Publié au milieu de l’été 2020 par Trost records, Farewell Tonic est un énième enregistrement live de FULL BLAST, super-groupe de free-jazz électrique composé on le sait de Peter Brötzmann, Marino Pliakas et Michael Wermüller. Ce concert, capté en 2007 c’est-à-dire à une époque où Brötzmann ne se plaignait pas encore trop de l’état de ses poumons (il fêtera ses 80 ans le 6 mars prochain), présente un free jazz incandescent avec tout ce qu’il peut avoir de pulsatif et de virevoltant mais aussi de poétique et d’émouvant. Les interventions solo de Brötzmann y sont plus poignantes que jamais et écouter Farewell Tonic, malgré un titre d’album un peu déprimant (il s’agit du dernier concert ayant jamais eu lieu dans cette salle ô combien mythique de New-York) et malgré un découpage de pistes un peu surprenant, est un grand moment de bonheur, nous rappelant s’il en était encore besoin que contrairement aux hommes la musique, elle, reste éternelle.
Conseil d'utilisation : ceci n'est qu'un blog. Mais sa présentation et sa mise en page sont conçues pour qu'il soit consulté sur un écran de taille raisonnablement grande et non pas sur celui d'un ego-téléphone pendant un trajet dans les transports en commun ou une pause aux chiottes. Le plus important restant évidemment d'écouter de la musique. CONTACT, etc. en écrivant à hazam@riseup.net
Affichage des articles dont le libellé est Trost records. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Trost records. Afficher tous les articles
samedi 30 janvier 2021
jeudi 19 mars 2020
16 - 17 / Phantom Limb
Il y a plusieurs façons d’aborder ce disque. Commençons par celles qui ne font pas trop plaisir. Phantom Limb est le résultat de l’exhumation de vieilles bandes enregistrées par 16 - 17 aux alentours de l’année 1995. Jusque là il n’y a rien à redire, l’existence de ces bandes était connue depuis longtemps, bien que l’on pouvait légitimement penser qu’une sortie posthume était des plus fantasmagoriques. Je ne veux pas non plus polémiquer sur le line-up que l’on retrouve sur ces enregistrements et dont le seul membre d’origine est le grand chef Alex Buess qui joue du saxophone, de la clarinette basse et pratique également la bidouille électronique. Et puis les « nouveaux venus » ne sont pas des manchots non plus, je pense tout particulièrement au batteur suisse Michael Wertmüller qui depuis quelques années déjà défrayait la chronique avec son groupe principal, Alboth !. Mais il faut également citer le guitariste Roger Gral (à la base il est ingénieur du son et a notamment travaillé sur l’album Cold Blood de Ice) ainsi que le bassiste Damian Bennett qui lui a joué ou joue encore dans plein de groupes que je ne connais pas et dont je n’avais encore jamais entendu parler.
Non le plus gênant est que cet album n’en est pas réellement un. Phantom Limb ne comporte que sept titres et ne dure que… 32 (trente deux) minutes. Et alors ? Alors… venant de la part d’un groupe qui alors qu’il était encore en activité nous avait habitués à de longues coulées de lave musicale entre free noise et assauts dub indus – la réécoute de Gyatso permet de s’en rendre parfaitement compte – cela fait un peu court. La meilleure façon d’aborder Phantom Limb consiste donc à ne pas faire cette erreur que j’ai malheureusement commise et ne surtout pas s’attendre à quelque chose de similaire à Gyatso, à mon sens l’un des disques européens les plus estimables des années 90, aux côtés de ceux de Terminal Cheesecake, God et Ice (c’est dingue comme le monde est petit, non ?). Tant pis pour les fantasmes, place à la musique.


D’autant plus que les bandes originelles de Phantom Limb n’ont pas seulement été remises à plat, remixées et réassemblées par Alex Buess au cours de l’année 2018 : des voix ont également été ajoutées, et pas n’importe lesquelles. Incontournable chanteur d’Oxbow et multi fornicateur au sein de tellement de collaborations aussi riches que variées Eugene Robinson se taille la part du lion et ce dès les premières secondes de The Hate Remains The Same, tonitruant titre d’ouverture qui annonce la couleur d’un album plus free et plus noise – finalement pas très éloignés des tout premiers enregistrements de 16 - 17. De Kasia Meow je ne connaissais jusqu’ici que sa participation à l’album The Easy Way Out de Buñuel (avec ce même Robinson, justement, small world…) et sur Phantom Limb on ne peut l’entendre que sur un Words Of Warming excité à l’excès et tendu comme pas deux. Mis à part Interruptus sur la face A et Asia’s Lullaby en face B Phantom Limb est un album très bavard, comprenant énormément de chant, un chant invasif et omniprésent, mais c’est comme d’habitude avec Eugene robinson, pourrait-on dire.
