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mercredi 5 octobre 2022

[chronique express] David Fenech & Pierre Bastien : Suspicious Moon

 



Pas besoin d’être un·e fanatique d’Elvis Presley pour aimer Suspicious Moon. On peut même penser qu’on s’en foutrait presque, bien que l’on reconnaisse sans problème tous les tubes du King repris ici par David Fenech et Pierre Bastien, de Blue Moon à Suspicious Minds – logiquement – en passant par Heartbreak Hotel ou In The Ghetto, en fait il n’y a que ça. Mais à la différence de l’album The King And I des Residents (1989) qui s’attelait ironiquement à la déconstruction d’une musique quasi sacrée et d’un mythe américain, celui des deux Français opte pour une voie ô combien plus poétique et intimiste. Au chant murmuré ou bancal et décalé de Fenech répond la trompette de Bastien sur fond de trames sonores mystérieuses et envoutantes : on ne doutera pas qu’il s’agit d’abord là d’une belle rencontre entre deux personnalités aux horizons concordants et principalement mues par l’envie de jouer ensemble. On pourrait également évoquer un lien de parenté avec le Rock’n’Roll Station de Vince Taylor et Jac Berrocal versus Nurse With Wound pourtant Suspicious Moon se situe encore ailleurs, sur une planète satellite toujours inconnue, à moins qu’il ne s’agisse d’un endroit sur Terre inexploré et non souillé par les activités humaines, un endroit que chacune et chacun placera à sa guise. C’est la plus belle qualité de cette musique magiquement nocturne et suspendue d’affirmer sa force d’attraction onirique, avec humour et avec douceur, toujours dans le bricolage et avec moult trouvailles sonores, sans jamais rien effacer ou négliger de l’intime.


mercredi 1 décembre 2021

Horse Lords : Mixtape Vol. 1






Lorsqu’on regarde en détails la discographie de HORSE LORDS on s’aperçoit qu’entre chaque parution d’album le groupe de Baltimore a édité des cassettes à tirage limité qu’il a intitulées Mixtape. Cette appellation n’est pas à prendre au pied de la lettre : il ne s’agit pas de diffuser des compilations avec les titres préférés du hit parade écoutés par les quatre musiciens dès le matin dans leur cuisine mais plutôt de présenter quelque chose de différent de leurs propres albums, des inédits, des versions alternatives de leurs morceaux ou des collaborations diverses. Comme sur la très étonnante – mais que j’aime beaucoup, au moins pour sa première face – Mixtape IV de 2017 sur laquelle les Horse Lords non seulement utilisent l’élément voix et la narration mais réarrangent surtout une composition de Julius Eastman, Stay On It retrouvant les obsessions du groupe pour les polyrythmies africaines et les glissements microtonaux tout en y incluant un groove que jusqu’ici on ne lui avait encore jamais trop connu.
Mis à part Mixtape IV édité par le label Northern Spy – la maison de disque actuelle de Horse Lords – ces cassettes sont des autoproductions, épuisées et introuvables depuis longtemps. Avoir réédité la première d’entre elles, en vinyle qui plus est, semblera donc une excellente idée, au moins pour les amoureux de supports physiques. Coincé entre le premier album sans titre (2012) et le deuxième LP Hidden Cities (2014), Mixtape Vol.1 présente une interprétation première, brute et presque sale de la musique du groupe. Ce qui confortera dans leur idée celles et ceux qui affirment que chaque nouvel album d’Horse Lords n’est qu’une version à chaque fois un peu plus sophistiquée – et mieux enregistrée – du précédent et que les américains n’ont fait qu’approfondir au cours des années et de leurs publications leurs idées autour des polyrythmies ou du système d’accords hérité de La Monte Young. A ses débuts le groupe semblait très nouveau et surtout encore novateur.
C'est un peu le même genre de critiques que celles entendues après le dernier passage d’Horse Lords par ici à la fin du mois d’aout 2021, un concert qui n’a pas convaincu tout le monde, certains reprochant à Andrew Bernstein (saxophone et percussions), Max Eilbacher (basse et électronique), Owen Gardner (guitare) et Sam Haberman (batterie), d’avoir été beaucoup trop sages, presque scolaires dans l’interprétation d’une musique trop froide et souvent trop éloignée de la transe escomptée. Je dois admettre que cela n’a pas été le meilleur concert du groupe auquel j’ai pu assister, trois au total, peut-être parce que l’effet de surprise n’était plus vraiment là… ce qui en partie rejoint l’argumentaire autour des enregistrements studio d’Horse Lords.
La première face de Mixtape Vol.1 est en quelque sorte une étude préparatoire au phénoménal Hidden Cities puisqu’on y retrouve une mouture différente d’Outter East qui deux années plus tard servira d’ouverture au deuxième album. Cette version primitive est enregistrée plus grossièrement (le souffle de la bande saute aux oreilles dès les premières secondes), est moins léchée et, me semble-t-il, jouée un peu plus lentement. L’intérêt principal de Mixtape Vol.1 provient surtout de sa deuxième face en forme de collage alternant passages instrumentaux joués à quatre et bidouilles plus ou moins expérimentales – un procédé récurrent chez Horse Lords. Certaines parties ressemblent à des captations en concert ou dans un local de répétition et cela sent très fort l’enregistrement en prise directe, l'ensemble des musiciens faisant preuve d’un dynamisme spectaculaire. C’est le cas de deux moments-clefs, quand le groupe se lance dans de folles élucubrations teintées de psychédélisme tapageur (à partir de 3’30) et surtout se transforme en machine à funk robotique sous acide (à partir de 8’38, sommes-nous alors si éloigné que cela d’un In A Silent Way ?). Et rien que pour cette deuxième face il faut impérativement écouter Mixtape Vol.1, confirmation que Horse Lords n’a pas toujours été ce monstre génial mais un peu froid jouant une musique de plus en plus conceptuelle et de moins en moins organique.

