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mercredi 17 novembre 2021

L'Effondras : Anabasis

 




Si tu as pris l’habitude de lire Instant Bullshit non pas à l’aide d’un téléphone riquiqui et ridiculement cher mais sur ordinateur – ce que je te conseille plus que vivement : premièrement tu te feras moins mal aux yeux et, deuxièmement, si jamais tu es au travail derrière un bureau, au moins cela te permettra de t’occuper avec autre chose que ce que tu es censé faire pour ton patron et en échange d’une bouchée de pain mensuelle – bref, si tu est présentement devant ton écran et que tu consultes la version web de cette gazette tu as sûrement remarqué, placée tout en haut, cette devise formidable (je l’avoue, et c’est moi qui l’ai trouvée tout seul) qui dit « in blog we trust, too old to die young ». Mais à bien y réfléchir j’aurais aussi pu choisir celle-ci : « il n’est jamais trop tard pour prendre son temps ».
Derrière la boutade se cache à peine une réalité qui conviendrait parfaitement à L’EFFONDRAS, un trio instrumental originaire de Bourg-en-Bresse. Savoir poser et mettre en place les éléments de sa musique comme il le faut et créer paysages mouvants et atmosphères subtilement changeantes, un peu comme lorsque tu regardes un beau ciel nuageux éclairé par les rayons d’un soleil s’approchant lentement de la ligne d’horizon. Tu contemples quelque chose qui semble inamovible, tu te perds dans cette contemplation et dans ce qu’elle déclenche en toi jusqu’à ce que tout disparaisse, que le ciel d’il y a quelques minutes à peine se soit transformé en un autre ciel, balayé par les vents, obscurci par la nuit qui tombe, masqué par les silhouettes des arbres qui s’allongent, peut-être à nouveau éclairé par la lune qui commence à apparaitre, révélé par des sons que jusqu’ici tu n’entendais pas, ceux des animaux qui ne sortent de leurs tanières et refuges que le soir venu, le courant de la rivière qui se met à raisonner étrangement dans la vallée encaissée, le pas d’une vie humaine pressée de rentrer chez elle parce que trop souvent la vie humaine a peur de ce qui bouge et remue sans lui demander son avis. En peinture cela donnerait un tableau de Joseph Mallord William Turner, cet immense génie.
Le mouvement est un élément primordial de la musique de L’Effondras et il l’est d’autant plus qu’il est subtilement et délicatement dosé. Tout en décrivant des atmosphères intouchables, parfois des bourrasques doucement changeantes, des tempêtes sourdes, des blocs de couleurs et de lumières qui s’entrechoquent, des montagnes qui se rapprochent du ciel, des cieux qui n’en finissent jamais. Pas de grosses ruptures spatio-temporelles ni de montées supersoniques comme chez les maitres incontestés du post-rock Godspeed You! Black Emperor ou leurs imitateurs (Explosions In The Sky, Mono, etc.) mais des coups de pinceaux et de couteaux à peinture qui forment, déforment, malaxent et sculptent une partition musicale qui touche au plus profond, refusant toute dualité binaire et tout manichéisme musical, une expérience de vie. Et il ne tient qu’à toi de te plonger dedans.
Un peu plus techniquement et toujours à propos de ces foutues temporalités, Anabasis est le troisième album de L’Effondras et le premier après quatre années de silence. C’est aussi le premier enregistrement du trio avec Raoul Vignal à la seconde guitare (baryton), un garçon qui d’habitude fait ses trucs à lui tout seul dans son coin. Pour la première fois également me semble-t-il il y a un peu de voix sur l’un des titres (Norea), un genre de spoken words que l’on remarque d’abord à peine mais qui pourtant sont bien là, encore une autre forme de mouvement. Anabasis a officiellement été publié en mai 2021 et en vinyle uniquement par 98 Décibels, Araki records, Kerviniou recordz et Medication Time. Mais la release party n’a eu lieu que le 1er octobre dernier, au Sonic à Lyon (non, je n’y étais pas).