Une fois que l’on s’est fait – encore une fois – à cette idée, tout va beaucoup mieux. On peut gouter pleinement à la folie d’un Bender sur lequel le chanteur golgoth fait des merveilles et attire toutes les attentions, d’abord sur une première partie épileptique et chaotique puis sur une partie intermédiaire presque dubisante. Evidemment on peut alors avoir le sentiment d’écouter un disque d’Eugene & Guest plutôt qu’un disque de 16 - 17 featuring Robinson mais un titre tel que Bender permet au chanteur de se remettre à la lumière – là je parle pour les déçu.e.s de l’album Thin Black Duke d’Oxbow, déçu.e.s dont je fais partie. Heureusement que la production de l’album sauve la mise au projet, notamment sur Crash où non seulement la voix est complètement trafiquée mais en plus un peu dans le fond d’un mix ultra touffu et protubérant d’où s’échappent gémissements de guitare, roulades de batterie et (grosses) ronronnades de basse. Le cas de Subliminal Song est lui plus mitigé… disons qu’on a surtout le sentiment d’un morceau rafistolé à partir de plusieurs bribes qui n’avaient pas forcément à voir les unes avec les autres et qui se termine un peu en queue de poisson.
Une fois que l’on s’est fait – encore une fois – à cette idée, tout va beaucoup mieux. On peut gouter pleinement à la folie d’un Bender sur lequel le chanteur golgoth fait des merveilles et attire toutes les attentions, d’abord sur une première partie épileptique et chaotique puis sur une partie intermédiaire presque dubisante. Evidemment on peut alors avoir le sentiment d’écouter un disque d’Eugene & Guest plutôt qu’un disque de 16 - 17 featuring Robinson mais un titre tel que Bender permet au chanteur de se remettre à la lumière – là je parle pour les déçu.e.s de l’album Thin Black Duke d’Oxbow, déçu.e.s dont je fais partie. Heureusement que la production de l’album sauve la mise au projet, notamment sur Crash où non seulement la voix est complètement trafiquée mais en plus un peu dans le fond d’un mix ultra touffu et protubérant d’où s’échappent gémissements de guitare, roulades de batterie et (grosses) ronronnades de basse. Le cas de Subliminal Song est lui plus mitigé… disons qu’on a surtout le sentiment d’un morceau rafistolé à partir de plusieurs bribes qui n’avaient pas forcément à voir les unes avec les autres et qui se termine un peu en queue de poisson.
Sans être un grand disque Phantom Limb n’en reste pas moins la tentative de résurrection plutôt réussie d’un enregistrement que l’on sent encore et toujours inachevé, les différents ajouts et arrangements post mortem n’enlevant rien à son coté bancal. Ou peut être bien que ce sont eux qui précisément rajoutent de l’instabilité à l’ensemble… va savoir… c’est pour cette raison, ce petit doute permanent, que je voudrais bien qu’un jour les versions instrumentales et primitives des sept « compositions » de Phantom Limb soient à leur tour dévoilées.
dimanche 29 décembre 2019
Comme à la radio : 16 - 17
16 - 17 : aujourd’hui ce nom continue d’évoquer un groupe aussi intransigeant qu’impitoyable, un groupe composé d’Alex Buess (saxophones, electronics), Markus Kneubühler (guitare) et Knut Remond (batterie) et qui a été parmi les premiers à savoir mélanger correctement – je ne veux pas écrire « fusionner », ce serait beaucoup trop vulgaire – rock bruitiste et free jazz. Avec en plus une grosse pointe de dub industriel en ce qui concerne Gyatso, un album pour lequel le trio de base avait alors été rejoint par rien de moins que GC Green (Godflesh) à la basse ainsi que Kevin Martin (God/Ice/Techno Animal/ etc) aux samples et à la production.
Initialement publié en 1994 par Pathological records – le label de Kevin Martin – puis réédité en 2008 et en version remasterisée par Weasel Walter sur le label lyonnais Savage Land, Gyatso reste à ce jour considéré comme le chef d’œuvre de 16 – 17 et ce à juste titre :
C’est déjà Savage Land qui en 2005 avait réédité sous la forme d’un coffret de 2 CD tous les premiers enregistrements de 16 – 17. On pouvait enfin y découvrir l’incroyable génèse de la musique du groupe. Ce que l’on sait peut être moins c’est qu’en 1995 16 - 17 a enregistré un album resté inachevé et donc inédit à ce jour avec un line-up très différent comprenant Damian Benett à la basse, Roger Graf à la guitare et Mickael Wertmüller (Alboth!, Full Blast) à la batterie – seul Alex Buess était resté à bord.