[Mixtape Vol. 1 est publié en vinyle blanc ou noir par le toujours très providentiel label italien Improved Sequence]

 

mercredi 22 septembre 2021

[chronique express] Love 666 : Armed Resistance

 


 

Encore une parution du label Improved Sequence qui remet les pendules à l’heure. LOVE 666 était un groupe américain mal compris voire mal aimé mais qui faisait absolument tout pour l’être. On retiendra une petite poignée d’albums publiés au milieu des années 90 chez AmRep et faisant figure d’ovnis parmi un catalogue qui pourtant comptait nombre de groupes déjà bien tarés : éloignée des canons noise-rock de l’époque, la musique de Love 666 était un improbable mélange de rythmiques à la binarité toute militaire, de samples plus ou moins indus, de riffs de guitare d’un simplisme rock’n roll à la fois glacé et psychédélique et de vocaux sous anxiolytiques. Mais surtout le groupe aimait multiplier les provocations et était expert dans un humour douteux dont il était bien difficile de savoir s’il s’agissait de lard ou de cochon. Enregistré en 2014 Armed Resistance serait donc l’album perdu, ultime et sous acide de Love 666, à ranger aux côtés des géniaux American Revolution (1995) et Please Kill Yourself So I Can Rock (1996). Un disque que le groupe présentait ainsi : « America is operating as the enemy of it’s own citizens and foreign publics. America now exists in a black zone of no time, past the expiration of the people’s consent. Political power grows out of the barrel of a gun ». Les vieux démons.


vendredi 13 août 2021

The Flying Luttenbachers : Destructo Noise Explosion ! - Live at WNUR 2-6-92

 

Avant de parler une prochaine fois du tout nouvel album des FLYING LUTTENBACHERS – le grandiose et plus que formidable Negative Infinity – quelques mots sur le premier enregistrement connu du groupe de Weasel Walter. Edité une première fois en cassette par ugEXPLODE en 1992, réédité en CD par ce même label en 1996 et, enfin, publié en vinyle au début de l’année 2021 par le label italien Improved Sequence (spécialiste dans l’exhumation de vieux machins totalement improbables), Destructo Noise Explosion ! Live at WNUR 2-6-92 est l’album le plus free jazz des Flying Luttenbachers. A l’époque le groupe consistait en un trio composé de Weasel Walter à la batterie, de Chad Organ au saxophone ténor et du grand Hal Russell au saxophone et à la trompette. Malheureusement celui-ci mourra d’une crise cardiaque quelques mois après l’enregistrement de Destructo Noise Explosion !. Il sera remplacé par Ken Vandermark* pour les deux albums suivants du groupe, avant que les Flying Luttenbachers ne se mettent à explorer d’autres horizons musicaux et se passent provisoirement de tout saxophoniste ou autre souffleur.







Destructo Noise Explosion ! - Live at WNUR 2-6-92
est clairement placé sous le haut patronage d’Albert Ayler dont le trio reprend ici rien de moins que Witches And Devils et Ghosts – Walter et Russell se partagent les autres compositions. Découvrir ces enregistrements est vraiment amusant et la photo du groupe nous montre un Weasel Walter tout choupi et tout souriant et dans lequel on a un peu de mal à identifier le diablotin suractif, ricanant et rageux qu’il deviendra bientôt. Il n’empêche que l’on reconnait déjà son jeu très caractéristique avec notamment des martèlements incessants et quasi épileptique de grosse caisse. Je le soupçonne également d’être à l’origine du rôt que l’on entend au moment de l’introduction de Throwing Bricks, une composition de Walter justement, et dont Russell profite pour glisser quelques mots, adouber respectueusement et vanter les mérites du déjà « très prolifique » et jeune batteur. On peut penser qu’à l’époque les deux musiciens se partageaient plus ou moins tacitement le leadership du groupe : après tout le vrai nom de Hal Russell n’était-il pas Harold Luttenbacher ?
Plus qu’un simple document historique, Destructo Noise Explosion ! permet de comprendre d’où viennent les Flying Luttenbachers, peut expliquer le glissement progressif du groupe vers plus d’électricité et de guitares – les albums suivants, Constructive Destruction et surtout le génial Destroy All Music, tout deux enregistrés avec le bassiste et tromboniste Jeb Bishop (futur Vandermark 5) et le trop souvent sous-estimé guitariste Dylan Posa (Cheer-Accident, Brise Glace…). Weasel Walter restera le seul membre permanent et le seul maitre à bord des Flying Luttenbachers, allant même en 2007 jusqu’à enregistrer tout seul toutes les parties de l’album Incarceration By Abstraction parce qu’aucun des musiciens avec qui il voulait jouer n’était alors disponible. Bref, dans Destructo Noise Explosion on retrouve déjà en germes toute la folie du groupe, celle qui l’amènera à enregistrer des disques placés sous le signe du chaos, à proclamer « death metal is free jazz », à repousser ses propres limites parce que se moquant éperdument des prétendues frontières stylistiques. Pour Weasel Walter il n’y a que deux types de musique : celle qu’il aime et qu’il joue et celle qu’il déteste et qui donc n’existe pas.


* oui on parle bien du même Ken Vandermark, il remplacera également Hal Russell au sein du NRG Ensemble dont ce dernier était pourtant le leader, une formation incluant également Kent Kessler et Mars Williams qui joueront plus tard dans la première mouture du Vandermark 5… il n’empêche que la disparition de Hal Russell a été à juste titre considérée comme une perte immense pour la scène free de Chicago et même mondiale