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samedi 16 octobre 2021

[chronique express] Nadja : Luminous Rot


 




Voilà de quoi aiguiser ma curiosité : tout d’abord NADJA est toujours en activité après toutes ces années et, surtout, le duo vient de publier son énième album sur le prestigieux label Southern Lord. Il est bien loin le temps où je me jetais sur toutes les productions du groupe, où je m’extasiais le long d’interminables chroniques sur ses enregistrements et où je portais au pinacle des disques tels que Corrasion, Truth Becomes Truth, Bliss Torn From Emptiness, Bodycage ou le toujours incroyable Thaumagenesis (tous ces albums ont originellement été publiés entre 2003 et 2007). Aujourd’hui, à l’écoute de Luminous Rot, je dois admettre que la musique de Nadja, si elle n’a pas vraiment évolué, a malgré tout bien vieilli et a même gagné en bouteille : le shoegaze métallisé – ou le doom évanescent – du groupe continuera de convaincre les doux rêveurs, lorgnant parfois vers la lourdeur d’un Godflesh arc-en-ciel tout en y associant les interférences psyché-noisy d’un My Bloody Valentine avec plus de rondeurs néo gothiques. Je n’en demandais pas tant.


mercredi 28 juillet 2021

[chronique express] Big Brave : Vital




 

Désormais soudé autour de Robbin Wattie (guitare et chant), Mathieu Bernard Ball (guitare) et Tasy Hudson (batterie), BIG BRAVE défie et affronte le monde sinistre qui l’entoure. A sa sortie en 2019, A Gaze Among Them avait été propulsé au rang de chef d’œuvre alors que dire de Vital, si ce n’est que le cinquième album du trio est encore plus beau, encore plus fort, encore plus émouvant, remuant et troublant ? Et, si la perfection musicale n’était pas aussi une question de temps et d’espace, je serais bien tenté de rajouter encore plus parfait. Dès Abating the Incarnation of Matterles et ses incroyables fulgurances en passant par les déchirements de Half Breed, les incantations de Wited. Still and All, la tension, l’intensité incendiaire – quelles dissonances ! – puis l’apaisement du triptyque Of This Ilk et jusqu’à la conclusion quasi mystique du morceau-titre, Vital télescope les genres et repousse les antagonismes pour former une force ascensionnelle qui balaie tout sur son passage. Finalement je crois que Big Brave maitrise parfaitement l’universalité et le souffle de l’espace-temps.


mercredi 24 juin 2020

[chronique express] Okkultokrati / La Ilden Lyse



Ecouter La Ilden Lyse revient à pénétrer dans un vieux musée d’histoire naturelle abritant une magnifique collection de momies d’un autre âge et quelques spécimens formolés de fœtus malformés et avortés, ou, comme le suggère la pochette du disque, écouter ce disque revient à lire des contes horrifiques peuplés d’ogres pédophiles et de sorcières aussi laides que salopes aux enfants pas sages en espérant que la peur les tiendra tranquilles dans un sommeil de plomb jusqu’au petit matin : contrairement aux avancées froides des géniaux Night Jerks et Raspberry Dawn le nouvel album d’OKKULTOKRATI marque un retour en arrière et nostalgique vers le black metal primitif (Venom, Hellhammer et surtout Bathory) tout en en exacerbant le côté punk et crust et ce n’est pas la gross(ièr)e production accompagnant l’enregistrement qui changera quoi que ce soit à la monotonie assumée de la chose – oui La Ilden Lyse est un disque excellent dans son genre mais je reste malgré tout un peu déçu par tant de conventions et de déjà-entendus.