Désormais intitulé Phantom Limb cet album a été complété en 2018 par des parties de chant assurées notamment par Eugene Robinson d’Oxbow. Sa parution est prévue pour début janvier 2020 sur l’excellent label autrichien Trost records et on peut en écouter un premier extrait des plus alléchants : The Hate Remains The Same.
lundi 21 octobre 2019
Keij Haino + Sumac / Even For Just The Briefest Moment – Keep Charging This Expiation – Plug In To Making It Slightly Better
Revoilà l’un des tandems parmi les plus captivants en matière de sculpture de guitares et de free noise : l’association entre le géant japonais KEIJI HAINO et les molosses nord-américains de SUMAC (Aaron Turner à la guitare ; Brian Cook à la basse ; Nick Yacyshyn à la batterie). Un peu plus d’une année s’est écoulée entre le premier double album de ce supergroupe et le nouveau, Even For Just The Briefest Moment / Keep Charging This "Expiation" / Plug In To Making It Slightly Better, doté d’un titre toujours aussi cryptique comme Keiji Haino en a le secret (et je ne te parle même pas des titres des morceaux en eux-mêmes). Surtout, pas mal de choses se sont produites entre les deux parutions, principalement un nouvel album pour Sumac (Love In Shadows sorti fin 2018 chez Thrill Jockey) et une tournée européenne du trio en mars 2019 dont quelques dates en collaboration avec un autre guitarrorist : Caspar Brötzmann*.
Pourtant American Dollar Bill – Keep Facing Sideways, You're Too Hideous To Look At Face On et Even For Just The Briefest Moment** ont été enregistrés la même année et à seulement un mois d’intervalle. S’il est précisé que les sessions d’American Dollar Bill se sont déroulées en juin 2017 au Gok studios, laissant entendre qu’elles ont duré plusieurs jours, celles de Even For Just The Briefest Moment ont eu lieu le 3 juillet à Tokyo, soit une seule journée. Je n’ai pas forcément été toujours très emballé par le premier, trouvant qu’il souffre de trop de passages incertains. Après quelques premières écoutes de Even For Just The Briefest Moment je m’apprêtais à émettre une opinion très similaire, devant me rendre à l’évidence que l’association Keiji Haino + Sumac, séduisante sur le papier, devait surtout prendre toute sa dimension en live – les fantasmes faisant le reste, etc, comme d’habitude…
… Puis je me suis ravisé. Est-ce que les quatre musiciens se sont servis de leur première expérience commune en studio pour faire les choses différemment avec leur deuxième album ? Oui, cela me semble évident. Tout d’abord les trois SUMAC ont indéniablement pris de l’assurance sur Even For Just The Briefest Moment, se montrent bien plus aguerris dans l’exercice de l’improvisation et de l’écoute mutuelle : moins de remplissage (voire plus du tout), d’avantage de cohésion et donc de cohérence, un sens de la tension collective. Plus on joue ensemble et plus on sait jouer ensemble, voilà une vérité qui énoncée telle quelle ne serait qu’une banalité inutile de plus si elle ne s’appliquait pas dans le cas présent à trois musiciens ultra aguerris et ultra experts en matière de hardcore, metal, post hardcore, noise rock et tous les genres, sous genres et croisements qui peuvent exister entre toutes ces catégories. Des types habitués à ressasser les mêmes structures, les mêmes riffs, les mêmes gimmicks et se concentrent d’habitude sur l’énergie et le son dégagés par leur musique.
Sans être en roue libre et sans faire n’importe quoi (en particulier le jeu de Nick Yacyshyn qui est d’une telle pertinence… le batteur canadien confirme ainsi qu’il est l’un des meilleurs de sa catégorie à l’heure actuelle) on peut affirmer que Sumac se laisse souvent complètement aller : Now I’ve Gone And Done It possède ce coté lancinant et exalté d’un vieux blues cradingue ; un peu plus loin le morceau titre (coupé en deux entre les faces B et C du disque, parce que totalisant près d’une demi-heure) alterne traversées atmosphériques et déflagrations bruitistes avec un groupe qui tient la route sur de longs passages étirés et presque liquéfiés – encore cette hébétude électrisée et si particulière – tout comme il sait provoquer l’explosion sans donner l’impression de remplir une tâche obligatoire que les metalleux de tout poil s’estiment forcément en droit d’attendre de lui.
