SECTE est
une très bonne nouvelle. Le duo nous vient de Bruxelles et est composé de deux
musiciens déjà remarqués ailleurs : le guitariste Grégory Duby (auparavant
dans K-Branding) ainsi que le batteur David Costenaro (ex-Vitas Guerulaitis et
sûrement plein d’autres groupes dont je ne me rappelle pas). Mais on arrêtera
là avec les références et on ne fera surtout pas de comparaisons puisque histoires
et aventures précédentes n’ont que peu à voir avec actualité présente. Sauf,
peut-être, que l’on pourrait insister sur quelques constantes – ou plutôt
exigences ? – dont ces deux garçons ont fait preuve au fil des
années : je parle d’étrangeté, d’insoumission, de liberté, de voyage… Mais
on ne trouvera rien d’obscur, de tordu et de pesant ni rien de baroque ou de flamboyant
dans la musique de Secte. C’est même tout le contraire.
Commençons donc par faire la seule chose digne d’intérêt lorsqu’on entreprend
d’écouter un tel disque : fermons les yeux. Et laissons-nous bercer par
les sons clairs et vibratoires de 332, titre qui sert discrètement
d’introduction au disque mais également de mode d’emploi. Il n’y aura pas de
surenchère. Les mélodies seront empruntées d’ailleurs – comme le suggèrent les
titres Syria et Ethiopia placés juste après – mais sans aucune
condescendance ni réappropriation folklorique. Il y aura beaucoup d’espaces,
d’intervalles, ces petits moments où les dernières notes ne se sont pas tout à
fait éteintes et où celles d’après vont, on peut le pressentir, commencer à se
faire entendre. Beaucoup de lumière et de chaleur mais une chaleur généreuse, apaisante
et protectrice. Aucune colère et aucune agressivité. Très loin de l’océan tumultueux
des musiques trépidantes, submergeantes ou même violentes qui nous assaillent
constamment et ne laissent que peu de place à l’indolence et la flânerie, Secte
a décidé de proposer tout autre chose.
Mais quoi ? Un hit-parade de ritournelles moyen-orientales ? De
L’exotisme en trente six tableaux illustrés ? De la musique mystique sans
mysticisme ? Non. L’humilité des deux musiciens n’a d’égales que leur
discrétion et leur déférence. Et c’est à peine si, de notre côté, on ose les imaginer jouer, l’un
d’une guitare sans saturation envahissante ni utilisation intensive de pédales
à fracas, l’autre d’une batterie en constante lévitation. Jouer une musique au
milieu d’un désert peuplé de rêves en suspens et de songes indécis – ceux-là
pourraient n’appartenir qu’à toi parce que dans ton état à moitié conscient/moitié
endormi tu essaies toujours de les réinventer, à ta guise malgré tout –, image
après image, évocation après évocation, balades et ballades (ce n’est pas la
même chose), ne pas déranger les insectes à dos rond qui dorment tranquillement
sous le sable brûlant en attendant la tombée de la nuit.
Je ne l’ai pas fait exprès, je m’en aperçois uniquement en l’écrivant mais Secte
est précisément un disque de fin de journée et de début de nuit, au milieu d’un
immense nulle part peuplé d’invisibles, ce moment où tout n’est pas encore
terminé et où la suite n’a pas encore tout à fait commencé (et tels les espaces
sonores et musicaux évoqués plus haut). Il s’agit donc d’un disque contemplatif
et même romantique : par là je veux dire qu’il n’exprime, même
fugitivement, que des états d’âme et privilégie le sentiment à la raison. Il
s’emballe parfois, épaissit rarement le trait, s’emmêle d’horizons parallèles western/eastern
(Longa D) mais revient toujours à son point de départ-arrivée, développe
a minima – discrètement – ses microcapsules, tente de capturer une temporalité suspendue
qui ne peut qu’échapper à la logique et éclate doucement telle une bulle de
quiétude, une plongée dans les sables émouvants de nos psychés libérées.
