Noise Explosion ! - Live at WNUR 2-6-92

 

Avant de parler une prochaine fois du tout nouvel album des FLYING LUTTENBACHERS – le grandiose et plus que formidable Negative Infinity – quelques mots sur le premier enregistrement connu du groupe de Weasel Walter. Edité une première fois en cassette par ugEXPLODE en 1992, réédité en CD par ce même label en 1996 et, enfin, publié en vinyle au début de l’année 2021 par le label italien Improved Sequence (spécialiste dans l’exhumation de vieux machins totalement improbables), Destructo Noise Explosion ! Live at WNUR 2-6-92 est l’album le plus free jazz des Flying Luttenbachers. A l’époque le groupe consistait en un trio composé de Weasel Walter à la batterie, de Chad Organ au saxophone ténor et du grand Hal Russell au saxophone et à la trompette. Malheureusement celui-ci mourra d’une crise cardiaque quelques mois après l’enregistrement de Destructo Noise Explosion !. Il sera remplacé par Ken Vandermark* pour les deux albums suivants du groupe, avant que les Flying Luttenbachers ne se mettent à explorer d’autres horizons musicaux et se passent provisoirement de tout saxophoniste ou autre souffleur.







Destructo Noise Explosion ! - Live at WNUR 2-6-92
est clairement placé sous le haut patronage d’Albert Ayler dont le trio reprend ici rien de moins que Witches And Devils et Ghosts – Walter et Russell se partagent les autres compositions. Découvrir ces enregistrements est vraiment amusant et la photo du groupe nous montre un Weasel Walter tout choupi et tout souriant et dans lequel on a un peu de mal à identifier le diablotin suractif, ricanant et rageux qu’il deviendra bientôt. Il n’empêche que l’on reconnait déjà son jeu très caractéristique avec notamment des martèlements incessants et quasi épileptique de grosse caisse. Je le soupçonne également d’être à l’origine du rôt que l’on entend au moment de l’introduction de Throwing Bricks, une composition de Walter justement, et dont Russell profite pour glisser quelques mots, adouber respectueusement et vanter les mérites du déjà « très prolifique » et jeune batteur. On peut penser qu’à l’époque les deux musiciens se partageaient plus ou moins tacitement le leadership du groupe : après tout le vrai nom de Hal Russell n’était-il pas Harold Luttenbacher ?
Plus qu’un simple document historique, Destructo Noise Explosion ! permet de comprendre d’où viennent les Flying Luttenbachers, peut expliquer le glissement progressif du groupe vers plus d’électricité et de guitares – les albums suivants, Constructive Destruction et surtout le génial Destroy All Music, tout deux enregistrés avec le bassiste et tromboniste Jeb Bishop (futur Vandermark 5) et le trop souvent sous-estimé guitariste Dylan Posa (Cheer-Accident, Brise Glace…). Weasel Walter restera le seul membre permanent et le seul maitre à bord des Flying Luttenbachers, allant même en 2007 jusqu’à enregistrer tout seul toutes les parties de l’album Incarceration By Abstraction parce qu’aucun des musiciens avec qui il voulait jouer n’était alors disponible. Bref, dans Destructo Noise Explosion on retrouve déjà en germes toute la folie du groupe, celle qui l’amènera à enregistrer des disques placés sous le signe du chaos, à proclamer « death metal is free jazz », à repousser ses propres limites parce que se moquant éperdument des prétendues frontières stylistiques. Pour Weasel Walter il n’y a que deux types de musique : celle qu’il aime et qu’il joue et celle qu’il déteste et qui donc n’existe pas.


* oui on parle bien du même Ken Vandermark, il remplacera également Hal Russell au sein du NRG Ensemble dont ce dernier était pourtant le leader, une formation incluant également Kent Kessler et Mars Williams qui joueront plus tard dans la première mouture du Vandermark 5… il n’empêche que la disparition de Hal Russell a été à juste titre considérée comme une perte immense pour la scène free de Chicago et même mondiale