Côté basse Brian Cook s’en sort très bien. Lorsque elle est (rarement) mise en avant c’est parce qu’elle conduit réellement quelque part, aussi rythmique que tête chercheuse et elle n’est pas le parent pauvre d’une musique à la fois bruyante et instantanée qui a souvent trop tendance à délaisser cet instrument. Bien que comportant assez peu de passages chantés, Even For Just The Briefest Moment consacre cependant Keiji Haino en tant que chanteur/performer vocal, mais également joueur de flûte et de taepyungso – il s’agit d’une sorte de cornet japonais – et celui qui monte indéniablement en puissance c’est donc Aaron Turner dont la guitare prend de plus en plus de place et joue même parfois le premier rôle. Lorsque les deux guitares se déchainent ensemble il devient parfois très difficile d’affirmer avec certitude qui fait quoi. Et ça tombe bien parce que l’on s’en fout un peu, le plus important c’est de constater que dans ces purs moments de délires free et électriques de guitares Keiji Haino + Sumac devient un sacré bon groupe, barré et extrémiste, tout comme il ne déçoit plus dès qu’il s’agit de calmer le jeu.
Encore plus difficile et plus labyrinthique que American Dollar Bill, ce nouvel album réalise l’exploit d’être beaucoup plus passionnant et vraiment exaltant. Et presque beau, de cette beauté un peu incompréhensible mais envoutante propre à la musique de Keiji Haino. Sauf que cette fois Sumac y est également pour quelque chose. Assurément.
Encore plus difficile et plus labyrinthique que American Dollar Bill, ce nouvel album réalise l’exploit d’être beaucoup plus passionnant et vraiment exaltant. Et presque beau, de cette beauté un peu incompréhensible mais envoutante propre à la musique de Keiji Haino. Sauf que cette fois Sumac y est également pour quelque chose. Assurément.
[Even For Just The Briefest Moment / Keep Charging This "Expiation" / Plug In To Making It Slightly Better est publié en double LP, version vinyle noir ou vinyle transparent, en CD et même en cassette par Trost records, excellent label s’il en est et qui d’ordinaire se concentre plutôt sur le free jazz et les musiques improvisées de toutes sortes]
* j’aurais donné n’importe quoi pour voir Sumac en concert lors de cette tournée mais les dates initialement prévues dans les pays d’Europe du sud (il y avait une date lyonnaise de bookée) ont soudainement été annulées alors que celles dans les pays nordiques et scandinaves, certes réputées plus rémunératrices a priori, ont été maintenues – je m’interroge toujours sur le rôle des tourneurs européens qui ne sont que des intermédiaires supplémentaires et dont la seule utilité n’est que de rajouter une dimension financière inflationniste aux tournées des groupes étrangers, la valeur ajoutée versus la valeur artistique et humaine en quelque sorte
** à partir de maintenant et pour plus de facilité je raccourcis tous les titres, désolé Keiji
vendredi 29 mars 2019
Full Blast / Rio
Publié un petit mois avant Sparrow Nights et toujours par l’incontournable label autrichien Trost records, Rio est un enregistrement récent et en concert du géant du saxophone Peter Brötzmann et de son power trio FULL BLAST. Ces bandes ont été captées le 17 juillet 2016 lors d’un concert incendiaire dans un club de Rio De Janeiro (d’où le nom du disque, pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ?) et Rio ne relève pas du fond de tiroir tant la quarantaine de minutes de musique gravées sur ce vinyle (uniquement) par Full Blast se révèlent aussi intemporelles et aussi puissantes que la plupart des enregistrements de Peter Brötzmann. Et voilà un concert auquel j’aurais vraiment adoré assister.
Le reste du line-up du trio est constitué du bassiste digitaliste Marino Pliakas et du batteur Michael Wertmueller qui après des débuts tonitruants avec les très vrombissants Alboth! (entre 1991 et 2000) a poursuivi une carrière de compositeur et d’instrumentiste au sein d’orchestres de musique contemporaine ou d’avant-garde consciencieuse et donne des cours dans une université berlinoise. Son jeu est extrêmement puissant et virevoltant, il aime autant enchainer les roulements de toms que les roulements de grosse caisse à la double pédale. Marino Pliakas me semble beaucoup plus discret et moins actif mais je dois avouer que je ne connais pas non plus grand chose de lui… en fait rien en dehors de Nohome, autre trio qu’il forme avec ce même Wertmueller et le guitariste Caspar Brötzmann (fils de Peter). Quant à se technique instrumentale elle constitue ce que j’apprécie le moins dans Full Blast : trop de dextérité, pas assez d’électricité ni de boucherie.
