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lundi 12 juillet 2021

Raymonde Howard & Halfbob : The Year Loop Broke

 

The Year Loop Broke – dont le titre fait allusion aux boucles échantillonnées souvent utilisées par les one wo·man band et est surtout une référence assez évidente à tu sais quoi – est une bande dessinée signée Halfbob et Raymonde Howard : le premier raconte en dessins les mésaventures de la seconde lors d’une mini-tournée de trois dates en Angleterre au cours de l’été 2015. On connait plutôt bien RAYMONDE HOWARD, musicienne, auteure et compositrice de Saint Etienne qui depuis 2006 (?) nous enchante avec ses pop songs noisy, pleines de tranchant, de malice et d’impertinence. On ne connait pas du tout HALFBOB, illustrateur et auteur de BD, stéphanois lui aussi. Mais on devine que ces deux là doivent vraiment bien s’entendre pour que Laetitita aka Raymonde Howard lui ait confié la tâche de raconter un bout de sa vie.





Nous sommes donc en 2015 et Raymonde Howard, prof dans le civil, booke à grand peine une poignée de concerts en Angleterre. Elle sera accompagnée de deux amis : Anto (chauffeur / roadie / etc.) et Thomas qui partagera la scène avec elle avec son propre projet solo, Thomas W. – Laetitia et Thomas joue d’ailleurs ensemble dans un autre groupe, Saffron Eyes, mais là n’est pas le propos. Halfbob nous raconte très bien la réalité d’une tournée lorsqu’on n’est pas un
·e musicien·ne professionnel·le, les galères imprévisibles mais semble-t-il inévitables liées à la pratique DIY comme les petits riens qui changent tout (les rencontres, les discussions tardives d’après-concert, les endroits que l’on découvre, la nourriture du coin… – oui même en Angleterre).
Mais il nous raconte surtout la galère de Laetitia pour qui
cela se passe mal dès le départ du voyage : violentes douleurs au dos, beaucoup de fièvre, très grosse fatigue. Elle doit même raccourcir l’un de ses sets et rapidement elle ne décolle plus de sa trousse à pharmacie et se gave de paracétamol pour supporter des douleurs toujours plus intenses et inquiétantes. Avant d’être obligée de se faire hospitaliser. Je ne vais pas tout résumer de The Year Loop Broke qui nous décrit un système hospitalier britannique complètement archaïque et désargenté, nous parle de personnes âgées laissées à l’abandon dans des dortoirs collectifs en attendant la mort, évoque la barrière du langage (pourtant Laetitia chante en anglais avec Raymonde Howard) et, surtout, aborde subtilement l’angoisse de se savoir malade sans comprendre exactement de quoi on souffre. Et donc parle de la panique qui s’empare de nous… parce que l’on a toujours cette tendance très humaine à imaginer le pire.
Le pire n’arrivera pas, Laetitia pourra rentrer en France après quelques péripéties supplémentaires et quelles rencontres inattendues mais pour moi le principal sujet de The Year Loop Broke est vraiment axé autour de cette double problématique : ne pas assez prendre en compte la douleur physique ni la souffrance psychologique d’une personne malade et qui ne comprend pas ce qui lui arrive.







N’étant pas expert ni féru de bandes dessinées je me garderai bien de dire quoi que ce soit du dessin d’Halfbob. Celui-ci est très simple, tout en noir et blanc contrastés, avec quelques parties hachurées mais jamais de gris. La simplicité du trait colle bien avec la musique de Raymonde Howard car, comme elle, il va à l’essentiel, désigne basiquement les personnes, les évènements et les choses sans détours tout en pointant ce qui est important, souvent non sans beaucoup d’humour. Surtout Halfbob arrive à nous parler de ce qui est triste ou dramatique avec beaucoup de retenue et beaucoup d’humanité.
The Year Loop Broke est accompagné d’une compilation CD sous-titrée A Collection Of Songs 2006 - 2021 et regroupant non chronologiquement des titres de tous les enregistrements de Raymonde Howard depuis ses débuts, première démo comprise. La musicienne y a même inclus deux inédits de 2008 ainsi que quatre nouveaux titres spécialement enregistrés pour l’occasion et tous d’excellente facture (j’ai vraiment un petit faible pour The Inevitable Her). Revisiter sa discographie est aussi plaisant que rigolo : en fait les disques de Raymonde Howard sont toujours très courts mais avec The Year Loop Broke c’est tout le contraire, on en prend pour une heure de musique et vingt-sept titres d’affilée, expérience très intéressante et instructive s’il en est. Et qui confirme tout le bien que l’on pense d’elle.