 

mardi 24 mars 2020

Flying Luttenbachers / Imminent Death


Celles et ceux qui aiment Weasel Walter – je parle d’aimer son travail, sa musique, pas d’aimer sa petite personne que je n’ai jamais eu l’honneur de rencontrer – le font principalement pour une seule et même raison : quoi qu’il arrive le multi-instrumentiste / compositeur / trublion / agitateur n’en fait qu’à se tête, autrement dit il ne fait que ce qu’il veut et uniquement ce qu’il veut. Inversement et paradoxalement, peut-être, toutes celles et tous ceux qui détestent Weasel Walter – je parle toujours uniquement de sa musique – le font pour exactement la même raison : il ne fait donc que ce qu’il veut et, pour le dire différemment, il emmerde tout le monde. Voilà, au moins c’est clair.
Ce qui l’est tout autant c’est qu’avec les Flying Luttenbachers Weasel Walter aura construit une œuvre unique et singulière en donnant naissance à une musique sortie tout droit d’une imagination aussi fertile que déjantée. Et pour aller encore plus loin, je crois qu’il n’y a pas un disque des Flying Luttenbachers qui ressemble à un autre, ne serait-ce que parce que l’histoire du groupe a été marquée par tellement de changement de line-up (en bon dictateur éclairé Weasel Walter est le seul membre permanent de cette fantastique machine à bordel) que chaque disque a été enregistré par un nouveau personnel, pour donner une musique à chaque fois différente mais possédant malgré tout des caractéristiques communes et établissant une sorte de fil conducteur. 
C’est pour cette raison qu’au sujet de Weasel Walter (et des Flying Luttenbachers) je n’hésite donc pas à employer ce terme tellement galvaudé d’« œuvre »*. Comme je l’ai mentionné plus haut je ne connais pas personnellement le bonhomme et je ne sais pas si de tels compliments le feraient rougir ou pas – et d’ailleurs je m’en fous – mais Weasel Walter est un petit génie. OK : je veux bien concéder qu’il est un génie du mal et que ses petites cornes de diablotin lui vont à ravir. 




Deuxième album à avoir été publié en cours de l’année 2019 et successeur d’un Shattered Dimensions marquant le retour aux affaires réussi des Flying Luttenbachers, Imminent Death n’échappe pas à cette double règle de la continuité et de l’imprévisibilité. D’abord on y retrouve tous les musiciens qui avaient participé à l’album de la résurrection : Matt Nelson au saxophone ténor et alto et à la clarinette basse ; Brandon Seabrook à la guitare ; Tim Dahl à la basse. Comme d’habitude Weasel Walter tient et martèle la batterie mais se fend également sur certains titres d’une participation à la guitare, à la basse ou à la bidouille électronique. La très grosse nouveauté consiste en la présence du guitariste Henry Kaiser. De lui aussi je devrais parler de génie. Ce type a déjà collaboré maintes fois avec Weasel Walter mais à ma connaissance c’est bien la première fois qu’il intègre les rangs des Flying Luttenbachers. Puisque j’aime superlativiser plus que de raison je parlerais d’évènement. Un évènement dont les conséquences ne sont pas des moindres, loin de là.
Henry Kaiser est connu pour en foutre de partout. Il joue beaucoup de notes, tout le temps. Sans oublier qu’il développe un son de guitare unique et reconnaissable entre mille. Et on peut dire qu’il s’est fait plaisir sur Imminent Death, ses solos répondant ou se superposant à ceux d’un Matt Nelson et d’un Brandon Seabrook. Les sept compositions de l’album sont donc incroyablement touffues, dégueulant de cavalcades free et d’anomalies soniques teintées de psychédélisme. Un véritable maelstrom – l’une des marques de fabrique des Flying Luttenbachers – y compris sur les titres lents, voire très lents.
C’est sur ce point précis qu’Imminent Death est le plus étonnant mais également le plus réjouissant, avec la prolifération de mid tempos et de tempos lents dévoilant un sens de l’empilement frénétique jouant sur autre chose que l’hystérie gratuite et les déflagrations perpétuelles. Celles-ci étant remplacées, si je puis dire, par un groove peu commun chez les Flying Luttenbachers et proche d’un jazz-rock à l’ancienne et très électrique, aux confins d’un funk déviant, c’est-à-dire pas encore vérolé par la rutilance et l’autosatisfaction. J’y vois même l’influence d’un Ronald Shannon Jackson ou d’un James Blood Ulmer et, surtout, celle d’un Tony Williams (et de Lifetime). Mais à la sauce Weasel Walter, agrémentée d’une bonne dose d’explosivité punk et d’insouciance irrévérencieuse – et ce qui chez ce musicien n’est absolument pas incompatible avec l’admiration. Encore une fois Weasel Walter n’aura donc suivi que ses propres désirs, décevant peut-être les fanatiques du grind-jazz et du free-noise, éternellement rejeté par les ayatollahs du kiss-my-jazz mais moi, oui moi, je suis ravi. Pour de vrai.