Mais revenons-en à Rio : faute d’avoir pu faire le voyage jusqu’au Brésil et faute de ne jamais avoir eu la chance de voir et entendre Full Blast en concert je peux donc me consoler avec cet enregistrement de premier choix ; la qualité musicale est là malgré une prise de son qui techniquement oscille un peu, ce sont les aléas des prises live. Le disque est divisé en cinq parties simplement numérotées (encore une fois, pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ?). La première constatation qui s’impose est la domination sans partage de Peter Brötzmann. Je ne veux rien enlever aux deux autres musiciens mais encore une fois et malgré son grand âge – au moment du concert il vient de fêter ses 75 ans ! – Brötzmann démontre qu’il est le plus furieux et le plus libre – libertaire ? – des trois. Sa technique est sans aucun doute irréprochable (je laisse ce genre d’appréciation aux savants du biniou), son souffle est toujours aussi impressionnant et le saxophoniste qui multiplie ici les instruments à anches et donc les tonalités employées démontre une fois de plus qu’il sait parfaitement oublier ses mécanismes synaptiques pour laisser parler son épiderme et ses instincts pyromanes. Au cours des quarante dernières années le free jazz et la musique improvisée ont fini par se codifier (un comble) et donc se scléroser or Peter Brötzmann est resté cet électron libre capable de déclencher explosions sur explosions comme de développer une palette élargie et subtile de sonorités (en particulier sur ses enregistrements en solo, souvent très poétiques). Il reste dans la position du leader – au sens de tête de gondole 24 carats – de la freeture européenne et mondiale mais il en est aussi toujours le trublion et l’enfant terrible, un statut bien à part à nouveau conforté (s’il en était encore besoin…) par Rio.
Mais il ne faut pas être injuste non plus : Marino Pliakas et Michael Wertmueller servent de faire-valoir mais également d’accélérateur au saxophoniste. Ils ne réussissent jamais à lui voler la vedette ou au moins à faire à peu près jeu égal avec lui* mais ils savent comment créer et développer la boule d’énergie dont Brötzmann a besoin pour déployer en grand ses ailes de génie des airs. Furieux et abrasif, Full Blast est autant un power trio à la démesure de Peter Brötzmann – il faut écouter Rio 2 pour le croire, le seul passage du disque où la basse s’électrise vraiment – qu’un écrin bien confortablement securit pour un saxophoniste qui pourtant n’a plus rien à prouver depuis longtemps. Malgré son côté un peu froid et technique le tandem rythmique Pliakas/ Wertmueller convient à Brötzmann sans non plus le pousser dans ses derniers retranchements… alors il y a des jours quand même où je me surprends à imaginer Peter Brötzmann prendre un peu plus de risques en se frottant à des musiciens aussi tarés et inconscients que géniaux et là je pense tout particulièrement à Weasel Walter** ou même Ava Mendoza… et encore une fois je recommence à rêver tout éveillé.
* et là vous allez me demander : mais ont-ils seulement essayé ou leur a-t-on permis d’essayer ? Je n’en sais trop rien mais je constate que d’autres musiciens ou musiciennes ayant récemment collaboré avec le saxophoniste ont réussi à jouer avec lui sur un même pied d’égalité – dernier exemple en date : Sparrow Nights, son duo avec Heather Leigh déjà mentionné plus haut
** lequel s’est enfin décidé à reformer les Flying Luttenbachers, on en reparlera
vendredi 4 janvier 2019
Peter Brötzmann - Heather Leigh / Sparrow Nights
Pionnier et pilier historique de la
scène free européenne et de la musique improvisée mondiale, colosse du
saxophone et agitateur musical depuis plus de cinquante ans, Peter Brötzmann a publié tellement
d’enregistrements tout au long de sa longue carrière – certains devenant des
monuments incontournables – que depuis quelques années j’ai un peu lâché
l’affaire non pas par désintérêt mais par désargentement et parce que suivre ce
grand bonhomme infatigable m’était devenu impossible car épuisant (c’est ça
d’être fainéant en plus d’être pauvre). Mais j’ai toujours gardé un œil sur ce
cher Peter, guettant s’il ne venait pas à monter un nouveau groupe supersonique
ou à jouer avec un nouveau ou une nouvelle partenaire. Et la sonnette d’alarme
a retenti lorsque Trost records a annoncé la publication d’un enregistrement de
Peter Brötzmann avec une certaine Heather Leigh – cette dernière jouant
de la lapsteel guitar, instrument dont l’usage est on ne peut plus rare voire
quasiment inexistant dans le monde de la musique improvisée.