[The Year Loop Broke dans sa version bande dessinée de 80 pages + CD est disponible au prix de 19 €uros – je rappelle que dans ce pays le prix des bouquins est toujours réglementé – tout ça grâce au partenariat entre Jarjille Editions et le label We Are Unique! records, fidèle à Raymonde Howard depuis ses débuts… mais le CD est également disponible sans la BD, ce serait pourtant bien dommage de s’en priver !]



mardi 6 avril 2021

Saffron Eyes / Pursue A Less Miserable Life

 

Ce disque est un petit bijou. Que dis-je : c’est un véritable joyau et je l’adore ! Et… et encore une fois je viens de me griller tout seul comme un grand. Simplement en écrivant tout de suite deux phrases que j’aurais été bien mieux inspiré de mettre en conclusion de cette chronique. Tant pis… Mais si tu as préféré économiser une ou deux minutes de ton précieux temps au lieu de corrompre ton esprit sain et ton cœur pur dans les gouffres sans fond des internets, alors je peux aussi espérer que tu es directement allé écouter Pursue A Less Miserable Life*. Et espérer que tu as ainsi évité, au moins pour aujourd’hui, le désœuvrement numérique. Est-ce que ta vie en sera un peu moins misérable ? Je n’en sais rien. Mais la mienne, oui... Enfin, disons qu’elle s’éclaire différemment dès que j’écoute ce disque. Et que si je me mets à sourire tout seul c’est uniquement sous l’effet du charme aussi puissant que raffiné d’une telle musique.

 






Mais autant recommencer depuis le tout début : SAFFRON EYES est un très chouette groupe de Saint Etienne. Et au départ le projet du guitariste Cyril Braga que l’on avait pu entendre il y a quelques années dans Le Parti, un autre groupe stéphanois où il occupait le poste de bassiste. Pour Saffron Eyes il a été rejoint par Cédric Ampilhac à la batterie et Thomas Walgraffe à la basse. Et surtout par Laetitia Fournier au chant, plus connue sous le nom de Raymonde Howard**. Cela pourrait sembler peu charitable et en fait plutôt injuste pour ses petits camarades mais lorsque une musicienne et une chanteuse de la trempe de Laetitia pointe le bout de son nez, tu diminues d’autant tes chances de tomber dans l’insipide et la banalité.

Ce qui n’enlève rien aux trois autres car Saffron Eyes est avant tout un groupe. Un vrai beau groupe. Et sa musique est un ravissement indie pop à l’énergie un peu punk sur les bords. Seulement un peu parce que sinon ce serait trop restrictif et donc presque faux… il est à la fois facile et difficile de parler correctement des sept compositions de Pursue A Less Miserable Life. Les influences sont manifestes et (je le pense) parfaitement voulues. Il y a un côté aérien et élégant ici – on pense aux Feelies, ce genre de friandises aristocratiques new-yorkaises post Velvet du début des années 80 – et une belle aptitude à produire de la limaille finement électrique et de la délicatesse aigue (la guitare est un enchantement à elle toute seule). Et sans tomber dans le côté chiatique de la bigoterie pop ni dans la froideur isolationniste du post-punk. Sans perdre de vue que l’efficacité dans ce cas précis peut aussi être une excellente chose (écoute un peu ce couple basse / batterie). Et toujours avec un bon sens de l’énergie, une énergie bien dosée et réellement solide.

D’un autre côté l’effet de séduction de la musique de Saffron Eyes, s’il est tout à fait perceptible, reste difficilement définissable – et comme je n’en suis plus à une banalité près : qu’elle soit indéfinissable ajoute encore plus à cette séduction. Il y a réellement quelque chose d’inexplicable, quelque chose peut-être bien d’uniquement quantifiable grâce au plaisir et à la clarté subtilement joyeuse – j’ai failli écrire optimiste – que procure Pursue A Less Miserable Life. Un disque sans le moindre faux-pas ni la moindre faute de goût, une trop courte collection de virevoltes élastiques, insolites, tubesques et racées***. Si la classe et l’élégance d’une musique se mesurent aussi en fonction de la dose d’humilité que l’on y a insufflée alors Saffron Eyes fait partie des champions toutes catégories. De la noblesse mais sans prétention ni orgueil mal placé. Beaucoup de générosité mais sans faire de bruit.