vendredi 17 janvier 2020

Friendship / Undercurrent





L’amitié ? Elle est bien bonne celle là ! Laisse-moi plutôt t’expliquer un peu de quoi il en retourne exactement. FRIENDSHIP est un groupe japonais qui nous vient de la préfecture de Chiba (c’est la péninsule juste à l’est de Tokyo). Jusque là tout va bien : je me suis contenté de recopier les maigres informations qui trainent sur les internets au sujet de ce groupe qui pratique un mélange explosif de hardcore métallisé, de powerviolence et de grind de très (très) haute volée. 
Question musique – je généralise un peu, là, donc je devrais plutôt écrire quelle que soit la musique – les japonais sont des techniciens hors pair et même des athlètes accomplis. Ils savent parfaitement imiter, copier, reproduire puis dépassent allègrement le truc avec une facilité déconcertante et un naturel singulier à rendre jaloux Justin Pearson, Murray Perahia et tous les poseurs de la Terre. Ils taquinent quasiment systématiquement virtuosité, excellence et droit divin et il est difficile de les prendre en défaut tant le résultat semble parfait et abouti. Implacable. La question de la sincérité peut alors se poser face à un tel étalage de superlativité et certains se demanderont si la musique qui résulte d’un tel niveau de perfection n’est pas trop froide ni trop déshumanisée (comme un discours de chef de gouvernement d’un pays occidental en pleine crise sociale, par exemple).
Friendship n’échappe pas à cette règle de la perfection et la méticulosité. Fondamentalement ces petits gars n’ont rien inventé. Mais ce qu’ils font ils le font comme personne. Et lorsque j’écris « personne » c’est exactement ce dont il s’agit. Hatred, le premier album du groupe publié en 2017 par Daymare recordings pour la version CD et par Southern Lord pour la version vinyle était déjà un monument. Millésimé 2019, Undercurrent en est un autre. Pas un truc qui traine sur la place du village et à la gloire de pauvres soldats victimes de la folie et de l’inconstance humaines, non, plutôt un énorme monolithe, tellement haut, tellement abrupt, tellement violent et tellement noir qu’il s’impose derechef comme un sommet du genre powerviolence.
Je n’aime pas (du tout) les étiquettes musicales, sauf celles que j’invente parfois pour me moquer un peu ou bien parce que je n’arrive pas à décrire autrement une musique et que c’est beaucoup plus rigolo d’inventer des appellations tellement absurdes qu’elles en deviennent juste criantes de vérité. Et je n’aime particulièrement pas (mais alors là pas du tout du tout) l’étiquette « powerviolence » mais en l’occurrence c’est celle qui colle le mieux au mode de destruction intégrale orchestrée par Friendship, littéralement : la puissance et la violence, rien d’autre. Aussi talentueusement bourrin qu’un groupe de d-beat bordelais et aussi rapide qu’un groupe de grind anglais Friendship se démarque de tout et de tous par l’épaisseur d’un son qui donne envie de vomir. C’est gras et c’est aussi grave que du sludge impitoyablement sauvage et terrifiant sauf que ça va à 200 km/h et que ce torrent ne s’arrête jamais, mis à part pour vérification que tout ce qui reste de nous, pauvres fanatiques du masochisme musical, a bien été consciencieusement étalé à même le sol et que personne ne pourra survivre à un tel carnage.
Il n’y a pas énormément de différence entre les deux albums de Friendship. Sauf que Undercurrent possède un son encore plus compact, encore plus massif, encore plus lourd, encore plus gras et que le résultat est encore plus éprouvant ; et sauf que Undercurrent est plus court que Hatred, il comporte un peu moins de titres et il tourne en 45 tours. Les guitares se mettent parfois à dissoner et l’effet est tout simplement dévastateur et effrayant. Plus loin la batterie s’affole comme jamais tandis que ces mêmes guitares jouent inlassablement un riff lourdissime – en fait tellement lourd qu’on le croirait au ralenti – et de l’oppostion entre les deux nait la sensation de se retrouver écartelé sans pitié. « Nulle amitié sans crainte », comme disait l’autre. Et Friendship est un maitre en la matière.

[Undercurrent est publié en vinyle par Southern Lord et Daymare recordings]

vendredi 6 septembre 2019

Big Brave / A Gaze Among Them


Il n’y avait aucune raison d’avoir peur d’A Gaze Among Them. Il fallait y aller, tout simplement. Oh je veux bien admettre qu’un nouvel album de BIG BRAVE ne s’écoute pas comme ça, n’importe quand, n’importe comment, à la légère. J’ai même attendu plusieurs semaines – plusieurs mois – avant de me décider, avant de m’y plonger totalement. J’attendais. Je regardais cette magnifique pochette* complètement à l’opposé des deux précédentes du groupe. Ce test de Rorschach impressionniste en forme de fleurs, de flammes peinturlurées, de baisers colorés, de passions. A Gaze Among Them allait-il être si différent que cela de Au De La (2015) et de Ardor (2017) ? Pas exactement. Mais il est tellement meilleur, tellement plus fort, tellement… oui il est tellement beau.
A la base Big Brave est un trio atypique**. Pas de basse. Deux guitares très épaisses, lourdes, magmatiques et parfois noisy tenues par Robin Wattie – également chanteuse – et Matthieu Bernard Ball ainsi qu’une batterie très lente et très appuyée jouée par Louis Alexandre Beauregard qui a depuis quitté le groupe. Big Brave est alors devenu un duo : pour l’enregistrement de A Gaze Among Them c’est Loel Campbell qui a eu la lourde tache de remplacer provisoirement Beauregard*** ; sur les dernières tournées du groupe c’est la multi-instrumentiste Tasy Husdon qui s’est installée derrière la batterie. Mais tous ces changements n’ont en rien altéré l’essence et la nature profonde d’un groupe que l’on associe bien trop souvent à Sunn O))) ou à Earth sous prétexte qu’il est également signé sur le label Southern Lord. Et mettre Big Brave dans la catégorie doom me parait tout aussi absurde. Tant qu’à faire je parlerais plutôt de metal shoegaze, et encore.... Les guitares sont certes denses et la musique contemplative. 