Je pensais ne pas connaitre du tout Heather Leigh mais je me trompais puisqu’elle a fait partie de Charalambides. Par contre, j’ai eu beau me creuser la mémoire et essayer de me souvenir d’un concert auquel j’ai assisté il y a quelques années et alors qu’elle jouait encore dans le groupe, je n’en garde strictement aucun souvenir… (et voilà : en plus je n’ai aucune mémoire). Mais comme je l’ai dit la guitare lapsteel en mode expérimental n’est pas un instrument courant – pourtant Heather Leigh publie des disques depuis le début des années 1990 * – et il n’en fallait pas plus pour aiguillonner ma curiosité. Comment pouvait sonner une telle association, a priori pour le moins étrange ? Je peux dire que je n’étais pas prêt d’arriver au bout de mes surprises.
Je pensais ne pas connaitre du tout Heather Leigh mais je me trompais puisqu’elle a fait partie de Charalambides. Par contre, j’ai eu beau me creuser la mémoire et essayer de me souvenir d’un concert auquel j’ai assisté il y a quelques années et alors qu’elle jouait encore dans le groupe, je n’en garde strictement aucun souvenir… (et voilà : en plus je n’ai aucune mémoire). Mais comme je l’ai dit la guitare lapsteel en mode expérimental n’est pas un instrument courant – pourtant Heather Leigh publie des disques depuis le début des années 1990 * – et il n’en fallait pas plus pour aiguillonner ma curiosité. Comment pouvait sonner une telle association, a priori pour le moins étrange ? Je peux dire que je n’étais pas prêt d’arriver au bout de mes surprises.
Sparrow
Nights est donc cet album enregistré en studio par PETER BRÖTZMANN et HEATHER LEIGH. Le premier y utilise toute une gamme de anches (clarinette et
saxophone dans différentes tonalités) et il fait du Brötzmann avec son génie
habituel mais aussi ses petites manies, il n’y a aucun doute à avoir là dessus.
C’est lui qui débute le disque délicatement, distillant des notes de velours
bancales et éphémères sur un Summer Rain
tellement court (deux minutes) qu’il ressemble à une simple introduction,
presque anecdotique mais qui donne une bonne idée de l'atmosphère générale du
disque.
Sparrow Nights est en mode doux voire planant et atmosphérique la plupart du temps. Même lorsque les deux musiciens montent dans les tours et font bouillir la marmite à freeture, il résulte toujours de leur musique un long continuum entre blues aérien et noise nuageuse, Heather Leigh et Peter Brötzmann se passant en permanence le relais au niveau des motifs dessinés, des textures utilisées et des chemins empruntés par l’une comme par l’autre. Il ne s’agit pas d’un jeu de questions et de réponses ni d’un jeu de correspondances mais bien d’un langage commun, un langage à deux. D’abord extrêmement déroutant parce que s’affranchissant de toute temporalité préconçue (le disque passe à la vitesse de l’éclair alors que sa durée dépasse elle les soixante-dix minutes, du moins dans la version CD) et jouant la circularité ou carrément la sphéricité (non, ce n’est pas un mot que j’ai inventé), Sparrow Nights est un monde à lui tout seul, un monde de poésie musicale.
Sparrow Nights est en mode doux voire planant et atmosphérique la plupart du temps. Même lorsque les deux musiciens montent dans les tours et font bouillir la marmite à freeture, il résulte toujours de leur musique un long continuum entre blues aérien et noise nuageuse, Heather Leigh et Peter Brötzmann se passant en permanence le relais au niveau des motifs dessinés, des textures utilisées et des chemins empruntés par l’une comme par l’autre. Il ne s’agit pas d’un jeu de questions et de réponses ni d’un jeu de correspondances mais bien d’un langage commun, un langage à deux. D’abord extrêmement déroutant parce que s’affranchissant de toute temporalité préconçue (le disque passe à la vitesse de l’éclair alors que sa durée dépasse elle les soixante-dix minutes, du moins dans la version CD) et jouant la circularité ou carrément la sphéricité (non, ce n’est pas un mot que j’ai inventé), Sparrow Nights est un monde à lui tout seul, un monde de poésie musicale.
