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vendredi 26 juillet 2019

Fun / Death star







S’il fallait systématiquement se fier à la gueule de la pochette des disques – et je te raconte même pas s’il fallait se soucier directement de la gueule des musiciens : aujourd’hui Black Francis serait manutentionnaire chez Amazon alors que Seb Radix serait marié avec Beyoncé ou aurait revendu sa marque de casques audio pour un milliard de dollars – bref s’il fallait se fier uniquement aux artworks des albums les choses seraient beaucoup plus évidentes : les métalleux seraient encore plus obtus, les progueux encore plus sectaires, les poppeux encore plus maniérés et plus personne n’achèterait de disques d’electro (d’ailleurs de toute façon qui achète encore des disques d’électro ?). Donc : personne irait voir ailleurs et chacun resterait dans son coin. Ce qui est déjà un peu le cas, tu me diras… Mais ce serait encore pire. Et puis ce disque de FUN serait directement allé aux oubliettes, affublé qu’il est d’une pochette que même les mots ignoble et dégueulasse n’arrivent pas à décrire.

Pourtant Fun c’est du bon. Et même que du très bon. Le groupe existe depuis près d’une vingtaine d’années et ne sort des disques qu’au compte-gouttes. Quand ça lui prend. La dernière fois c’était au début de l’année 2013 et ce n’était qu’un (excellent) 45 tours avec deux titres et coproduit par deux ou trois labels dont le français Rejuvenation records qui en a toujours quelques caisses à refourguer et qui depuis connait de sérieuses difficultés financières à tel point qu’il a du délocaliser son activité d’éditeur phonographique à l’étranger. Bref, encore une fois. Fun nous fait maintenant le plaisir de sortir un mini album – six compositions et vingt trois minutes, ça tourne en 45 tours, presque aussi bien que le dernier Austerity Program – intitulé Death Star. C’est court mais cette collection de chansons noise rock ripolinées à la bauxite (j’écris cela pour ne pas écrire encore et toujours un truc du genre : « du noise rock tendance guitares en aluminium », et merde…) et profondément émotives. Parce que ce qui manque trop souvent à tous ces groupes qui ne jurent que par la tension des cordes de guitare et de basse et les caisses claires desséchées jusqu’à l’os c’est du sentiment. Du sentiment, oui.

Le bien nommé Rock Heavy qui ouvre le disque n’est là que pour contenter les râleurs. C’est effectivement tendu du string, ça donne envie de se faire tatouer sur la fesse droite et le cahier des charges est correctement rempli. Sauf que Fun y fait déjà preuve d’une originalité exemplaire, dans ce côté finalement un peu trainant et en même temps à rebrousse-poils, essentiellement porté par le chant. Le morceau titre Death Star et ses paroles négationnistes est encore plus symptomatique – mais pourquoi crois-tu qu’il a donné son nom au disque, hein ? – sauf qu’il y a ce ralentissement en plein milieu qui cette fois donne carrément envie de cueillir des pâquerettes. Il n’en demeure pas moins que Death Star est une composition anxiogène et tourmentée. Avec une chouille de colère désabusée. Tout ce que j’aime. La suite est encore meilleure. Conan Of Love justifie à lui seul l’écoute et l’acquisition, c’est encore mieux, de ce disque : sorte de blues moderne traversé par des striures emo j’y entends même comme de lointains échos à la Shield Your Eyes / Reciprocate, ce qui pour moi est un immense compliment. A la toute fin du disque At The Center pousse le bouchon du frisson encore un peu plus loin, confirmant le statut bien à part de Fun dans le petit univers très cloisonné du noise rock. Mais tout le monde sera content grâce à Draw A Clock et l’instrumental très shellac-quien Spy vs Spy. Reste que Fun est un groupe de poètes. Des poètes rageurs qui savent manier le feu des guitares et des rythmiques comme personne mais des poètes quand même. Et ça c’est inestimable pour moi. Ça méritait donc bien une pochette de disque aussi moche.

[Death Star est publié en vinyle par Kaos Kontrol et If Society]

jeudi 30 mai 2019

The Feral Young / I Haven't Seen Myself In A While





Ce n’est pas tout le jour que l’on peut mettre la main sur un 7’ de la qualité de I Haven’t Seen Myself In A While : première publication officielle de THE FERAL YOUNG, cet EP est une vraie révélation. Une révélation non pas pour ce que les trois titres du disque apportent à la musique en général – l’histoire du noise-rock, puisque c’est de cela dont il s’agit, est écrite et réécrite depuis des lustres – mais parce que The Feral Young s’y impose d’ores et déjà comme un futur grand groupe du genre. Je ne sais pas trop ce qui traine dans l’atmosphère du côté de Turku (c’est en Finlande, au bord de la mer Baltique face à la Suède et ça a juste l’air magnifique) mais après les grands frères de Throat on peut dire qu’il se passe quelque chose de sérieux par là bas.

La première face comporte deux titres. The Beat est lourd et lent, la première guitare est très épaisse, la seconde plus acide, la basse est (évidemment) énorme et grasse, la batterie bien appuyée : The Beat est un court hymne à la gloire du plomb en fusion. Mais ce qui se remarque le plus c’est le chant d’écorché braillard, cette voix constamment dans le rouge, les cordes vocales qui surchauffent et un timbre qui se démarque du commun. Contrairement à beaucoup de groupes qui traitent l’importance du chant à la légère, The Feral Young en fait l’un de ses arguments principaux et sa tête de pont.
The Beat se termine à peine que débaroule Amnesia Alibi. Presque trois minutes d’
attaques frontales, la musique qui s’accélère, les guitares qui s’affutent mais l’épaisseur qui est toujours là et Amnesia Alibi se révèle être une machine encore plus implacable, tempête à la fureur bien calibrée mais qui ne perd jamais rien de son efficacité fougueuse… Arrivé à ce point du disque, je n’aurais rien trouvé à redire si The Feral Young en était resté là et je me serais satisfait des seuls The Beat et Amnesia Alibi qui après tout auraient constitué un single plus qu’honnête. Seulement voilà, pour l’instant je n’ai parlé que de la première face et le meilleur reste encore à venir.

La vraie révélation – pour employer le même terme – se trouve ainsi sur la face B et donne son nom au disque : I Haven’t Seen Myself In A While est plus qu’un coup d’éclat de la part de The Feral Young, il s’agit d’une véritable leçon, une bonne raclée. Le titre et les paroles de cette troisième composition me semblent complètement obscurs (même lorsqu’on se fait aider de la vidéo et de ses montages psycho-pop semble t-il conçus par le chanteur) mais il ne fait aucun doute que la tonalité générale est du côté de l’ombre et du trouble. Ce que retranscrit parfaitement la musique qui ici emploie la toujours très efficace méthode de l’alternance du chaud et du froid (ou du calme et du furieux, si tu préfères). Le chant suit cette même logique, d’abord plus nuancé mais toujours aussi prenant puis retombant dans les affres de la vocifération à vif. I Haven’t Seen Myself In A While est de ces compositions que l’on peut considérer comme parfaite.
The Feral Young – traduction : le jeune sauvage – porte bien son nom. Mais comme cela ne semblait pas suffire le groupe se définit lui-même comme « four mental cases make noises that one could say is music »… je ne saurais dire mieux et je guette un prochain 7’ ou pourquoi pas carrément un album en espérant qu’il se révélera aussi bon que ce premier essai plus que prometteur.

[I Haven’t Seen Myself In A While est publié par Kaos Kontrol, label et distro tenue par l’un des petits gars de Throat, justement]