[Imminent Death est publié en CD et en double vinyle par  ugEXPLODE et God records]

* et cette œuvre est réellement colossale, que ce soit au sein de nombreux groupes que de multiples collaborations et associations, comme en témoigne la discographie détaillée de Weasel Walter

vendredi 24 mai 2019

The Flying Luttenbachers / Shattered Dimension




Surprise, incrédulité, curiosité, joie, bonheur. Voilà à peu près – et dans l’ordre – ce que j’ai ressenti lorsque Weasel Walter a annoncé la reformation et le grand retour des FLYING LUTTENBACHERS. Je croyais le bonhomme pourtant bien occupé par ailleurs (Lydia Lunch’s Retrovirus, Cellular Chaos et plein d’autres projets dont je n’ai même jamais entendu une seule note) pourtant l’évidence s’impose d’elle-même : The Flying Luttenbachers a toujours été le groupe numéro un de ce cher Christopher Todd Walter, celui pour lequel il a le plus donné de lui-même, celui qu’il chérit au plus profond de son cœur et, même s’il avait juré qu’on ne l’y reprendrait plus, je crois qu’une telle reformation était inévitable.
En 2007 Weasel Walter avait enregistré tout seul Incarceration By Abstraction, un acte de bravoure pour lequel il avait assuré l’intégralité des parties de guitare, basse, batterie, clarinette, orgue et bidouille électronique et donné naissance à un album des Flying Luttenbachers que l’on pensait ultime et définitif, testamentaire. Une façon également de signifier que l’aventure devait s’arrêter là et que le batteur multi-instrumentiste était à bout (dans les notes du livret Walter avait écrit, en parlant de ses acolytes musiciens : « […] unfortunately neither musician is currently able to work with the band, so I have recorded definitive solo versions here for the sake of documentation »). Douze années plus tard l’alarme s’est brutalement remise à sonner : la machine Flying Luttenbachers est à nouveau en ordre de marche avec de nouveaux membres et, bien sûr, un nouvel album intitulé Shattered Dimension.

La première bonne nouvelle c’est que les deux titres totalement barrés et estomaquants publiés en amont par les Flying Luttenbachers sur la compilation Post Now : Round One – Chicago vs New York ne figurent pas sur Shattered Dimension. Enfin presque : en fait ce nouvel album présente une version extra longue et non censurée de Prelude To Mutation (mais on y reviendra). La deuxième bonne nouvelle est que le line-up qui a enregistré ce quinzième long format est exactement le même que celui de la compilation à savoir Brandon Seabrook à la guitare, Matt Nelson au saxophone ténor, Tim Dahl à la basse et (cela va de soi) Weasel Walter à la batterie et aux compositions. Un vrai groupe de grosses pointures mais cela a toujours été le cas des Flying Luttenbachers dont Walter est l’unique membre permanent et qui au cours de son histoire a compté dans ses rangs des sommités telles que Ken Vandermark, Jeb Bishop, Dylan Possa, Ed Rodriguez, Chad Organ, Mike Green, Mick Barr (je crois que j’en ai oublié beaucoup). 
En réintégrant un souffleur dans la composition de son groupe Weasel Walter revient en quelque sorte aux origines de celui-ci tout en faisant une sorte de synthèse de la musique des Flying Luttenbachers entre free jazz incendiaire, noise épileptique, metal extrême, prog démantibulé… l’ancienne devise du groupe – Death Metal Is Free Jazz – est plus que jamais d’actualité même si cette fois ci les notes du disque indiquent également thanks to : sex, drugs, alcohol, fun, death, money (avec toute l’ironie habituelle et mordante de Weasel Walter).