Pour en revenir plus particulièrement à Heather Leigh je dois préciser qu’elle
ne joue pas de son instrument de façon usuelle et que sa pratique semble vraiment
peu orthodoxe. C’est à dire qu’elle ne passe pas son temps à frotter les cordes
de sa lapsteel avec un bottleneck pour en tirer des miaulements campagnards et
folklorique mais elle l’effleure, y compris à rebrousse-poil, elle le fait
vibrer pour en tirer des superpositions de nappes sonores – parfois noisy mais
souvent brumeuses et voilées de mouvements d’air – sans réellement attaquer les
cordes ni les lâcher, comme si elle agissait par fluide magnétique et continu…
oui c’est vraiment très étrange (et, en ce qui me concerne, très beau). Heather Leigh est pour beaucoup dans la
magie de Sparrow Nights mais je ne
veux pas être injuste avec Peter
Brötzmann qui ne serait pas ce fabuleux grand bonhomme s’il n’avait pas été
capable de jouer et de vibrer avec elle : nous avons affaire ici à un duo
véritable.
Pour finir, j’ai appris, quelques temps
après avoir découvert ce disque, qu’en fait ces deux là jouent depuis longtemps
ensemble et qu’ils avaient enregistré trois albums en concert avant de se
lancer dans un premier album studio. Voilà sans doute pourquoi Sparrow Nights résonne de façon aussi
accomplie et entière tout en refusant en permanence l’enfermement des miroirs
sonores et la routine de l’improvisation. Sparrow
Nights est beau disque poétique, un disque aux parfums
inhabituels mais persistants.
[Sparrow Nights est publié en double
vinyle et en CD par Trost records]
* son dernier album solo intitulé Throne vient de paraitre aux Éditions
Mego
lundi 16 juillet 2018
The Thing / Again
Un album de THE THING est toujours un évènement dans le petit monde du jazz. Depuis bientôt presque deux décennies, le trio emmené par le
saxophoniste Mats Gustafsson et la section rythmique composée du bassiste Ingebrigt Håker Flaten et du batteur Paal
Nilsen-Love dépoussière allègrement le free, celui hérité d’Ornette Coleman, de
Don Cherry mais surtout d’Albert Ayler (via Peter Brötzmann), le tout avec un brio incendiaire
qui place The Thing largement au
dessus de la mêlée. On peut préférer les aventures plus contrastées de
Fire ! (autre projet de Gustafsson qui pourtant n’en manque vraiment pas),
ce qui n’est pas mon cas : je suis du type conservateur obtus,
traditionnaliste intransigeant voire réactionnaire intolérant et la puissance
de feu (sic) qui semble radicalement animer la musique de The Thing arrive toujours à me réchauffer d’une incomparable façon.
Again
est un énième album du trio – j’ai vraiment trop la flemme de compter mais on
approche à peu près de la vingtaine – de prime abord plus « classique »
que la plupart des autres enregistrements de The Thing avec ses trois compositions seulement et, formellement, il
semble le plus proche du free jazz iconoclaste des années 60. Le trio aime
faire régulièrement des reprises de garage 60’s (sa version de The Witch des Sonics est un délice) et
s’accoquiner avec des musiciens très différents (de Otomo Yoshihide à Neneh
Cherry en passant par Thurston Moore et James Blood Ulmer) mais avec ce nouvel
album il recentre son propos sans rien perdre de son incandescence. Pas trop de
coquetterie, donc.
Sur
Face est une longue suite de près de vingt minutes
composée par Gustafsson et pendant laquelle The Thing passe par tous les états possibles, déployant inlassablement
la carte de ses différents savoir-faires et de ses humeurs sans pour autant
faire étalage d’outrecuidance. Plus qu’un hommage bien senti au jazz libéré et
libertaire, Sur Face est un étonnant
voyage dans ce que j’interprète comme le jardin (pas si) secret du
saxophoniste, son credo musical, sa raison de vivre peut-être, au moins à titre
symbolique. A plus de cinquante ans – il est né en 1964 – Mats Gustafsson
n’aura jamais été aussi brillant, aussi fougueux mais également aussi nuancé et
aussi délicatement émouvant. La partie finale de Sur Face est un moment de grâce nous incitant, littéralement donc,
à gratter au delà des apparences et des choses, un moment privilégié, une sorte
de bulle en état de suspension…
… Alors il est d’autant moins étonnant que la composition suivante du disque soit une reprise de Frank Lowe : Decision In Paradise s’enchaine parfaitement après les dernières notes de Sur Face. The Thing avait déjà dans le passé rendu hommage à ce grand mais trop méconnu saxophoniste admirateur de John Coltrane et qui au sein des musiciens de la seconde vague free jazz avait su se démarquer complètement de son incontournable et illustre ainé (dont il a tardivement mais magnifiquement repris Impressions, sur son album Bodies And Soul en 1995). Lorsque pour l’album She Knows… (l’un des tout meilleurs de The Thing) Gustafsson et ses camarades avaient enregistré For Real de ce même Frank Lowe, le trio était accompagné du géant Joe McPhee. Lequel est à nouveau présent avec sa trompette de poche et ses cris de harpie sur ce Decision In Paradise. Qui d’autre que l’ami et acolyte de Lowe pour donner encore plus de relief à cette très belle version du porte-étendard de ce que beaucoup considèrent comme de l’un des meilleurs albums du saxophoniste disparu* ? Les notes du livret accompagnant Again font directement allusion à ce dernier, pygmalion de modestie, alors il y a peu de chances pour que tout ceci fasse gagner un peu plus de reconnaissance à Frank Lowe.