lundi 7 juin 2021

Carver : White Trash



Au départ CARVER est un duo Nantais formé par David Escouvois, batteur impeccable et mignon comme tout pour Mr Protector puis Franky Goes To Pointe-à-Pitre, et par Thomas Beaudelin, auparavant chanteur et saxophoniste au sein des affreux mais regrettés Café Flesh, plus récemment biniouteur de freeture avec Trombe et poète / bidouilleur / chanteur obsédé par Tom Waits et Arthur Rimbaud sous le nom de Tom Bodlin. Dans Carver il s’occupe du chant, du saxophone mais également et surtout de la guitare, des fois tout ça en même temps, les joies de l’overdub.
J’étais complètement passé à côté de Bouncing In The Yards, premier enregistrement du groupe publié uniquement en numérique vers la fin de l’année 2019… un enregistrement qu’honnêtement je trouve trop vert et souvent maladroit mais, au delà de la joie de retrouver la voix de Thomas dans un registre davantage braillé / postillonné, il me faut également admettre que ce premier essai dégage un truc intrigant et inhabituel. Bouncing In The Yards a été bouclé en seulement deux jours avec l’aide au son de Pierre-Antoine Parois (batteur de Room 204, Papier Tigre, Spelterini, oui on est toujours à Nantes) et celles et ceux qui avaient découvert le groupe à ce moment là avaient au moins pu se dire que quelque chose d’intéressant se tramait, quelque chose de prometteur pour la suite.





La suite s’appelle White Trash, quatre titres gravés sur un disque en vrai et en dur et là encore mis en boite par Pierre-Antoine. Le principal gros chambardement c’est l’arrivée en renfort du bassiste Nicolas Monge. Une arrivée importante et qui change beaucoup de choses, participant à l’épaississement et à la dynamisation du désormais trio. L’autre fait marquant est plutôt de l’ordre de la confirmation, celle du caractère assez unique de la musique de Carver. Ce que l’on pouvait tout juste pressentir sur Bouncing In The Yards éclate de façon bien plus flagrante et surtout singulière sur White Trash.
Friand de culture américaine – le nom de groupe est un hommage au romancier et nouvelliste Raymond Carver, quant au titre du disque, inutile de te faire une explication de texte – Carver n’est pas vraiment un groupe de noise-rock. Du moins pas un groupe de noise-rock très classique, dans les deux sens courants donnés au genre : les trois musiciens ne marchent ni sur les platebandes tirées au cordeau de l’école de Chicago ni sur les arpions poisseux d’Amrep (quoique… le son et la ligne de basse de Priests sont tout à fait dans cette dernière lignée, mais vite contredits par la guitare).
Il faut aller chercher un peu plus loin pour trouver quelques indices sur la nature idiomatique d’une musique très énergique et au caractère imprévisible. Je pense à ces rythmes tout bizarres, casse-gueules, ensoleillés pourrait-on dire (il y a même une composition qui s’intitule Calypso, encore l’école nantaise), à ces riffs de guitare qui ligotent sans appuyer inutilement et s’abstiennent de découper du lard et d’étaler du gras plus que nécessaire (Everyone Knew), à ce chant qui part très souvent dans l’égosillement, à ces surlignages au saxophone qui ne s’égosille pas moins (Priests) mais sait aussi se faire plus discret (The Girl Next Door). Les quatre compositions de White Trash auxquelles les ayatollahs du couplet / refrain ne comprendront rien accrochent sans faillir, intriguent et donnent du fil à retordre sans rebuter, électrisent et séduisent, tout simplement : Carver est un drôle d’animal, aussi inspiré qu’inspirant, et surtout le trio s’impose déjà comme une figure atypique dans le paysage musical actuel.



[White Trash est publié en vinyle par Araki – Simon, arrête de me vouvoyer s’il te plait –, Day Off, Kerviniou recordz et Pied De Biche]

 

  

vendredi 22 janvier 2021

[chronique express] Unspkble / Friction



 

On m’avait gentiment prévenu : « si tu aimes Killing Joke tu aimeras UNSPKBLE ». Tout d’abord je n’aime pas vraiment Killing Joke dont j’ai toujours trouvé la musique emprunte d’une certaine trivialité. C’est tout juste si j’arrive à apprécier les débuts du groupe anglais, disons jusqu’à l’album Fire Dances inclus. Mon petit préféré, façon de parler, reste What’s THIS For…!, un disque souvent moins cité par les exégètes parce que coincé entre les deux chef d’œuvres prétendument incontournables du groupe de Jaz Coleman et Geordie Walker (Killing Joke en 1980 et Revelations en 1982). On s’en fout mais ça tombe bien : le nom d’Unspkble est semble t-il tiré d’une chanson de What’s THIS For…!
Lorsque j’écoute Friction – un album enregistré en 2019 / 2020 par un groupe de Montpellier et non pas au début des années 80 par un groupe londonien – j’entends un disque de post punk dynamique et flamboyant, gothoïd et dansable, épais et mélodique,
très bien foutu et sans accroc. C’est sans doute ce qui me gêne, ce côté bien moulé à la louche. Et Unspkble me fait le même effet qu’un Frustration, celui d’un monde rendu meilleur par la nostalgie et le dévouement. Friction passe malgré tout la rampe, mis à part peut être le chant, des fois trop coincé dans son rôle (et avec quelques intonations à la Peter Murphy de Bauhaus, non ?). Dommage qu’Unspkble ne s’affole pas un peu plus souvent, comme sur Where All Hope Dies et surtout Mesmerized, largement au dessus du lot et laissant espérer une suite beaucoup plus originale et passionnante.