Tout commence avec un Goosesteppin’ au taquet. Guitare et saxophone se lancent mutuellement des défis pour savoir qui va foutre le plus de bordel, le tout sous l’arbitrage de Weasel Walter dont les interventions à la batterie canalisent tout le monde (un coup de double pédale pas ici ou un coup de blast par là pour remettre chacun à sa place et signifier que c’est lui le patron). Cripple Walk – avec le son de basse si caractéristique de Tim Dahl – et Sleaze Factory sont d’apparence plus calme et plus linéaire, permettant des développements moins chaotiques, ça tricote même pas mal et ça distille éventuellement de la mélodie. Il y a beaucoup de notes et pas forcément jouées dans le désordre mais jamais l’impression de dextérité ou de virtuosité ne prend le dessus et parfois le spectre du maelstrom supersonique repointe le bout de son nez pour de brusques embardées (en particulier sur Sleaze Factory). Ces deux titres permettent à Matt Nelson et à Brandon Seabrook de se faire vraiment plaisir et surtout de se faire davantage entendre – en particulier le jeu du guitariste, plein d’épines et d’arêtes, mérite toute notre admiration.
Epitaph est l’un de mes moments préférés de Shattered Dimension, une composition qui encore une fois tourne complètement autour de la batterie de Weasel Walter et de son insistance furieuse – martèlements succèdent aux blasts et inversement – canalisant et exacerbant à la fois toute la furie free noise des Flying Luttenbachers. Entendre la batterie diriger les débats, découvrir comment tout est construit à partir de ce point d’encrage en dit long sur la maitrise acquise par Weasel Walter au cours des années. C’était déjà le cas auparavant – je me rappelle d’un concert pendant lequel le batteur, tout en continuant de jouer, ne cessait de donner des instructions aux autres musiciens en faisant de grands moulinets avec les bras – mais avec Shattered Dimension on a vraiment l’impression que les Flying Luttenbachers ont atteint le niveau d’excellence, d’implication et de folie qui manquait tant à son mentor au point de le pousser à arrêter le groupe en 2007.
Pour autant maitrise ne signifie pas assagissement, loin de là : les vingt deux minutes de Mutation sont le sommet d’un disque déjà prodigue en matière de chaos expansionniste et destructeur. Vingt deux minutes qui pourraient résumer à elles seules ce que sont les Flying Luttenbachers en 2019, un groupe complètement inclassable, éclairé par la frénésie, poussant la folie musicale dans ses derniers retranchements paroxystiques, détruisant pour mieux reconstruire (et ainsi de suite), semant l’auditeur pour mieux le rattraper au vol et le torturer un peu plus fort. Mutation est la conclusion parfaite dun album qui pourrait être une longue séance de bondage musical : Shattered Dimension fait mal mais on aime ça et surtout on est consentant... Encore !

[Shattered Dimension est publié en CD par ugEXPLODE et en double vinyle par God Records]

jeudi 11 avril 2019

Post Now : Round One – Chicago vs New York


Bon alors, comment ça va chez Skin Graft depuis la dernière fois ? Plutôt bien finalement, et malgré tout le mal que je trouve encore à dire au sujet du label de Chicago je dois bien avouer que son actualité est particulièrement remplie en ce printemps 2019 avec la parution du premier album de Skryptor, celui de Psychic Graveyard (prévu pour le mois de mai) et cette compilation intitulée Post Now : Round One – Chicago vs New York. Un titre qui laisse présager qu’il devrait y avoir une suite un jour ou l’autre. Pour l’heure l’objet de ce disque est on ne peut plus simple avec un tracklisting qui alterne un groupe de Chicago avec un groupe de New York : il n’y a aucune unité stylistique, le choix des groupes semble uniquement suivre les aléas des goûts musicaux très diversifiés de Mark Fischer et de Rob Syers, les deux patrons du label – ce qui a toujours été le cas avec Skin Graft. Autant dire qu’il y a de tout sur cette compilation bourrée jusqu’à la gueule (70 minutes) et que tout n’est pas forcément inoubliable. Mais là aussi cela dépend des goûts de chacun et pour y voir (entendre) plus clair autant se lancer dans un inventaire certes un peu fastidieux mais nécessaire du contenu de Post Now : Round One – Chicago vs New York.

Chaque groupe propose deux compositions et c’est CHEER ACCIDENT et donc Chicago qui débaroule en premier. Le groupe de Thymme Jones a un très long historique derrière lui et une discographie pléthorique et étonnante d’une vingtaine d’albums avec une influence rock in opposition option Robert Wyatt qui domine largement sa musique depuis de nombreuses années. On retrouve sur War Is A Warrior et Site (Tod Rittmann, ex US Maple et Dead Rider, est à la guitare et au chant) ces fameux accents poétiques parfois très pop et zébrés d’incartades expérimentales et même kraut. Un bon début pour cette compilation bien que personnellement je préfèrerais toujours les vieux enregistrements de Cheer Accident, ceux avec Dylan Posa à la guitare.
Suit le premier gros morceau du disque avec le grand retour des
FLYING LUTTENBACHERS. A la séparation du groupe en 2007 Weasel Walter avait dit plus jamais mais fort heureusement pour nous il a une nouvelle fois changé d’avis. Désormais basés à New York (après Oakland mais surtout… Chicago) les Flying Luttenbachers version 2019 incluent le guitariste Brandon Seabrook (des géniaux Naftule’s Dream mais aussi Jessica Lurie Ensemble, Paul Brody’s Sadawa…), le bassiste Tim Dahl (Child Abuse et Ava Mendoza’s Unnatural Ways) ainsi que le saxophoniste Matt Nelson. Une formation qui rappelle celle baignée de freeture des années 1994/1995, lorsque Ken Vandermark et Jeb Bishop faisaient partie d’un groupe qui a quand même connu quatorze line-ups différents depuis ses débuts. Créature de Weasel Walter les Flying Luttenbachers jouent une musique toujours aussi partagée entre free, prog et noise et Demonic Velocities comme Prelude To Mutation donnent envie de se ruer sur Shattered Dimensions, le tout nouvel album du groupe dont on reparlera bientôt (du moins je l’espère) dans cette gazette. 





