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vendredi 4 janvier 2019

Peter Brötzmann - Heather Leigh / Sparrow Nights


Pionnier et pilier historique de la scène free européenne et de la musique improvisée mondiale, colosse du saxophone et agitateur musical depuis plus de cinquante ans, Peter Brötzmann a publié tellement d’enregistrements tout au long de sa longue carrière – certains devenant des monuments incontournables – que depuis quelques années j’ai un peu lâché l’affaire non pas par désintérêt mais par désargentement et parce que suivre ce grand bonhomme infatigable m’était devenu impossible car épuisant (c’est ça d’être fainéant en plus d’être pauvre). Mais j’ai toujours gardé un œil sur ce cher Peter, guettant s’il ne venait pas à monter un nouveau groupe supersonique ou à jouer avec un nouveau ou une nouvelle partenaire. Et la sonnette d’alarme a retenti lorsque Trost records a annoncé la publication d’un enregistrement de Peter Brötzmann avec une certaine Heather Leigh – cette dernière jouant de la lapsteel guitar, instrument dont l’usage est on ne peut plus rare voire quasiment inexistant dans le monde de la musique improvisée.
Je pensais ne pas connaitre du tout Heather Leigh mais je me trompais puisqu’elle a fait partie de Charalambides. Par contre, j’ai eu beau me creuser la mémoire et essayer de me souvenir d’un concert auquel j’ai assisté il y a quelques années et alors qu’elle jouait encore dans le groupe, je n’en garde strictement aucun souvenir… (et voilà : en plus je n’ai aucune mémoire). Mais comme je l’ai dit la guitare lapsteel en mode expérimental n’est pas un instrument courant – pourtant Heather Leigh publie des disques depuis le début des années 1990 * – et il n’en fallait pas plus pour aiguillonner ma curiosité. Comment pouvait sonner une telle association, a priori pour le moins étrange ? Je peux dire que je n’étais pas prêt d’arriver au bout de mes surprises. 





Sparrow Nights est donc cet album enregistré en studio par PETER BRÖTZMANN et HEATHER LEIGH. Le premier y utilise toute une gamme de anches (clarinette et saxophone dans différentes tonalités) et il fait du Brötzmann avec son génie habituel mais aussi ses petites manies, il n’y a aucun doute à avoir là dessus. C’est lui qui débute le disque délicatement, distillant des notes de velours bancales et éphémères sur un Summer Rain tellement court (deux minutes) qu’il ressemble à une simple introduction, presque anecdotique mais qui donne une bonne idée de l'atmosphère générale du disque.
Sparrow Nights est en mode doux voire planant et atmosphérique la plupart du temps. Même lorsque les deux musiciens montent dans les tours et font bouillir la marmite à freeture, il résulte toujours de leur musique un long continuum entre blues aérien et noise nuageuse, Heather Leigh et Peter Brötzmann se passant en permanence le relais au niveau des motifs dessinés, des textures utilisées et des chemins empruntés par l’une comme par l’autre. Il ne s’agit pas d’un jeu de questions et de réponses ni d’un jeu de correspondances mais bien d’un langage commun, un langage à deux. D’abord extrêmement déroutant parce que s’affranchissant de toute temporalité préconçue (le disque passe à la vitesse de l’éclair alors que sa durée dépasse elle les soixante-dix minutes, du moins dans la version CD) et jouant la circularité ou carrément la sphéricité (non, ce n’est pas un mot que j’ai inventé), Sparrow Nights est un monde à lui tout seul, un monde de poésie musicale.
Pour en revenir plus particulièrement à Heather Leigh je dois préciser qu’elle ne joue pas de son instrument de façon usuelle et que sa pratique semble vraiment peu orthodoxe. C’est à dire qu’elle ne passe pas son temps à frotter les cordes de sa lapsteel avec un bottleneck pour en tirer des miaulements campagnards et folklorique mais elle l’effleure, y compris à rebrousse-poil, elle le fait vibrer pour en tirer des superpositions de nappes sonores – parfois noisy mais souvent brumeuses et voilées de mouvements d’air – sans réellement attaquer les cordes ni les lâcher, comme si elle agissait par fluide magnétique et continu… oui c’est vraiment très étrange (et, en ce qui me concerne, très beau). Heather Leigh est pour beaucoup dans la magie de Sparrow Nights mais je ne veux pas être injuste avec Peter Brötzmann qui ne serait pas ce fabuleux grand bonhomme s’il n’avait pas été capable de jouer et de vibrer avec elle : nous avons affaire ici à un duo véritable.
Pour finir, j’ai appris, quelques temps après avoir découvert ce disque, qu’en fait ces deux là jouent depuis longtemps ensemble et qu’ils avaient enregistré trois albums en concert avant de se lancer dans un premier album studio. Voilà sans doute pourquoi Sparrow Nights résonne de façon aussi accomplie et entière tout en refusant en permanence l’enfermement des miroirs sonores et la routine de l’improvisation. Sparrow Nights est beau disque poétique, un disque aux parfums inhabituels mais persistants.