 

vendredi 30 août 2019

Pylone / Silence


Le temps n’existe pas. C’est très exactement la première chose à laquelle j’ai pensé en découvrant Silence, le deuxième album des toulousains de PYLONE. Sur le moment j’ai tenté (non sans mal) de me rappeler de quand pouvait bien dater Things That Are Better Left Unspoken, le premier LP du groupe, parce que je n’y voyais que du feu : à l’écoute de Silence j’identifiais sans aucun problème et reconnaissais parfaitement toute la musique du groupe, sa couleur, son odeur, le travail des guitares, l’appui de la section rythmique, ce sens de la tension et de l’émotion, le chant très présent et l’importance des textes… comme si rien n’avait changé et que les deux disques étaient frères jumeaux.
Alors j’ai du vérifier un peu plus précisément la distance entre mes souvenirs personnels et ce retour de réalité. Things That Are Better Left Unspoken a été publié au début de l’été 2013. Et je me suis totalement retrouvé dans ce que j’avais écrit à son sujet à une époque pas si lointaine que cela – une autre vie, aussi semblable et pourtant aussi différente que possible de la vie actuelle. Cela aurait pu être une sorte de leçon vaguement existentielle pour moi : il y a des choses qui restent, qui semblent ne pas changer, que l’on retrouve avec le même bonheur. Mais je n’aime pas quand tout est aussi simple et je suis à peu près sûr que du côté de Pylone on pense à peu près la même chose. Cette introduction laborieuse n’a ainsi qu’un seul but : dire que finalement bonnes et mauvaises choses du passé font exactement le même boulot sur nous même si on privilégie les premières et que l’on occulte les secondes, comme si le temps n’existait pas, donc, et qu’on lui préférait la nostalgie. Pourtant Silence représente bien le présent de Pylone. Et de nostalgie je n’en sens absolument aucune dans ce disque.




La pertinence des propos du groupe est primordiale. Je veux ici parler des textes de Silence, souvent et même plus que précédemment en français, qui abordent des sujets aussi importants que le consumérisme absurde et destructeur ou l’exclusion sociale. La misère, le doute et la colère. La recherche de soi. Le questionnement, toujours. Dans Pylone presque tout le monde écrit : en premier lieu Julien, guitariste et chanteur principal du groupe mais également Matthieu (l’autre guitariste) et Nadège, bassiste, pour un Drop dont elle assure elle-même l’interprétation. Mais le groupe a également choisi de mettre en musique les textes d’auteurs tels que François Cavanna (le très puissant Masses), Charles Bukowski (l’impitoyable Trashcan) et John Fante (le très émouvant Lézarde). Et bien que Pylone joue une musique que j’apprécie tout particulièrement et pouvant être rattachée à toute la mouvance noise-rock mais également emocore – dans le sens fugazien du terme – je me sens bien obligé d’affirmer que Pylone est définitivement un groupe à textes et fier de l’être. Quelle idée alors d’intituler son disque Silence lorsqu’on a tellement de choses à dire et surtout lorsqu’on arrive à les dire aussi bien ? Pour s’excuser d’avoir attendu autant de temps entre la sortie des deux albums ? Je crois plutôt que ce « silence » est à prendre à contre-emploi et qu’il affirme plutôt : non, ne nous taisons pas ! 
Dans ces conditions la musique du groupe me semble elle aussi plus tendue que jamais. L’enregistrement, le mixage et le mastering ont été assurés par Benoit Courribet / Cylens (sic) et cela s’entend ; la basse est ultra massive sans tout écraser, les guitares peuvent indifféremment jouer la carte de la finesse et de la puissance, la batterie claque et le chant, proche du mode parlé, est mis en avant sans pour autant prendre toute la place, ce qui est on ne peut plus logique vu l’importance des textes. L’équilibre sonore sur Silence est souvent parfait et lorsque la musique de Pylone s’emballe (la dernière partie de Masses par exemple) c’est avec une justesse rarement égalée ailleurs, à mi chemin entre nécessité de l’efficacité et pertinence (rien n’est fait gratuitement). Silence donne ainsi à écouter une collection de dix chansons dont aucune ne démérite des autres. Chacune possède son identité propre – chez Pylone on sait composer et cela s’entend – tout en s’inscrivant dans un tout cohérent qui a permis au deuxième album du groupe de se hisser au rang des meilleures parutions de l’année dernière.