La suite de Post Now : Round One – Chicago vs New York est un peu plus compliquée. LOVELY LITTLE GIRLS (quatre albums dont deux chez Skin Graft) et son côté cabaret punk ne sont guère convaincants. En tous les cas ils me donnent envie de bailler. SKRYPTOR constitue – pour l’instant – une curiosité de taille puisqu’il s’agit d’un nouveau groupe composé d’illustres vétérans avec Tim Garrigan (des légendaires Dazzling Killmen) à la guitare et David McClelland (des tout aussi légendaires Craw) à la basse ; ils sont rejoints par le batteur Hank Shteamer. Clown Pony est un enregistrement en concert, le son est faiblard mais l’énergie est bien là, évitant à Skryptor de s’égarer dans les couloirs d’une métallurgie trop progressive… Par contre Red Mountain est un enregistrement studio qui se révèle parfois trop ampoulée, le son de la guitare est partagé entre déchirures noise et (trop de) bavures prog et autres figures imposées 70’s (à partir de 3’03 par exemple) qui me donnent envie de couper quelques doigts à Tim Garrigan et de lui confisquer en même temps certaines de ses pédales d’effets. Red Mountain ne restera pas un titre inédit puisqu’il sera inclus sur Luminous Volume, le premier album de Skryptor à paraitre chez Skin Graft et Sleeping Giant Glossolalia. 

Avec Man Crush et surtout le tubesque Sticky Nougat BOBBY CONN démontre qu’il est toujours le maître incontesté d’une pop dévoyée, loufoque et expérimentale. Ce type est un génie mais apparemment il s’en tape, ou alors il préfère continuer à faire de la musique – toujours accompagné de Monica Boubou – plutôt que de faire carrière dans un casino de Las Vegas. Il est difficile de ne pas se dandiner et de ne pas rire au son de ses ritournelles acides et lofi servies par un sens de la composition débordant de second degré et de strass mais conservant toute leur évidence. Je t’aime Bobby Conn. Elle aussi je l’aime et elle c’est Admiral Grey c’est-à-dire la chanteuse/vocaliste de CELLULAR CHAOS, diva de l’impur d’un groupe ravivant la fureur no-wave new-yorkaise. La guitare est hallucinante de rage et cisaille à tout-va, normal puisqu’elle est tenue par Weasel Walter qui fait donc une deuxième apparition très remarquée sur Post Now : Round One – Chicago vs New York. Et maintenant que Cellular Chaos a trouvé une nouvelle batteuse en la personne de Katelyn Farstad (aka Itch Princess) j’espère que le groupe va rapidement donner de ses nouvelles – et pourquoi pas un troisième album, hein ? A noter que Gaslight et Dirty Girl ont à l’origine été publiés pour récolter des fonds au profit de Tim Smith, guitariste des Cardiacs tombé gravement malade et ne pouvant faire face à ses dépenses de santé. 

Je devrais être sévère avec TIJUANA HERCULES mais je n’y arrive pas. Et pas seulement parce que le chanteur du groupe s’appelle John Forbes, ex chanteur de Mount Shasta. En fait le boogie-blues-rock teinté de psychédélisme de Tijuana Hercules est convaincant. Je n’écouterais pas ça tous les jours – restons sérieux ! – mais il se dégage de Revisited comme de I Stand Condemned un esprit positif et old-timer fort agréable, juste le temps de se reposer un peu avant le dernier groupe figurant au programme… CHILD ABUSE est l’un des trucs les plus monstrueux et difficiles engendré du côté de New York ces dernières années et le groupe de Tim Dahl (encore lui) ne faillit pas avec Dare To Live/Staying Strong et Grow A Pair/It’s My Time/Finally Free, deux pistes (mais cinq titres !) alliant synthétiseurs démembrés, lignes de basse algorithmiques, batterie déstructurée, voix trafiquées… Child Abuse détruit tout ce qu’il touche et les appellations de musique industrielle, de metal expérimental et de free music perdent ici de leur sens tant le groupe transcende allégrement les genres et enfante d’un monstre finalement indescriptible et innommable. Tu te rappelles de la créature dans Possession, le film d’Andrej Zulawski ? Et bien c’est exactement ce à quoi la musique de Child Abuse me fait toujours penser.