Mais revenons en arrière. Complètement subjugué par Au De La j’avais tout d’abord été décontenancé par Ardor, beaucoup plus épuré, plus sec et extrêmement minimaliste. Je me demandais alors : pourquoi mettre tant de rigueur à filtrer la lumière… ? Tout ça pour dire qu’il faut souvent écouter et réécouter encore la musique de Big Brave pour réussir à l’appréhender et à l’aimer. Et c’est sans doute pour cette raison que j’ai autant pris mon temps avec A Gaze Among Them, parce qu’au fond de moi je savais, je savais que persisteraient toujours cette lueur vive et cette chaleur et que je ne voulais pas les perdre. Une chaleur et une lumière encore plus évidentes et encore plus contrastées sur ce nouvel album, Big Brave s’imposant une nouvelle fois comme un groupe faussement sombre et doté d’une ardeur bien spécifique qu’il appuie avec toute la lenteur et toute la lourdeur dont il est capable.
Une « lenteur » malgré tout plus martelée vivace puisque on remarque à l’écoute d’A Gaze Among Them une certaine accélération des rythmes. Rien de fondamentalement excessif, Big Brave reste un groupe qui sait prendre son temps : le très incantatoire Sibling n’aurait pas démérité sur Au De LA  tant on peut y retrouver toute cette retenue lancinante et ce minimalisme explosif qui sont les marques de fabrique du groupe. Autre caractéristique notoire de Big Brave : la voix et le chant de Robin Wattie, dans un registre aigu, parfois même perçant, en complète opposition avec le côté grave et épais des deux guitares. Un chant auquel on s’attendrait plus de la part d’un groupe d’indie rock et qui en devient presque miraculeux sur The Deafening Verity, courte pièce electro-ambient en mode rituel. En dépit d’un titre trompeur Muted Shifting Of Space ouvre lui l’album de manière franche et directe tandis que Holding Patterns joue avec les cassures puis la lourdeur martiale (souvent je me prends à penser aux Swans dans cette tendance à insister au delà du généralement admis). Body Individual reste la composition à la fois la plus lyrique, la plus chaotique et la plus osée d’A Gaze Among Them et gagne ainsi ses galons de pierre angulaire d’un album moins solennel et moins cérémonieux mais qui n’en conserve pas moins toute sa majesté sauvage et toute son élégance brute et se situe largement en dehors de la plupart des codes établis.
Mon attente n’aura donc pas été vaine. Fort heureusement elle ne m’aura pas permis non plus de développer ce fantasme de désir (le péché mignon de celles et ceux qui rêvent trop de musique et surtout rêvent à travers elle), comme une sorte de fausse projection de ce que devrait être la musique de Big Brave : à chaque nouvel album celle-ci reste peu ou prou la même tout en faisant un bond en avant et mine de rien Big Brave est devenu en peu de temps et grâce à une petite poignée de disques passionnants un indispensable des musiques mouvementées et inconfortables sur lesquelles on peut paradoxalement s’appuyer et compter. Comme un amour exalté qui vous embrase.

[A Gaze Among Them est publié en vinyle par Southern Lord]

* il semblerait que cette pochette ait été dessinée par Robin Wattie
** je ne dis pas cela parce que le groupe est originaire de Montréal et qu’il dénote un peu dans le paysage musical local
*** deux invités jouent également sur A Gaze Among Them : le contrebassiste Thierry Amar (Godspeed You! Black Emperor, A Silver Mount Zion, Molasses, Black Ox Orchestra, etc.) et l’ingénieur du son Seth Manchester à l’orgue

jeudi 9 août 2018

Baptists / Beacon Of Faith


Mais qu’est ce qui peut bien différencier BAPTISTS de n’importe quel autre groupe de d-beat / punk hardcore ? Ils sont beaucoup plus beaux que tous les autres ? Plus intelligents que la moyenne ? Plus sexy que les frondeurs Gasmask Terrör ? Ils ne boivent que de la bière artisanale fermentée à lécorce d'arbres morts ? Ils ne posent pas sur les photos en prenant des allures de touffe guys ? Ils n’ont pas les cheveux longs ? Ils ne portent pas de chemises à carreaux pour bien faire comprendre qu’ils sont canadiens ? Ils arrivent à publier des albums qui dépassent la demi-heure d’agression sonore ? Presque. Il semblerait que Baptists soit un énième groupe lambda dans le genre, du moins c’est ce que j’entends (et lis) beaucoup trop souvent au sujet de ces jeunes gens originaires de Vancouver signés par Southern Lord et dont le troisième album intitulé Beacon Of Faith a été publié au mois de mai 2018. Et quel album !