… Alors il est d’autant moins étonnant que la composition suivante du disque soit une reprise de Frank Lowe : Decision In Paradise s’enchaine parfaitement après les dernières notes de Sur Face. The Thing avait déjà dans le passé rendu hommage à ce grand mais trop méconnu saxophoniste admirateur de John Coltrane et qui au sein des musiciens de la seconde vague free jazz avait su se démarquer complètement de son incontournable et illustre ainé (dont il a tardivement mais magnifiquement repris Impressions, sur son album Bodies And Soul en 1995). Lorsque pour l’album She Knows… (l’un des tout meilleurs de The Thing) Gustafsson et ses camarades avaient enregistré For Real de ce même Frank Lowe, le trio était accompagné du géant Joe McPhee. Lequel est à nouveau présent avec sa trompette de poche et ses cris de harpie sur ce Decision In Paradise. Qui d’autre que l’ami et acolyte de Lowe pour donner encore plus de relief à cette très belle version du porte-étendard de ce que beaucoup considèrent comme de l’un des meilleurs albums du saxophoniste disparu* ? Les notes du livret accompagnant Again font directement allusion à ce dernier, pygmalion de modestie, alors il y a peu de chances pour que tout ceci fasse gagner un peu plus de reconnaissance à Frank Lowe.
Troisième et dernier titre de Again, Vicky Di est une composition de Ingebrigt
Håker Flaten pour laquelle le bassiste a troqué sa contrebasse contre une basse
électrique et se fend d’un solo poliment bruitiste et chargé d’effets bordés mais
qui a le bon goût de ne pas trop s’éterniser. De son côté Gustafsson abandonne
le saxophone ténor et opte élégamment pour le saxophone soprano. Avec Vicky Di on se frotte au côté le plus consensuellement
moderniste – tendance free jazz électrique de salon chéri-chéri – de The Thing, mais aussi le moins fantaisiste,
le moins drôle et le plus cérébral, celui que j’aime le moins.
On peut ainsi considérer Again comme un triptyque dont Decision In Paradise serait le pivot central et profondément affectif** encadré par un Sur Face représentant les fondations du trio tandis que Vicky Di défendrait les évolutions électriques de sa musique. Un triptyque faisant de Again un album-somme (malgré son titre un peu paresseux) et qui surtout fait penser à un album testamentaire – car en y regardant bien voilà un résumé quasi exhaustif des aspirations jazz de The Thing. En tous les cas il s’agit d’un enregistrement dans la très bonne moyenne du trio même si pour découvrir The Thing on préférera forcément l’écoute du premier album sans titre (2001), de Garage (2004) ou de Bag It ! (2009).
On peut ainsi considérer Again comme un triptyque dont Decision In Paradise serait le pivot central et profondément affectif** encadré par un Sur Face représentant les fondations du trio tandis que Vicky Di défendrait les évolutions électriques de sa musique. Un triptyque faisant de Again un album-somme (malgré son titre un peu paresseux) et qui surtout fait penser à un album testamentaire – car en y regardant bien voilà un résumé quasi exhaustif des aspirations jazz de The Thing. En tous les cas il s’agit d’un enregistrement dans la très bonne moyenne du trio même si pour découvrir The Thing on préférera forcément l’écoute du premier album sans titre (2001), de Garage (2004) ou de Bag It ! (2009).
[Again est publié en CD et vinyle par The Thing records en association avec Trost records, label dont la catalogue de nouveautés,
de rééditions et d’éditions exclusives en vinyle (via sa division Cien Fuegos)
ne cesse de me mettre la bave aux lèvres]
* l’album Decision In Paradise a été édité en 1985 par Soul Note et une
réédition en bonne et due forme serait plus que bienvenue
** surtout avec un titre pareil…
Inscription à :
Articles (Atom)