[Sparrow Nights est publié en double vinyle et en CD par Trost records]

* son dernier album solo intitulé Throne vient de paraitre aux Éditions Mego

mercredi 2 janvier 2019

Super Thief / Rep – 132






Pour bien commencer cette formidable année 2019 et parce que je déteste toujours autant le changement, la nouveauté, le progrès et même (des fois) l’avenir je n’ai rien trouvé de mieux que de chroniquer un groupe qui reprend le flambeau de ce bon vieux noise-rock 90’s si cher à mon cœur pétrifié et sclérosé. L’objet d’étude du jour s’appelle SUPER THIEF c’est à dire quatre petits gars originaires d’Austin / Texas et je ne voudrais pas faire mon malin mais cela s’entend absolument à l’écoute de Rep – 132. Le disque n’est qu’un vulgaire CD publié par Reptilian records (l’un de mes labels U.S. préférés du moment) et qui compile Stuck, une cassette autoproduite par Super Thief en 2017 puis le mini album Eating Alone In My Car publié lui en 2018 et en vinyle par Learning Curve records (un autre de mes labels américains préférés).

Rep – 132 suit la chronologique des enregistrements et j’aime ça, ce respect inflexible et méthodique de l’ordre immuablement établi : I Don’t Know About You Or Your Band démarre le programme de la façon la plus alléchante qui soit, et pas seulement à cause de son titre chargé de toute cette ironie mordante qui me ravira toujours mais surtout parce que dès les premières mesures Super Thief plante le décor d’un noise-rock charpenté et vigoureux, rapide et incisif, finalement assez punk dégraissé et vicelard (culminant avec le tubesque Scrape The Paint).
Pas besoin donc d’être un musicologue averti de la presse musicale écrite pour affirmer que les origines texanes du groupe peuvent aisément se deviner rien qu’en écoutant sa musique et l’inévitable référence aux formations historiques du label Trance Syndicate s’impose d’elle-même tout au long des dix titres plutôt courts mais toujours efficaces de Stuck. Il n’y a évidemment rien de totalement bouleversant ici mais il reste le plaisir d’écouter une musique de joyeux barbares qui aiment les lignes de basse en forme d’étrons soniques bien moulés, les guitares tranchantes, le chant braillé et le bordel en ébullition. Moi cela me va parfaitement et je suis très étonné que Stuck n’ait à l’origine été publié qu’en cassette puisque la qualité sonore et le niveau de composition sont bel et bien là… Voilà donc une réédition qui répare cette erreur bien qu’une version vinyle eut été encore plus appropriée.

Par contre, en parlant d’erreur, il semble bien qu’il y en ait une grosse lorsqu’on aborde les cinq derniers titres de Rep – 132 et constituant initialement le 12’ Eating Alone In My Car. Erreur de manipulation de l’usine de pressage ou erreur de mastering en studio je n’en sais absolument rien mais le niveau sonore chute drastiquement, ce qui oblige à monter le son du lecteur. Et encore… en plus d’avoir un niveau tout chétif, le son est riquiqui et souffreteux, dominé par des aigus et des médiums raplaplas au détriment des basses. Non seulement il est nécessaire de monter le volume de l’ampli mais il convient également de tenter de régler la qualité de ce qui en sort ; une fois l’opération terminée on peut enfin goûter un peu plus sereinement à Eating Alone In My Car et découvrir tous les progrès que Super Thief a effectués en une seule année.
Les compositions de Eating Alone In My Car sont plus abouties et ont gagné en côté noise ce qu’elles ont perdu en punk (à l’exception du jubilatoire et bref Woodchipper), Super Thief élargissant enfin son propos (Gone Country et Eating Alone In My Car) et n’hésitant plus à prendre son temps et quelques risques en même temps (la lente descente aux enfers puis l’agonie de You Play It Like A Joke But I Know You Really Mean It). Ce n’est toujours pas révolutionnaire ni novateur mais ça a beaucoup plus de gueule et de caractère, suffisamment pour que je me mette à guetter la suite des aventures du groupe. Un dernier détail… la photo de Rep – 132 représente l’écran d’un téléphone faisant une vidéo de chien ce qui fait dix points de vie supplémentaires à l’actif de Super Thief – pas pour le téléphone mais pour la truffe du chien, évidemment.