Je reconnais que Bushcraft, le premier LP de Baptists sorti en 2013, a laissé de marbre la plupart des touristes de retour du HellFest ou de Disneyland. Et pourtant ce disque possède des qualités indéniables : solide, virulent, hargneux, sale, avec un riffing finalement assez peu orthodoxe (cette guitare sonne quand même étrangement vitriolée et c’est particulièrement flagrant sur les compositions les plus lentes), une section rythmique implacable (avec à la batterie l’extra-terrestre Nick Yacyshyn, oui celui qui joue également dans Sumac) ainsi qu’un brailleur à la voix bien rauque et écorchée et dont je suis persuadé qu’en concert il assure comme un chef dans son rôle de tête de gondole. Autant de qualités encore plus évidentes sur Bloodmines, le deuxième album du groupe (2014) : Baptists devient quasiment insurpassable sur The Calling qui jusqu'ici pouvait assurément passer pour l’une des meilleures compositions du groupe et surtout un modèle de tension abrupte digne d’un groupe de noise-rock.




J’arriverai même à pardonner l’autocollant apposé sur la pochette de protection du disque et qui indique presque inexorablement que Bloodmines – c’était pareil avec Bushcraft – a été enregistré par Kurt Ballou #gnagnagna. Par contre le concept redondant de ces visuels de pochettes assez étranges et même franchement arty pour un groupe de d-beat, aussi tordu soit-il, me séduit totalement. Concept repris pour le troisième album de Baptists, Beacon Of Faith, et qu’il aura fallu attendre presque quatre années. Est-ce à dire que rien n’a changé depuis tout ce temps ? Le groupe (et le label) semble nous dire que non avec un nouveau sticker « informatif » que l’on pourrait traduire par quelque chose comme : troisième tentative d’enregistrer un premier album. Au moins personne ne pourra affirmer que les quatre Baptists ne possèdent pas un certain sens de l’humour ni de l’auto-dérision.

Et ce sera toujours mieux et surtout beaucoup plus drôle que la fausse modestie d’un groupe qui étale sa fierté de l’acte accompli. La fierté c’est de la roupie de sansonnet, tout comme sa cousine l’arrogance, chose dont Baptists ne semble pas trop faire preuve et c’est tant mieux. Avec Beacon Of Faith, toujours enregistré par Ballou, le groupe s’est contenté avec sa musique – et c’est déjà beaucoup – de reprendre les choses là où elles en étaient pour la rendre encore plus malade, sombre, ardente, sauvage, frénétique et torrentielle. Les morceaux et les passages lents sont toujours plus torturés et plus intenses (et parfois même teintés d’une étonnante pointe de lyrisme enragé comme pour le final du formidable Carbide) tandis que les titres rapides et linéaires ont gagné en épaisseur et en densité, limitant tous risques de dérapages incontrôlés jusqu’au fin fond des fossés de la redondance (et de la lassitude).

J’irais même jusqu’à affirmer que Baptists et Beacon Of Faith redonneraient presque confiance en sieur Kurt Ballou qui depuis vingt années maintenant (et oui… les studios GodCity ont été fondés en 1998) a largement contribué à l’émergence et au développement du hardcore moderne avant de l’enfermer dans des tics et des clichés de production et de le scléroser complètement. Encore une fois je ne peux pas m’empêcher de penser que ce qui fait toute la différence, ce qui explique pourquoi un groupe arrive à résister plus ou moins valeureusement à l’essorage Ballou, repose sur sa petite part d’originalité bien à lui. Celle de Baptists tient à peu de chose – le hardcore d-beat est stylistiquement défini et (dé)limité depuis très, très longtemps – mais elle est manifeste et surtout elle ne peut que me plaire, résidant dans le côté retors et presque pervers d’une musique qui derrière le prétexte de filer droit et d’exploser rapidement tel un vulgaire shrapnel nous éclabousse d’autant de noirceur. Surtout que Beacon Of Faith comporte beaucoup plus de ralentissements opportuns et de nuances inquiétantes que les deux albums précédents du groupe, se payant même le luxe de s’achever sur un instrumental tendance post hardcore sauce gadoue existentielle.