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jeudi 12 juillet 2018

Keiji Haino + Sumac / American Dollar Bill - Keep Facing Sideways, You're Too Hideous To Look At Face On


Je n’ai jamais beaucoup cru en Sumac, ce « supergroupe » formé d’Aaron Turner (Isis, Old Man Gloom*, boss de Hydra Head), Brian Cook** (Botch, These Arms Are Snakes, Russian Circles) et Nick Yacyshyn (Baptists***). Je n’y ai d’autant jamais beaucoup cru qu’il aura fallu attendre What One Becomes, soit le troisième album du groupe, pour avoir enfin quelque chose d’un peu passionnant à se mettre entre les deux oreilles.
Certes il y a du gratiné de qualité supérieure dans Sumac mais c’est peut-être aussi le problème du trio : Aaron Turner en particulier fait partie de ces musiciens qui ont élevé la gonflitude et le boursouflage au rang de chef d’œuvre du mauvais goût – je veux bien sûr parler d’Isis qui a lentement mais sûrement dégringolé tout au long des années 2000, convertissant religieusement les hardcoreux fort justement lassés par le screamo pleurnichard en babloches barbus et végétariens. Le post hardcore était né, vive l’avortement. Mais fort heureusement Sumac n’est pas Isis et Turner n’est finalement pas du genre à se reposer sur ses lauriers ni à capitaliser pour son épargne-retraite. Particulièrement bien entouré par Cook à la basse et Yacyshyn à la batterie, le guitariste/chanteur a réussi à remonter dans l’estime des plus récalcitrants membres de la Stasi MuzikShaft grace à ce projet renouant enfin avec lourdeur et noirceur.
What One Becomes date déjà de deux années et Sumac annonce la parution de son quatrième album pour le 21 septembre**** mais entre les deux SUMAC aura publié American Dollar Bill – Keep Facing Sideways, You’re Too Hideous To Look At Face On en association avec KEIJI HAINO… Pourquoi pas ? Ce dernier a déjà enregistré tellement de disques et joué avec tellement de musiciens différents – de Peter Brötzmann à Boris en passant par Kan Mikami ou Pan Sonic – que si demain on annonçait une nouvelle collaboration avec Jamie Stewart (Xiu Xiu), Cyril Meysson ou Gnod je n’en serais guère étonné. 







Mais voilà donc que Aaron Turner, Brian Cook et Nick Yacyshyn ont accepté de faire le backing band pour Keiji Haino : il suffit d’écouter n’importe quelle face de American Dollar Bill***** pour se rendre compte qu’il ne s’agit absolument pas d’un album réellement collaboratif mais bien d’un disque « avec » et que c’est le japonais qui mène les débats. Il n’y a que lui qui chante (on n’entend pas une seule fois la voix d’Aaron Turner) tandis que, côté guitare et même si la première face entièrement occupée par le morceau-titre donne largement le change, le jeu de Turner sert la plupart du temps d’enluminure et de faire-valoir, ou suit de façon très mimétique les errances de celui du japonais au point de se confondre avec lui. Ce n’est donc pas pour rien si la pochette de American Dollar Bill indique KEIJI HAINO + SUMAC : à tout seigneur tout honneur. Sans compter que Haino est (logiquement) crédité pour tous les textes. Et même si cet album a été enregistré en prises directes (les fins abruptes de morceaux coupés façon montage archaïque de bandes sont là pour nous le rappeler mais c’était plutôt inutile) et est le fruit d’improvisations, cela ne change pas grand chose à l’affaire.
Déjà cité un peu plus haut, l’association entre Keijo Haino et Boris (Black : Implication Flooding – 1998, Inoxia records) demeure le seul élément stylistiquement comparable que l’on puisse trouver dans toute la discographie du musicien-performer japonais. Bien que plus équilibré et enregistré dans les chiottes Black : Implication Flooding indiquait déjà que Keiji Haino n’était qu’un vampire désintéressé et fantasque suçant le sang de ceux qu’il aime non pas pour atteindre l’éternité et le nirvanoise mais uniquement par plaisir. Rien n’a donc réellement changé entre 1998 et 2018, sauf bien sûr les groupes accompagnateurs.
Le problème de ce disque estampillé Keiji Haino + Sumac n’est donc pas qu’il soit largement sous domination japonaise mais qu’il soit improvisé. La plupart du temps on s’amuse plutôt bien à l’écoute de American Dollar Bill mais on s’y ennuie aussi fortement presque à chaque fois que le groupe fait retomber la tension, baisse la garde et tente quelque chose de plus atmosphérique voire de plus intimiste (si si). C’est toute la différence entre des improvisations totales menées par des musiciens dont c’est la vocation première et des improvisations menées par des novices (ou presque) venus d’horizons différents de l’improvisation libre et surtout répondant à des codes et des principes plus strictes et plus définis – ici le post hardcore-noise-je-ne-sais-quoi donc, plus génériquement, le « rock » – les premiers se contentent de jouer, les seconds ne savent pas (s’) oublier.
Il n’en demeure pas moins que American Dollar Bill reste un bon disque avec de vrais gros moments forts qui concentrent abimes de tumulte et tornades de vociférations, un disque intéressant dans cette énième tentative de sculpter l’électricité pour en faire un monument à l’entière gloire du bruit et de la fin du monde réel. Amie lectrice/ami lecteur, si en dépit de tout L.A. Blues des Stooges reste ton morceau préféré de tous les temps alors il y a de fortes chances pour que les passages les plus fulgurants de ce double album te conviennent. Pour le reste, je crois que seul.e.s les inconditionel.le.s de Keiji Haino y trouveront totalement leur compte. Comme d’habitude.


* parmi tant d’autres... on peut également citer Mamiffer, Lotus Eater, Twilight, Greymachine, etc
** là il y a débat : Sumac est souvent présenté comme un duo avec deux membres permanents plus un bassiste en renfort – la plupart du temps il s’agit donc de Brian Cook mais Joe Preston a également occupé ce poste dans le passé
*** le nouvel album de Baptists c’est pour bientôt et on en reparlera
**** il s’appelle Love In Shadow et sortira chez Thrill Jockey (évidemment)
***** oui, j’abrège le titre du disque exprès, parce que je suis un gros fainéant