 

* publié en vinyle par We Are Unique ! records

** Raymonde Howard dont il semble bien qu’elle est enfin en train de donner une suite à S.W.E.A.T. (sic)

*** comme par exemple Sunset People tout récemment et non sans humour mis en vidéo par Eric Segelle et Claude Crépet et avec des dessins de Halfbob

 

 

 

vendredi 4 mai 2018

Raymonde Howard / S.W.E.A.T.






Il ne sera jamais trop tard pour parler de cet album publié en juin 2017. Même si les lectrices et les lecteurs des gros mastodontes de la presse musicale auront sûrement déjà entendu causer de Raymonde Howard et de son album S.W.E.A.T. depuis longtemps, tout comme celles et ceux qui parcourent sites et blogs musicaux à longueur de journées ennuyeuses ou d’insomnies nocturnes. Il n’empêche que plus de dix mois après sa parution, ce disque très court – onze chansons peut-être mais le vinyle n’est gravé d’un sillon que sur une seule face – me fait toujours autant d’effet. Et maintenant que la frénésie due à l’attrait de la nouveauté est retombée, que tout le monde est passé à autre chose (mais quoi ?), que les disques se sont empilés sous une couche de poussière persistante, que les mp3 accumulés pendant 2017 pourrissent au fond du disque dur d’un ordinateur en surchauffe, je me sens plus incapable que jamais de parler d’un album à la fraicheur particulièrement libre et indocile. 

Les contraintes que s’impose Laetitia (le véritable nom de la personne qui chante, joue et compose sous celui de Raymonde Howard) constituent également sa liberté : une voix mais aussi des voix – à l’aide d’un looper –, une guitare, souvent des guitares – toujours le looper – et une boite-à-rythmes squelettique. Raymonde est toute seule et elle a besoin de personne ; on peut très bien l’imaginer composer dans son coin, souriant parfois d’une belle trouvaille, se disant que le jeu de mot qu’elle vient tout juste d’inventer pour sa nouvelle chanson risque d’en faire rire plus d’une et plus d’un (comment en effet résister à Penekini Kill, Ebony Submarine, Terrortits ou à Punktuality ?) mais oui, le plus important c’est qu’elle fait tout ça toute seule et qu’elle ne lâche que ce qu’elle veut bien lâcher. C’est-à-dire pas beaucoup en apparence mais en fait énormément. 

Son précédent disque s’intitulait Le Lit. Il s’agissait de la bande originale d’un court métrage de Raphaëlle Bruyas. Toutes proportions gardées Le Lit est de loin ce que Raymonde Howard a enregistré de plus sophistiqué – ahem – avec la présence d’un batteur et de musiciens additionnels, notamment une section de cordes. S.W.E.A.T. revient à plus de minimalisme avec seulement un tout petit peu de violoncelle sur deux titres. Et toujours ce jeu de voix, de guitares rachitiques et de boucles. Enfant du rock indé et des années 90 – une époque ou l’indie signifiait réellement quelque chose pour de vrai –, Raymonde Howard a tout de la magicienne éclairée. Mais j’ai un peu peur de la froisser en utilisant des termes aussi connotés et donc réducteurs qui résument assez mal la capacité qu’elle a à faire osciller et imposer son chant entre retenue et ferveur et celle qu’elle a de manipuler ses guitares avec un naturel à la fois aérien et ascétique.

Et puis il y a les textes. Les avoir faits imprimer sur la pochette intérieure de S.W.E.A.T. ne relève pas de l’anecdote, c’est même tout le contraire. Mis à part le très sexuel et facétieux Punktuality écrit en français, toutes les paroles des chansons sont en anglais, la seule et unique langue du rock et de la pop, et sont à la fois affirmatives et intimes. Avoir peur de rien ni de personne, sauf de ne plus se poser de questions et de se taire. J’écouterai encore ce disque intelligent et sensible dans un an.

[S.W.E.A.T. a été publié en 12’ monoface par Specific et en CD par We Are Unique !]