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lundi 14 mai 2018

Viv Albertine / De Fringues De Musique Et De Mecs



Des (auto)biographies de musiciennes et de musiciens j’en ai lues plein et j’en lirai sûrement beaucoup d’autres encore. Elles me plaisent pour des raisons très différentes : pour lire quelque chose venant d’une personne ou d’un groupe que j’écoutais quand j’étais gamin (White Line Fever de Lemmy Kilmister) et ainsi définitivement tourner la page (sic) ; pour au contraire entretenir le culte même si l’idolâtrie c’est mal (I Need More d’Iggy Pop) ; pour découvrir la face cachée, sombre et désespérée d’un groupe (l’incroyable Death To The Ramones de Dee Dee Ramone) ; pour avoir un point de vue différent d’une version officielle (Girl In A Band dans lequel Kim Gordon met les points sur les i face à Thurston Moore qui a tout fait pour tenir le bon rôle dans leur séparation et celle de Sonic Youth) ; pour connaitre ce qu’un musicien a fait après ses heures de gloire, l’appel de l’âge, l’enlisement, la renaissance, la vie, etc. (Americana de Ray Davies) ; pour me documenter sur une période musicale que je n’ai pas connue et ne connaitrai jamais autrement (Beneath The Underdog de Charles Mingus)… Et qu’importe si ces livres ont parfois été écrits avec l’aide d’un journaliste et/ou d’un ami, qu’importe aussi si la qualité littéraire en est déficiente ou même des fois complètement absente, qu’importe si ces livres sont souvent édités par des petites maisons qui n’ont pas les moyens de toujours se payer un bon traducteur et un bon correcteur : ce qui m’intéresse c’est l’histoire qu’il y a derrière la musique, à moi (à nous) après d’en tirer matière, d’en faire quelque chose – ou pas – tout comme c’est à moi de faire quelque chose des disques que j’écoute et des concerts auxquels j’assiste. 




Et puis il y a les autobiographies ou les biographies – et autres livres d’exégètes – que je lis uniquement pour en savoir plus sur des musiques, des musiciens, des personnes que je ne connais que mal et dont je n’apprécie pas forcément la musique. C’est le cas de lautobiographie De Fringues De Musique Et De mecs de Viv Albertine*. Je l’avoue tout de suite : je n’ai jamais été un fan absolu et inconditionnel des Slits**, groupe dans lequel Viv Albertine jouait de la guitare, composait des chansons, groupe qu’elle a tenu à bout de bras jusqu’à sa séparation en 1982. Jusqu’ici je me contentais (et je me contente toujours) de placer les Slits sur quelques points névralgiques et concordants de ma petite carte musicale personnelle. Je sais que même si certaines musiques ou disques nous accompagneront tout au long de nos existences, il y a également toutes ces musiques que l’on aime à certains moments de nos vies et d’autres non – l’inverse étant tout aussi vrai. C’est une question de temps et de moment. Et il peut arriver que l’un et l’autre ne concordent jamais. Je n’allais donc pas culpabiliser pour si peu, même si du coup, après avoir refermé De Fringues De Musique Et De mecs j’ai réécouté les Slits (l’intégralité des Peel Sessions, les albums Cut et Return Of The Giant Slits) puis découvert les enregistrements en solo et récents de Viv Albertine (le Flesh EP et l’album The Vermillion Border).

L’intérêt musical et historique de De Fringues De Musique Et De mecs est évident : Viv Albertine n’a eu de cesse adolescente de chercher et de découvrir des musiques qu’elle ne connaissait pas jusqu’ici – elle ne ment jamais sur ses goûts et assume parfaitement ceux de sa jeunesse hippie ; puis elle a assisté et surtout participé aux débuts du punk anglais, a eu des amitiés ou des amours tumultueuses avec des personnalités qui figureront pour toujours au panthéon de la musique ; surtout elle a senti et compris qu’elle devait faire de la musique par elle-même et pour elle-même – elle a alors monté les Flowers Of Romance (avec Sid Vicious) puis les Slits, groupe entièrement composé de femmes. Qu’importe si elle ne savait pas vraiment jouer de la guitare, qu’importe si elle manquait de pratique et de confiance en elle, l’important était de retranscrire avec ses propres moyens la musique et les envies qu’elle sentait en elle, ce qui est la définition stricto sensu du Do It Yourself.
Mais le véritable sujet du livre n’est pas là. De ses années d’adolescence à sa vie de « femme rangée et mariée »*** en passant par son parcours musical, Viv Albertine raconte ce que c’est que d’être femme : une personne constamment humiliée, abusée, menacée, exploitée et rabaissée dans une société occidentale dominée par les hommes et le patriarcat judéo-chrétien – et je rajoute même : capitaliste****. Elle ne parle pourtant jamais de combat. Elle raconte ses choix de vie, assume totalement ses erreurs éventuelles, parle de ses réussites et des épreuves qu’elle a endurées, évite toute complaisance et se livre abondamment et avec une telle liberté (sur le sexe, la drogue) que la question de l’impudeur ou de l’indiscrétion ne se pose même pas. Viv Alvertine reconnait s’être parfois perdue de vue mais est restée fidèle à ce qu’elle voulait et son propos est tour à tour léger, grave, drôle, sombre, enjoué, dépressif, humoristique, sérieux, romantique, scabreux, choquant, exemplaire.
La vie de Viv Albertine pourrait être un véritable roman mais elle s’en fout parce que le plus important c’est justement de vivre, alors qu’elle a failli mourir tellement de fois. Elle aime la vie et, surtout, elle aime l’Amour et l’Amitié, choses en lesquelles elle n’a jamais cessé de croire, en dépit de tout*****. Son ambivalence la pousse constamment à se détester elle-même, à minimiser la force et l’importance de ce qu’elle entreprend tout en ne renonçant jamais, cherchant toujours. Elle a parfaitement conscience qu’elle aime plaire – elle donne des descriptifs vertigineux de ses tenues vestimentaires – mais comprend que les regards que les autres lui portent, en particulier et surtout les regards masculins, sont des regards invalidants et coercitifs, dominateurs. La seule et unique façon de s’imposer et de vivre c’est d’être soi-même et uniquement soi-même, Viv Albertine peut aujourd’hui continuer à affirmer qu’elle vit comme elle l’entend.

[De Fringues De Musique Et De mecs est publié par Buchet Castel avec une (bonne) traduction en français d’Anatole Muchnik – Viv Albertine vient tout juste de publier chez l’éditeur anglais Faber & Faber un nouveau livre de mémoires intitulé To Throw Away Unopened]

* de son vrai nom Viviane Katrina Louise Albertine, née en 1954 à Sidney, Australie, d’une mère anglaise et d’un père français
** pour les non-anglicistes : slit = fente
** quand une femme épouse un homme on dit d’elle qu’elle se case et qu’elle se range – commodité logistique d’ameublement des mots et de leurs sens
**** à ce titre la lecture de Caliban et la Sorcière de Silvia Federici aux Éditions Entremonde est édifiante
***** page 401 elle écrit : « Maman, est ce que tout le monde a une boule de douleur et d’angoisse dans la poitrine tous les jours, du lever au coucher, comme moi ? » L’air soucieux elle m’a répondu « non ».