[Silence a été publié en novembre 2018 et en vinyle rouge par A Tant Rêver Du Roi, Bruisson, Gabu Asso, Kerviniou recordz et Rejuvenation records]  

jeudi 7 février 2019

Comme à la radio : TOTAL VICTORY !


TOTAL VICTORY cest tout dabord des souvenirs de concerts incroyables, des concerts où le groupe de Manchester donnait absolument tout, loin de toute forme de prétention, loin de tout orgueil mal placé, avec une immense générosité communicative et grimpant vers des sommets rarement atteints par le commun des groupes. 
Que l’on ne me parle donc pas de musique festive et autres sornettes pour m’as-tu-vus, Total Victory était en dehors de tout ça, sa musique et l’expérience de la scène jouant ce rôle crucial et libérateur pour des musiciens qui ne demandaient rien d’autre que de s’exprimer, de partager et de se retrouver. Une sorte de grande communion si tu veux mais je n’aime pas du tout ce mot, beaucoup trop religieux et pas assez humain à mon goût ; je crois aussi que je n’avais jamais vu personne se transformer et se sublimer autant en concert, là je pense tout particulièrement à Daniel Brooks, sorte de lutin des ombres qui le jour perdrait son temps dans un entrepôt ou une usine et deviendrait la nuit chanteur/parolier pour l’un des groupes anglais les plus passionnants et les plus attachants de ces dix dernières années. 
Parce que ces types sont non seulement des héros mais ce sont des héros prolétariens, magnifiques et transcendés, ce que l’Angleterre sait faire de mieux, The Fall sans la misanthropie réactionnaire de Mark E. Smith… il n’empêche que si Total Victory avait été un tant soit peu carriériste, le groupe aurait rempli des stades entiers et vendu des dizaines de milliers de t-shirts et de mp3 vérolés à des cohortes de fans mais il n’en a jamais été ainsi.




Pour beaucoup Total Victory c’est également et surtout l’album National Service, le deuxième des anglais, une usine à hymnes post punk dotés de toute cette magnificence et de toute cette classe que seuls les groupes éclairés sont capables dengendrer.
Mais avant il y a eu The Pyramid Of Privilege... A l’origine paru en 2011 et uniquement en CDr, le premier album de Total Victory demeurait jusqu’ici une sorte de Saint-Graal : The Pyramid Of Privilege possède déjà toutes les qualités tubesques des enregistrements futurs du groupe (Omnivictory) tout en revendiquant ce côté crucial et volontaire qui finit par tourner à l’urgence impérieuse – par la suite la musique du groupe se révélera un peu plus introspective même si The Singer en offre ici un parfait et magnifique exemple. 







Que gloire et reconnaissance éternelles soient donc rendues à Kerviniou recordz et Specific records qui ont permis à The Pyramid Of Privilege d’avoir une seconde vie et d’être enfin édité en vinyle et avec un nouveau master. Comme d’habitude avec Total Victory l’artwork est superbe et la présentation est soignée, remettant The Pyramid Of Privilege à sa juste place au sein d’une discographie courte mais particulièrement exemplaire (trois albums et demi à ce jour et rien à jeter). 
Et contrairement à ce que je pensais le groupe existe toujours et j’ai donc eu tort d’en parler au passé : en parcourant les notes du disque et surtout le site de Total Victory on apprend que le guitariste Matthew Evans est de retour et que les anglais envisagent sérieusement de repartir en tournée. C’est plus qu’une bonne nouvelle, c’est d’ores et déjà la meilleure nouvelle de cette année 2019 alors il ne faut plus hésiter et donner cette nouvelle chance à Total Victory, définitivement.