[Secte est
publié en vinyle par Araki, Attila
Tralala, Cheap Satanism, Do It Youssef, Les
Clampins D’Abord, Les Disques De La Face Cachée
et Whosbrain records]
Conseil d'utilisation : ceci n'est qu'un blog. Mais sa présentation et sa mise en page sont conçues pour qu'il soit consulté sur un écran de taille raisonnablement grande et non pas sur celui d'un ego-téléphone pendant un trajet dans les transports en commun ou une pause aux chiottes. Le plus important restant évidemment d'écouter de la musique. CONTACT, etc. en écrivant à hazam@riseup.net
mercredi 6 avril 2022
Secte : self titled
vendredi 16 octobre 2020
Shifting / It Was Good
Tiens, pour la
peine, encore un groupe de noise-rock : SHIFTING
nous vient d’Irlande (Dublin) et je ne peux que remercier mon petit camarade /
vendeur de disques qui un jour m’a incité à écouter It Was Good, publié à la toute fin de ce mois d’aout 2020. Lui-même
se l’était fait conseiller par un autre camarade qui en avait entendu parler,
blah blah blah, via un musicien de sa connaissance qui avec son propre groupe
avait partagé l’affiche avec Shifting,
lors d’un lointain concert, etc. Ouais les concerts deviennent tellement lointains,
maintenant… – je veux parler des vrais concerts, ceux où on transpire, où on
peut se bourrer la gueule et consommer de la drogue sans se faire jeter par un
vigile d’une société de sécurité et où on a le droit d’hurler ses postillons et
de se faire marcher sur les pieds par la personne d’à côté dans la joie et la
bonne humeur, pas des concerts où on est obligé de rester bien sagement le cul
assis sur une chaise totalement inconfortable, à bonne distance de toutes les
autres âmes en peine.
Mais je crois
que j’aurais malgré tout fini par entendre parler de ce It Was Good puisqu’il a été publié grâce aux efforts conjoints de
quelques labels de par ici et dont les productions ont déjà trouvé quelques échos
favorables dans cette gazette. Au milieu de ce magnifique plateau hexagonal de
fromages qui puent il n’y a que Constant Disappointment records qui détonne un peu. Il s’agit d’un label américain encore
tout jeune (début d’activité : printemps 2017 me semble t-il), au sujet
duquel je ne sais presque rien mais je ne peux pas résister au plaisir intense de
vous faire part de son credo très personnel : « Label from
Massachusetts that will not release your band’s record ». Inutile de dire que
j’apprécie plus que tout ce genre d’humour.
Shifting
est un trio. Paul Clynes à la guitare, Matt Hedigan à la basse et Lewis
Hedigan à la batterie (seraient-ils frères ?). Si j’en crois mes
petites oreilles, les deux premiers se partagent le chant. Le guitariste a la
voix plus lisse bien que très énervée ; le bassiste a la voix plus rauque
et abrasive. Et puis il y a le son du groupe : une rythmique tendue comme
une fin de mois difficile, avec une batterie qui frappe sec et une basse
imposante et qui ne bave pas ; une guitare qui déchire, cisaille, casse et
pourfend froidement. En fermant les yeux et sans réfléchir plus que cela
j’aurais tout de suite affirmé que Shifting
était originaire de Chicago et alentours, soit la scène noise dans tout ce
qu’elle peut avoir de plus aride et de plus acéré et dont les héritiers actuels
se nomment Buildings (certes de Minneapolis) ou même Luggage. Mais Shifting
est bien un groupe de Dublin, juste à quelques milliers de kilomètres de la
ville des vents et sûrement ces gens-là se foutent-ils complètement de toutes
ces histoires de territoires, de catégorisations et de figures imposées. Comme
moi.
La preuve en est que la musique du trio est très loin d’être unidimensionnelle
et It Was Good se révèle bien plus
varié et détaillé qu’on pourrait le croire au départ. Derrière les locomotives-vapeur
que sont Spudgasm et Big Ed, Shifting se paie le luxe de quelques coquetteries bien senties, à
commencer par le plus intrusif et subtilement vicieux Polo Neck Dream, le tourmenté (et pièce maitresse de l’album) Pig From Heaven, le froid et distant Big Bottle ou le sombre Little Pal. Ce qui peut faire dire que Shifting fait définitivement partie des
bons groupes de noise et non pas des simples suiveurs et vils copieurs c’est la
faculté du trio à dévier doucement mais surement des tournures idiomatiques du
genre pour imposer un souffle d’étrangeté très personnelle, au fur et à mesure
que le disque avance. Il est donc faux d’affirmer que It Was Good s’essouffle peu à peu et à l’inverse je trouve que le
disque gagne en force de persuasion et en originalité petit à petit, plaçant Shifting dans le peloton de tête des groupes
de noise-rock avec lesquels il convient désormais de compter.
[It Was Good est publié en vinyle par Assos’Y’Song, Constant Disappointment records, Gabu records, les Disques Du Permafrost et Whosbrain records]


